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mardi 10 février 2015

FIFO 2015 : le palmarès



         
L’Océanie en danger ?

L’euphorie de l’image, une réjouissance de chaque FIFO. Comme annoncé par les organisateurs, pas de censure, pas de restriction… Une programmation aux thèmes contradictoires. Le passé est renfloué, le présent élargit son cap. Le documentaire océanien serait-il objet de controverses ?

La grande majorité des documentaires, au travers du découpage narratif de destins solitaires et singuliers brosse une situation alarmiste, tant du point de vue des droits de l’homme que du respect du cadre de vie. Les brulots sont allumés.


Un FIFO tous azimuts
Le continent du bout du monde n’est pas si pacifique qu’il pourrait le paraître… D’une part, le déballage du sordide avec les séquelles de la colonisation, les indépendances ségrégationnistes : mais aussi un néo-colonialisme économique galopant, plus aisé, fraye en toute impunité sur les îles ! L’Océanie, une victime isolée qui n’en a pas fini d’en découdre avec les pouvoirs internes ou centraux. Des réserves aborigènes au citoyen à part entière, il est des gouffres infranchissables !

La résistance active, elle, se développe de façon non-violente, sous forme d’enclaves de réhabilitation culturelle ! Des terrains de liberté artistique en mode nomade maritime à la revalorisation d’un trait culturel spécifique éradiqué par les églises, le panorama est varié.

Les films qui font mal
Dans la série abus d’autorité, ségrégationnisme, relents de colonisation, spoliation des terres aux « natifs » et mesures « d’indignité humaine », en compétition et hors-compétition, il faut compter pas moins de la moitié des films (In, Hors et Off), soit, une vingtaine, traitant de sujets épineux. L’Australie figure en bonne place, suivie de peu par le Chili avec Rapanui. Même si d’autres Etats n’apparaissent pas directement, il semble que la situation soit commune à Samoa, à Hawaii et ailleurs, si vous voulez bien suivre mes sous-entendus.

L’actuelle génération des retraités australiens, celle qui est parvenue aux études et à l’intégration, le doit à des mesures d’enlèvement. D’origine aborigène, la juge pour enfants Sue Gordon a été arrachée à sa famille comme tant d’autres et placée en orphelinat, au seul motif de sa peau blanche !!! Le combat continue en plein 21ème siècle. Il est actuel. Ce n’est pas de la fiction. Sinon que le scénario de My Three Families (Australie – Todd Russel) suit pas à pas l’atrocité du traitement des autochtones ! Résultat : adultes complètement déconnectés de l’affectif.


Retrouver ses chemins spirituels…
Des conflits de territorialité et d’exploitation se soldent en majorité par des expropriations et le silence total sur des catastrophes industrielles. La disparition de Hela dans les hautes-terres et l’ensevelissement des victimes par une Compagnie d’extraction de gaz en Papouasie-Nlle Guinée n’émeuvent pas les autorités. Un très court-métrage d’Olivier Pollet (Papouasie – Nlle-Guinée- USA –France), intitulé When we were Hela nous est livré comme un faire-part de deuil.

Encore une belle figure de femme avec Baymarawongga, cheffesse aborigène (Big Boss de Paul Sinclair-France) qu’on voudrait priver de ses sites cultuels. Rapa Nui, l’histoire secrète de l’Île de Pâques, nous entraîne dans un goulag, aux relents d’esclavage à l’Antique ! La prostitution obligée ou la léproserie, les Chiliens : un summum ! Le tout sur une île que les ovins ont pelée, rasée… Toujours des Femmes dans Sovereignty Dreaming (de V. Escalante – France) refusant la profanation des « chemins de rêves » par l’installation d’une déchetterie nucléaire.

Un faire-part pour l’enfer
Qu’il existe des ghettos où sont parqués et maintenus les natifs dans un statut de non-droit pour la plupart des Etats océaniens (indépendants ou sous domination étrangère), on se croirait dans l’Ile du Docteur Moreau de H.G.Wells ! Sauf qu’il ne s’agit pas de science-fiction ! Le FIFO joue un rôle prépondérant dans cette divulgation des éradications programmées.

Les films entre deux eaux
Certains films nous laissent sur notre faim. A se demander si parfois le narcissisme du réalisateur ne l’emporte pas sur son sujet ! Dans d’autres cas, le documentaire n’apporte pas grand-chose à une simple émission de TV déjà rediffusée mille fois ! Certains documentaires se présentent comme un effeuillage de photos anciennes et une tentative d’y plaquer du neuf.

A Destremeau, un destin polynésien (Polynésie Française – Pascale Berlin & Steph. Jacques), les jeunes tahitiens interviewés, venus avec leur groupe de formation professionnelle,  se sentent étrangers. D’abord, parce que la population tahitienne aidant à la défense (notamment à monter les canons sur les pentes) est totalement absente ; ensuite, parce qu’on ne montre que des Tahitiens d’aujourd’hui ignares ; enfin parce que « c’est un règlement de comptes politiques exclusivement franco-français où l’avis de la reine Pomare est ignoré. »


Au bout de leurs rêves
Avec Les Horizons chimériques (Français – Gilles Dagneau) l’exotisme, ce goût pour l’ailleurs est-il agonisant ? Depuis l’Iliade et l’Odyssée en Occident, le mythe du voyage ancré dans le berceau des civilisations, est-il voué à l’échec ? La quête des valeurs simples est-elle perçue comme désaveu et répudiation de la mère-patrie ? Aboutit-elle forcément à la déchéance ? Le portrait de ces exilés tranche avec l’identité conformiste de l’Hexagone.

Totalement en rupture avec leur province d’origine ces SDF du Pacifique préfèrent mourir au soleil. Ils ne ressemblent pas aux conventionnels popa'ā farāni (étrangers blancs métropolitains) de Polynésie, issus de la colonisation ou de la fonction publique, souvent affublés d’a priori incongrus ou malsains. Le monde est-il tellement fermé qu’ils ne survivent qu’à condition de devenir transparents ? Le documentaire de la fin des utopies paradis-îles-cocotiers. Est-ce leur statut d’apatrides déclassés qui leur a fait remporter le 1er Prix du Jury de la 12ème édition du FIFO ?

Avec Bobby, le renouveau culturel polynésien (Polynésie française, Jeff Benhamza), après avoir entonné les musiques au début du film, le public tahitien s’en est retourné un peu frustré… Le rythme du documentaire, ses approches aplatissent la brillance d’une figure dont ils attendaient autre chose qu’un honneur trop révérencieux.

Les films qui font du bien
La découverte, la symbiose, l’universalisme : on ne sait plus ce qui touche. La vision d’une communauté à part, aux valeurs intactes ? On ne sait plus maintenant ce qui est le plus important : alerter ou réussir une action revendicatrice ?

Dans la catégorie prévention, le propos est plutôt mitigé avec  Tribal scent (carmelo Musca –Australie), entre l’exploitation coutumière et la rentabilisation industrielle du santal ; Life on the reef  (Nick Robinson- Australie) ne se prononce pas davantage sur ce soit-disant équilibre entre protection et destruction de l’environnement.


Des modèles atypiques
Avec Les Etoiles du Pacifique (France – Régis Michel), la tournée du Magic Circus de Samoa, ce n’est pas seulement la chronique d’une aventure mais le vécu d’une entreprise culturelle aux multiples nationalités de l’hémisphère sud. Une communauté qui prône ses valeurs humaines.

Mais, pour ce cirque nomade, la manière dont il gère son nomadisme maritime n’est pas sans rappeler l’odyssée du peuplement océanien. Renouant avec la tradition ancestrale des voyageurs, il a mis en place une solution contemporaine à l’isolement des îles. Ou comment véhiculer les œuvres artistiques sur ce continent qui comprend plus de mers que de terres.

Un trait entre le passé et le présent. Une réussite quant à l’équilibre de la narration entre aspects particuliers et grande galère du cirque. Mais le film reste inaperçu, bien qu’il témoigne du triomphe de l’humanisme dans une microsociété.


Le sport pour tous !
Out in the line up de Ian W. Thomson (Australie) brise  le tabou des sous-hommes. Le sport n’appartient plus à des sponsors qui défendent un certain conservatisme puritain. L’image pudibonde se vendant bien. Sujet extrêmement dérangeant dans l’Océanie du surf… il présente, dans sa structure même, la longue et pénible quête de la reconnaissance des surfeurs homosexuels. Trop de préjugés martelés, trop d’insultes inconscientes, tuent des générations de glisse par abandon ou suicide. Ce documentaire entre à plein dans la gueule du « Monster » de la Billabong à Teahupoo (Tahiti).

On applaudit au Fifo, après chaque séance. Sujets et réalisateurs étant dans la salle, ce fut une standing ovation pour Kumu Hina (Hawaii – Dean Hamer), le film et la personne éponyme. Une transgenre qui ne correspond à aucun cliché d’exhibitionnisme, de mode, qui ne cherche pas à séduire pour se faire accepter mais œuvre pour la réhabilitation des valeurs d’une culture souvent tronquée par l’évangélisation : une superbe leçon.

Elle est « elle », cet « être du milieu » comme elle aime le dire. « Ce n’est pas si simple ». Et bravo aux jurés qui lui ont attribué le 2nd Prix du jury et le Prix du Public… d’avoir approuvé à la fois les qualités artistiques, empathiques et émotionnelles du film. Et bravo encore aux deux jurys d’avoir accédé à cette liberté de la transgression !

Films qui fâchent ou réalité ?
Cette année, il semble que le FIFO ne se soit pas restreint au seul aspect attendu et habituel depuis sa création : l’image de l’Océanien d’origine. Il a sélectionné « la face cachée » de l’Océanie : celle qui est entremêlée, mixée, complexe.


Être soi-même…
L’avis des spectateurs ? Il est divisé ; parfois même opposé. Opinions personnelles rivalisant parfois avec ce que propose l’écran. Les mentalités, c’est ce qu’il est le plus difficile de faire évoluer. Il semblerait que les convictions, ancrées pendant l’enfance par l’éducation, restent inamovibles, quelles que soient les découvertes scientifiques récentes qui les réfutent.

Le film-documentaire, de par les sujets qu’il explore, jouera-t-il ce rôle de relais éducatif ? Est-il parfaitement avéré ou doit-on s’en méfier ? Actuellement rares sont les documentaires aux informations falsifiées. Vérifiées, elles peuvent juste être partielles… Tout dépend de l’éclairage du réalisateur : ainsi certains documentaires tentent de concilier les points de vue inverses.

Si dans Les Horizons chimériques (Gilles Dagneau) la transsexualité déclenche l’hilarité chez un public plus que quadragénaire, à la séance du lendemain, un père avait amené sa jeune fille voir  Out in the line up (Ian W Thompson), qui traite de sexisme et de machisme dans le milieu du surf. Il n’est jamais trop tôt pour prendre conscience de la loi !  


Au-delà des mots…
Sur fond de crise mondiale, les réalisateurs ne font pas de clivage pour les sujets de ces quelques dernières années entre les « pauvres blancs » et les aborigènes. La ségrégation ethnique relève d’aberrations, de critères dépassés dont il reste des traces douloureuses mais auxquelles il faut faire face. Le Festival du Film Océanien tient compte et rend visibles ces minorités. Les questions restent ouvertes.

Les spectateurs océaniens étant à la fois public et sujets des films, il n’est donc pas étonnant qu’ils assument leurs rôles de vivants sans restriction. Ainsi sont-ils garants de toutes les étapes du vécu. Les grands monopoles se font de l’argent sur les obsèques : secteur extrêmement juteux et inépuisable ! Ils en viennent à escamoter aux familles leurs morts comme leur capital-décès. Et pas de tabou pour la mort, pas de distance, on assume. Tender de Lynett Wallworth (Australie), est une autre forme de révolte pacifique.

Fidèle à ce qu’il avait annoncé, le FIFO 12ème édition s’est engagé dans un patchwork des plus imprévisibles. Il a surfé sur la vague de la transgression… au-delà même de ce qu’on pouvait imaginer !

Merci pour ces nouveaux repères. Ces images qui composent pièce à pièce le panorama insoupçonné de l’Océanie d’aujourd’hui, celle qui se fait maintenant… avec ses acteurs, ses témoins, ses visionneurs.


Un article de  Monak

Tous droits réservés à Monak. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.



lundi 2 février 2015

12ème FIFO à Tahiti



D’une édition à l’autre

Au Festival International du Film documentaire Océanien, le  thème de la 11ème édition, « la parole aux Océaniens », augurait celui de « la libre parole » pour la session 2015.

En adéquation avec l’actualité mondiale, la 12ème édition s’affirme « sans tabu »  et présente un programme dédié plus particulièrement aux femmes (6 films sur les 15 en compétition) : leurs revendications, leurs aspirations, leurs manières d’être, leurs affirmations. Résultat d’une conjonction de choix plus que d’une intention délibérée. Pas de section spécifique pour la sélection de cette année.

Le FIFO poursuit sa vocation de rassembleur entre Micronésie, Mélanésie, Polynésie, et l’ensemble du continent éparpillé dans le Pacifique, tout en poursuivant son dialogue avec l’Occident. Se dégage alors, pour le film documentaire océanien, la problématique du genre : est-il œuvre artistique ou informative ? Interviennent aussi la question du gabarit et de son éventuelle diffusion. Se reconduisent les débats entre concept créateur et confrontation avec le réel, entre la vision du capteur et les individus filmés.

Un FIFO peut en cacher un autre
Le cinéma océanien parvient-il à divulguer son image telle qu’il se la réapproprie ?  Les diffuseurs  d’ailleurs sont-ils prêts à l’admettre ? L’une des réponses est donnée par l’acquiescement et l’engouement du nombre sans cesse croissant des spectateurs de par le vaste monde.  

La grande affaire qui fait controverse est de savoir s’il existe un documentaire authentiquement océanien qu’on ne puisse confondre avec reportage. Il est né : avec son tempo, son harmonie, son temps dilaté, ses arrêts hiératiques, une entité composée d’un puzzle de personnages s’emboitant et faisant relais, etc. Il ne lui reste qu’à se faire reconnaître par les critiques. A se déterminer en tant qu’Ecole, à se budgétiser. Né sous un fare, il dérange : car il ne rentre pas dans le moule des spécialistes (experts, financiers, diffuseurs).

Portraits de Femmes
De la démarche identitaire océanienne, évidente l’an dernier et tournée vers la transmission des valeurs d’un patrimoine collectif ardent et bien présent, les écrans optent cette année pour des destins féminins singuliers. Femmes transgenres, femmes militantes, femmes passionnées, femmes en quête de rêves, femmes en immersion quotidienne, femmes artistes…

Mais, quittons un moment les écrans. Le FIFO, c’est aussi sa cheville ouvrière : découvrons ensemble les femmes qui assurent en parallèle sa concrétisation. Nota Bene : Comme pour toutes les interviews de cet article, le contenu est scindé en 2 parties : l’une se lit ici ; l’autre se regarde, se voit et s’entend sur la vidéo.

C’est donc avec plaisir, tout en souhaitant beaucoup d’endurance et de dynamisme à Marie Kops, nouvelle organisatrice du FIFO, que je vous livrerai un rapide portrait de Miriama Bono, coordinatrice des trois sessions précédentes.


Miriama Bono, un portrait « in FIFO »
Quelle expérience en tire-t-elle ? « La fréquentation de professionnels et de publics variés, sont un moyen d’apprendre sur nous, Tahitiens, par regards croisés. »

Si la gestion du festival ressemble à un marathon, étalé sur plus de six mois de préparation, l’ultime touche du dernier mois prend l’allure locale de la course typique des porteurs de fruits, dans la mesure où le poids de cette manifestation repose sur les épaules d’une frêle équipe. Elle déballe des trésors d’ingéniosité au sein de Te Fare Tauhiti Nui, La Maison de la Culture au centre de Papeete.  Dans ce contexte qui file bon vent, Miriama reste toujours disponible, parée d’un sourire à toute épreuve.

Prise au vol à la fin du festival, on ne pouvait tomber mieux pour se rendre compte de la pression que demande l’aménagement d’une telle machinerie. Miriama, même en mode ralenti et extinction de voix, ne parle que « de bonne fatigue, celle du challenge mené à bien et agrémenté de la satisfaction de son accomplissement ».

 Miriama nous livre le Quid de la coordination. Sur l’aspect stress, on est servi. Mais aussi au niveau déontologie : Miriama se plie joyeusement au principe de neutralité qui lie les membres organisateurs. Qui dit festival, dit palmarès, donc discrétion !

Marie Kops : des yeux à fifoter le monde
A quoi s’attendre ? « On redoute la pluie. Elle a occasionné quelque surcroît de travail à cause de la gestion du matériel, de l’alimentation électrique et des installations sous les chapiteaux. Et puis, la pluie s’est avérée être un allié qui a drainé un public conséquent. »

Et si Miriama décline les compliments dont chacun des festivaliers a pu la gratifier, c’est qu’elle sait mettre en avant le travail collaboratif de ceux qu’on ne nomme jamais, ses équipiers à tous les échelons.  Si la technique peut se dérégler, l’équipe, elle, reste fiable à qui sait la considérer.

Telle se maintient l’éthique des co-fondateurs Wallès Kotra et Pierre Ollivier depuis 2001. Ceci étant, allons prendre le pouls de l’événement auprès de l’un d’entre eux, toujours président de l’AFIFO (l’Association des origines).
 .
Wallès Kotra et la pérennité
Ce qui préoccupe Wallès Kotra depuis toujours,  c’est d’assurer la « visibilité  du film océanien » dans ce vaste océan qui ne cesse de monter. La concurrence des chaînes télévisuelles submerge-t-elle ou constitue-t-elle un support approprié et fidèle aux images du Pacifique ?

« Il est vrai qu’asseoir une manifestation culturelle qui mobilise des créateurs sans beaucoup de moyens, ce n’est pas gagné ! » Wallès en rappelle les difficultés de démarrage où « pouvoirs publics et volonté politique ne percevaient pas la nécessité de l’instauration d’un festival cinématographique ».  


Wallès Kotra : une ardeur à toute épreuve
« Bien entendu, la fidélisation et la croissance du partenariat pallient les dangers d’une cessation. Le consensus de continuité a perduré malgré les changements d’autorités. Mais il est sûr que le festival n’aurait pu s’assurer une viabilité, s’il se cantonnait à notre seule sphère géographique. Il doit s’adapter à la situation de crise. Son évolution, c’est sa survie, tout en sauvegardant son indépendance. C’est essentiel de montrer la fragilité du monde… Les  îles peuvent disparaître… mais les échanges restent mythiques »

 « Le FIFO s’est véritablement créé autour de la conviction profonde que l’espace océanien est méconnu. L’essentiel, c’est d’affirmer notre propre mentalité, notre océanité telle qu’elle est, notre propre image, de la faire connaître à l’Europe, que nos histoires circulent partout ailleurs. »

« Quant à l’esprit du FIFO, il peut se résumer ainsi : on ne se prend pas au sérieux pour aborder des questions graves. » « Je me réjouis que Luc Jacquet soit là. Aussi importante et renommée que soit son œuvre (La marche de l’empereur, Il était une forêt), il sait rester simple (L. Jacquet, président du jury 2014). »

Derrière cette porte, la fièvre du FIFO (Te Fare Tauhiti Nui )
« Remuer des choses, c’est notre force ! » Pas la peine de présenter plus avant Wallès, l’homme des formules chatoyantes. Et si Tahiti reste le centre du FIFO, n’oublions pas les grandes figures Néo-Calédoniennes qui en détiennent les clés.

Emmanuel Tjibaou et le cinéma autochtone
Si « la Nouvelle-Calédonie constitue l’un des pôles attractifs majeurs du cinéma océanien avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Plaque tournante d’investigation et de diffusion, malgré son dynamisme, elle reste très isolée de la fièvre mondiale du 7ème art. 

« A cela s’ajoute le manque de moyens pour assurer l’apprentissage de ce média de communication. La technique n’est pas encore passée dans nos mœurs, et ce n’est que récemment qu’on peut espérer l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes.

« Les travaux réalisés en école ne sont pas diffusés, les chaînons de diffusion et de production sont réellement manquants. Nous manquons de salles de cinéma. Les créneaux TV ne sont pas assurés. Reste à se créer des filières. »

Chandeleur et scolaires : le FIFO 2015, c’est parti !
« Il faut tenir compte de notre Culture : essentiellement orale, il est difficile de trouver des scénarios, ou des textes de théâtre. Il est un vivier d’acteurs, formés par le guinéo-ivoirien Souleymane Koly à partir des rituels de communication traditionnels africains, très proches des cérémonies coutumières de Nouvelle-Calédonie.

« Nous avons la nécessité d’affirmer cette forme d’expression, mixage slam/stand up/orero ; la nécessité d’affirmer l’existence de l’acteur-slameur-danseur. Ce qui existe dans le domaine théâtral, notre mode original d’expression, la particularité de notre parole, y faire entendre nos thèmes sociétaux, doit s’ancrer dans le cinéma. 

 « Notre action est militante pour déconstruire les mentalités et revenir à nos propres codes kanaks ou aborigènes. Les similitudes sont là. Nous nous déplaçons du centre vers les tribus pour engager ce dialogue entre le film et les gens qui y sont filmés, susciter la réflexion, avancer dans le débat. A Tahiti, nous avons l’éclairage d’un public mélangé. »


Emmanuel Tjibaou : une parabole de la culture
« Ici, je viens chercher dans les films l’émotion décuplée par le grand écran, des propos portés en notre langue, quelque chose qui suscite chez moi une part d’affectivité… la technicité tient plus de l’artifice. Il faut que le personnage me touche, qu’il aborde nos problèmes… qu’il soit l’écho de nos questionnements.

« On a trop longtemps parlé pour nous : il faut laisser les gens parler d’eux, de nous. »

Avec sa parabole de la marche (voir la vidéo), Emmanuel Tjibaou démontre que ce festival présente l’avantage pour chacun de se regarder autrement, de passer par le prisme de la Polynésie et du monde. De trouver des micro-réponses, pas des leçons.

René Boutin et « l’Ombre de l’Homme »
Le cinéma se dit en langue coutumière paicî, (parler de la région de Poindimié ou Pwêêdi Wiimîâ en Nouvelle-Calédonie) : Ânûû-rû Âboro, soit « L’ombre de l’homme ». L’entretien que m’a accordé René Boutin, directeur artistique du « Festival des peuples », illustre ce monde « de l’ombre mise en lumière sur l’écran ».

Dès l’abord, il définit « le film documentaire comme création, car le film océanien ne se légitime qu’en rendant palpable la spécificité d’une culture, en correspondant  avec ce que nous sommes, en filmant ce qu’on ne peut pas voir et qui est nous ».

« Il possède les critères de l’œuvre d’art… son chef opérateur. Porteur d’émotions, de sensibilité, de réflexion, de conscience, de valeurs, il parle de lui-même (sans qu’on ait besoin de le paraphraser par une voix-off). Il en a l’esthétique : celle de l’intégrité du vrai sujet. Il est intuitif, fonctionnel et questionne le monde : sans recourir aux réponses toutes faites venues d’ailleurs. »


René Boutin : Le documentaire, une œuvre artistique à part entière
« Il va au fond des choses, en explore la face cachée, les situations complexes, paradoxales, antagonistes… Car c’est à l’être de se mettre en scène… avec sa part d’ombre. Son image sur écran se rattache aux anciens (les ombres). L’œuvre n’existe que de façon endogène, avec ses réalisateurs autochtones, qu’avec ce patrimoine vivant. »

Alors, qu’est–ce qui caractérise le film océanien ? « Un monde à notre image : qui laisse voir son intériorité, sa part d’ombre… qui possède son propre langage (tactile, gestuel, verbal, sonore), son propre rythme, ses hors-champs), ses propres codes de communication… et qui n’est pas tronqué par le formatage télévisuel. La voix des tribus destinée aux tribus, avec leurs douleurs, leur douleur de dire.  »

Mutation ou permanence pour la 12ème édition ?
Si vous avez remarqué dans les interviews, quelques déclarations prémonitoires, elles ne sont pas pure coïncidence et engagent pleinement leurs auteurs…

Les éditoriaux du FIFO 2015 sont tous marqués par cette intention de développer le festival en le consolidant et en le dilatant sur l’ensemble des pays du Pacifique sud. Les orientations semblent en parfaite continuité avec le FIFO précédent.

Dans le vivier des projets présentés par les réalisateurs dans les Ateliers Pitchdating de cette année, aurons-nous le bonheur de découvrir des artistes aux noms océaniens ? La relève océanienne sera-t-elle bientôt au rendez-vous ?

Relookez-vous FIFO !
Parmi les innovations, l’accent mis sur l’éducation audiovisuelle des jeunes qui constitueront les cinéphiles de demain parviendra-t-il à attirer ultérieurement l’ensemble de la population modeste de Tahiti ? La tournée du FIFO dans les îles, du FIFO hors les murs permettant ce brassage tant attendu. Le FIFO s’ouvrira-t-il de cette façon sur une fréquentation plus populaire ?

La quête du propos identitaire, fondateur du FIFO, glisse vers le récit depuis l’édition précédente, il s’affirme avec l’édition 2015. Ce n’est pas pour rien que Jan Kounen vient « voyager vers la galaxie océanienne avec le documentaire-fiction. « Il est temps maintenant qu’on se raconte nos histoires », lançait Wallès Kotra.


Un article de  Monak
Tous droits réservés à Monak & Julien Gué. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.


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