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vendredi 21 octobre 2011

Te mape,


Le châtaigner polynésien

     De tous les arbres qui peuplent les forêts polynésiennes, le mape est l'un des plus marquants. En se promenant dans les zones humides des îles hautes, endroits de prédilection de cet arbre, qui n’a pas admiré ses dimensions majestueuses et les circonvolutions aussi étranges que belles de son tronc. Mais au-delà de son indéniable beauté, ce châtaigner tahitien fut, et est toujours, une richesse naturelle majeure des îles polynésiennes. Découverte.

La forêt de mape du jardin botanique de Tahiti

Te Mape, l’étrange seigneur de nos forêts

     Si l’on recense en Polynésie française une dizaine de variétés différentes de châtaigniers tahitiens, deux d’entre elles dominent : le mape et le mape piropiro. L’Inocarpus fagifer – de son nom scientifique - ou mape en Tahitien, est originaire d’Asie du Sud-est. Il est sans doute arrivé dans les îles polynésiennes avec les premières migrations de peuplement aux débuts de l’ère chrétienne. Les Polynésiens, navigateurs hors pairs mais également excellents horticulteurs, avaient en effet l’habitude de transporter avec eux de nombreuses plantes qu’ils mettaient en terre arrivés à destination. Quant à l’Hymenaea courbaril, ou mape piropiro, il est originaire, lui, d’Amazonie. Il fut introduit beaucoup plus tardivement en Polynésie.

    S’épanouissant particulièrement à proximité des cours d’eau et dans les fonds de vallées où il pousse en groupe, le
mape présente des caractéristiques remarquables. Il est l'un des rares arbres de la forêt tropicale à posséder un tronc lisse et propre dont l’écorce soit exempte de toute moisissure. Au cours des sept à huit premières années de sa croissance, il s’élève droit et lisse, sans aucune protubérance sur son tronc produisant un bois blanc d’une texture grossière.

Fin et droit, le mape vit les pieds dans l'eau

    Ses branches, bien droites, sont essentiellement utilisées pour fabriquer des clôtures et des manches d’outils (haches, pioches, etc). Pour le reste, son bois est particulièrement adapté à la fabrication du charbon de bois qui était sa destination principale.

    Lorsque l’on pratique une incision sur le tronc du jeune mape, il en coule une sève d’abord incolore qui, en séchant à l’air, devient d’un très beau rouge rubis évoquant la couleur du sang. Dans les arbres plus vieux, ce suc est coloré et, quand on les blesse on croirait voir du sang jaillir d'un corps humain. C’est pour cette raison que l’on désigne ce liquide par le nom de «Toto Mape» (sang de mape).

      À la base de l'arbre on trouve une résine orange et collante qui se transforme en ambre à travers un processus chimique qui dure des millions d'années.

     A l’âge de huit ou neuf ans, le mape subit une transformation majeure : tout autour de son tronc jusque-là droit et lisse, jaillissent des projections irrégulières depuis les branches jusqu’aux racines, se rejoignant par endroit et dessinant des creux dans d’autres. Ces projections prennent à leur tour des formes nouvelles qui, d’années en années, se divisent et se rejoignent, ménageant des espaces aux arcades étranges dans le bois. Petit à petit, des arcs-boutants pouvant s’éloigner de plusieurs mètres du tronc,s'enlacent autour de lui, parfois jusqu’à plus de deux mètres de hauteur. Lorsque l’arbre est à proximité de l’eau, ces protubérances peuvent se prolonger jusqu’au fond du lit de la rivière et, sur terre, forment des abris naturels utilisés par les chèvres et les porcs sauvages.


Plus il vieillit, plus le mape sculpte son tronc...
     Les vieux mape sont recouverts de bosses et de protubérances sur lesquelles viennent s’implanter les fougères nid-d’oiseau (Asplenium nidus), les gracieuses épiphytes qui pendent comme des rubans, ou encore les araifaa ou mave, autre variété d’épiphytes qui pendent en longues grappes à petites baies rouges.

     En juin et juillet, les extrémités des branches se recouvrent de feuilles ambrées qui deviennent d’un blanc crémeux avant de passer progressivement au vert foncé. Dès lors les arbres se couvrent, en août et septembre, de grappes floconneuses de petites fleurs blanches au parfum très agréable, pénétrant et sucré, qui embaume les sous-bois.

    Après la fleur, naturellement vient le fruit. Lorsqu’il est mûr, on l’appelle mape pa’ari. Il peut être jaune, marron ou encore vert clair. C’est un fruit agréable et très nourrissant qui se consomme soit cuit dans la braise, soit rôti à l’étouffée. Son goût fait immanquablement penser aux marrons chauds et les Polynésiens, qui en raffolent, le consomment comme une friandise. Aujourd’hui encore, il est vendu bien chaud au bord des routes. Il est à noter que si le fruit du mape piropiro est lui aussi comestible et goûteux, il est doté d’une odeur si écœurante qu’il en a hérité son nom piropiro, ce qui signifie « puant » en tahitien. Lorsque le fruit mûr tombe de l’arbre, il est alors appelé mami et il est alors plus ferme que lorsqu’on le cueille sur l’arbre pour le consommer. Au sol, l’enveloppe se dessèche et le fruit commence à germer, il porte dès lors le nom de ro’a. À ces deux stades de son évolution, convenablement cuit, le mape est encore bon à manger s’il a été convenablement rôti.

Le mape et ses utilisations traditionnelles

    Les grandes surfaces planes reliant les arcs-boutants au tronc principal jouèrent un rôle majeur dans l’histoire des peuples polynésiens. En les frappant avec une branche en bois dur ou un caillou, on obtient un son de percussion modulable qui porte très loin dans la forêt et jusqu’à la mer et permettait de communiquer de vallée en vallée pour transmettre des informations urgentes. Par exemple avertir d’une agression par une tribu voisine. Sans doute s’agit-il là de l’ancêtre des percussions polynésiennes.

     La plus connue des utilisations médicinales du mape est un ra’au Tahiti (médicament traditionnel) destiné à guérir la piqûre du poisson nohu (Le poisson pierre dont la piqûre est redoutable et extrêmement douloureuse) et à combattre l’inflammation qui en résulte. Dans ce cas, le suc du fruit vert de mape est mélangé avec le suc de l’écorce d’atae (erythrina indica) en les mâchant. La pâte obtenue est appliquée comme un cataplasme sur la piqûre et l’inflammation disparaît alors promptement.

    Dans la société traditionnelle, le mape était utilisé comme colorant naturel. Il permettait d’obtenir les teintes suivantes : noir, vert sombre et vert clair, violet foncé, pourpre violacé, pourpre carmin, rouge brun. Ces colorants étaient utilisés dans la décoration des tapa, des vêtements et de certains objets rituels.

Les fabuleux méandres des racines de mape

Le mape et la légende

     Dans la culture traditionnelle polynésienne, le mape était présenté de la façon suivante : tous les mape sont issus des êtres humains. Les fruits viennent des reins de l’homme, organes qui s’appellent d’ailleurs mape ou rata. La sève à l’étonnante couleur rouge en est le sang. Le nez et les narines, quant à eux, se retrouvent dans les étranges contorsions du tronc.

    En 1840, les grands prêtres Tamera et Mo’a transmettaient ainsi leur vision du
mape : « Il est l’Arbre. Le pluvier siffleur et l’oiseau de paradis nicheront dans ses branches et se nourriront de ses fleurs au bord de la rivière. »

    Voici ce que l’on raconte sur les terres de Paea (côte Ouest de Tahiti) : Aiti tane, du district de Mata’oae, était clairvoyant. Un jour qu’il contemplait un certain mape au fond d’une vallée, il s’écria : « Aue tera vahine i te’aroha e ! » (Comme cette femme est pitoyable !). Ne voyant personne à proximité de l’arbre, ses amis lui demandèrent ce qu’il entendait par là et il répondit : « Dans le creux de cet arbre je vois une femme qui pleure, tenant des jumeaux dans les bras ! » Peu de temps après, rentrant au village, ils apprirent qu’une femme du district venait de mourir juste après avoir donné le jour à des jumeaux mort-nés. Ils en conclurent que ce que Aiti avait vu, c’était cette femme se lamentant sur la fin prématurée de ses enfants.



Un article de Julien Gué


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