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mardi 25 octobre 2011

Le film de Kassovitz interdit à Nouméa !


Vous avez dit ordre et morale ?


            C'est le 16 novembre 2011 que le film de Mathieu Kassovitz, "L'ordre et la morale" sortira sur les écrans français.

            Outre que chacun des films de l'enfant terrible du cinéma français est toujours un événement porteur de polémique, cet opus-là provoque la tempête bien avant sa sortie sur les écrans.


            En effet, ce jour là tous les français pourront se faire leur propre avis sur la valeur artistique, historique et politique du film. Tous ?... Non : Les Néo-Calédoniens eux seront interdits de projection !

            Que le réalisateur ait été obligé d'aller tourner son film en Polynésie française pour ne pas provoquer d'émeutes sur le caillou était déjà choquant en soi. Que toute la population calédonienne se voit interdire le film alors qu'elle est la première concernée l'est encore plus.

Petit rappel des faits

            En avril 1988, quatre gendarmes sont tués dans la gendarmerie de l'île d'Ouvéa puis une trentaine d'autres sont retenus en otages dans la grotte de Gossanah par un comando d'indépendantistes Kanaks.

            Le film retrace la tentative de médiation avortée d'un capitaine de gendarmerie, Philippe Legorjus. Le 5 mai, soit trois jours avant le second tour de l'élection présidentielle française, l'armée donne l'assaut à la grotte, y laissant deux soldats et tuant dix neufs Kanaks dont cinq, au moins, sont décédés après l'assaut lui-même…


Le 26 juin, Jacques Lafleur (droite anti-indépendantiste) et Jean-Marie Djibaou, leader charismatique du mouvement indépendantiste FLNKS (Front de Libération Nationale Kanak Socialiste) signent les fameux "accords de Matignon" grâce au travail de Michel Rocard. Mais tous les indépendantistes n'étaient pas favorables à ces accords, et un an plus tard, le 4 mai 1989, Jean-Marie Djibaou et son bras droit Yeweiné Yeweiné était assassinés à Ouvéa par un Kanak radical.

"L'ordre et la morale" censuré !

            Dans mon article "Le film de Kassovitz tourné en Polynésie", je vous narrais les difficultés et péripéties qui avaient obligé le réalisateur à tourner en Polynésie française. Les raisons en étaient assez claires et, toutes proportions gardées, relativement compréhensibles.

            Le problème qui se pose aujourd'hui est beaucoup moins clair et laisse remonter des odeurs bien nauséabondes de censure, de pression morale et de chantage particulièrement odieuses.


            Si l'on s'en tient aux faits, voici ce que l'on peut, en résumé, dire de cette affaire : En Nouvelle-Calédonie, il n'y a qu'un seul exploitant de salles de cinéma. La société Cinécity dirigée par un certain Douglas Hickson. C'est ce dernier qui aurait décidé, seul affirme-t-il, de ne pas programmer le film par souci de "préserver la paix sociale sur le territoire" (sic) !

            Voici un court extrait de la manière dont il justifie sa décision : "(...) Ce film très caricatural rouvre des plaies qui s'étaient cicatrisées (...) Nous sommes une entreprise de divertissement alors que ce film est un film polémique. Nos salles ne sont pas le lieu approprié pour le présenter (...)"

            Face à de telles déclarations, on est en droit de se poser un certain nombre de questions. Par exemple : Si les cinémas ne sont pas les bons endroits pour projeter des films de qualité et porteurs de sens, qu'est-ce qu'un cinéma ? Où et comment doit-on projeter ces films-là ? Et, enfin et surtout : Qui est habilité à décider quels films sont projetables et lesquels ne le sont pas ?


Nous sommes un certain nombre à nous demander : la censure n'avait-elle pas été abolie dans la République française ?

Qui sont les censeurs ?

            Officiellement, Douglas Hickson aurait pris seul, en son âme et conscience, cette délicate et pour le moins discutable décision. Il semble bien pourtant que les choses ne soient pas aussi simples que cela.


            En effet, lors des longs séjours que Mathieu Kassovitz fit en Nouvelle Calédonie, un groupe de personnes réunies autour de l'un des descendants des acteurs du drame d'Ouvéa avait exprimé (parfois violemment) leur refus de voir ce film se faire. Arguant que le réalisateur français ne saurait en aucun être objectif, voire serait incapable de comprendre les tenants et aboutissants de ce douloureux dossier.

            Il faut également se souvenir qu'en Aout 2010, le député UMP calédonien Pierre Frogier avait écrit en personne au Président de la République pour protester contre l'aide financière apportée par l'Etat à ce projet cinématographique.


            On pourrait multiplier le rapport des pressions et menaces effectuées sur les uns ou les autres par les uns et les autres pour que ce film ne voie pas le jour. Mais il y a eu aussi, en Nouvelle Calédonie, beaucoup de gens pour se battre aux côtés de Kassovitz afin que le film voie le jour.

La démocratie en danger ?

Dans la presse calédonienne, comme polynésienne d'ailleurs, l'affaire fait grand bruit et soulève l'indignation. Mais c'est sur les réseaux sociaux que les réactions sont les plus virulentes. Ainsi, on peut voir passer en très grand nombre des réflexions comme : "Censure au pays des non-dits" ou "gravissime atteinte à la liberté d'expression", cette dernière étant en général accompagnée de qualificatifs du genre : "consternante, scandaleuse, atterrante, dictatoriale…"

Pour l'heure, le FLNKS n'a pas encore réagi officiellement, même si l'un de ses responsables a déclaré à l'AFP : "On souhaite que le film soit vu, même si c'est douloureux. Bien sûr, on peut craindre la réaction de jeunes se sentant marginalisés…" Dans cette affaire, sont-ce vraiment les jeunes qui sont le plus à craindre, eux qui n'ont pas vécu ces évènements ?


Alors, y a-t-il eu des pressions politiques sur le gérant des salles ? Si oui, de qui sont-elles le fait ? Et, dans tous les cas de figure, quand bien même il s'agirait réellement d'une décision personnelle dictée par la peur ou une pseudo morale (on y revient) de Douglas Hickson, qu'en est-il du droit du public de se faire son propre avis ?

Pendant que les médias nationaux se posent en témoins impartiaux et défenseurs de la démocratie dans les pays qui se battent pour retrouver leur liberté, on est en droit de se demander pourquoi ils ne disent rien face à un évident recul de la démocratie et de la liberté d'expression en France.

Car, ne l'oublions pas, la Nouvelle-Calédonie (comme la Polynésie) est encore un territoire français protégé par notre constitution. Alors, plutôt que de stigmatiser à longueur de pages les extrémistes de tous bords qui ensanglantent nombre de pays dans le monde, on ferait bien de s'inquiéter aussi de ces pressions inadmissibles qui rognent lentement mais sûrement nos libertés à nous…

Allons-nous accepter que quelques individus aux idées et aux comportements fascisants interdisent à toute une population de voir un film qui la concerne au premier chef ?


Et Tahiti dans tout ça ?
           
            Bien que l'exploitant des salles en Polynésie française, la société Pacific Films, soit une filiale de Cinécity, elle s'est désolidarisée de sa maison mère dans cette affaire et son gérant à Tahiti, M. Frédéric Mourgeon déclare à nos confrères de Tahiti Infos : « Le film doit sortir en salle au Fenua le 30 novembre, soit deux semaines après la métropole, un délai normal ici ».

            Ainsi, seuls les premiers concernés par le film, les seuls aussi qui auraient pu le critiquer de manière objective, seront privés de projection à cause de la volonté d'un seul (?) homme : les Calédoniens !


            En réalité, la résistance s'organise et il semble bien que certains défenseurs de la liberté d'expression en Nouvelle-Calédonie s'organisent pour que le film soit quand même projeté. Et parmi ceux-là, l'équipe de l'irremplaçable et très remarquable Centre Culturel Jean-Marie Djibaou.

Toutes les photos qui illustrent cet article sont des pictogrammes du film "L'ordre et la morale" de Mathieu Kassovitz.

Pour en savoir plus sur l'aventure de ce film : cliquez ici !

Un article de Julien Gué

 

 

4 commentaires :

  1. Sur la censure au cinéma voir l'entretien avec René Vautier, que j'ai réalisé pour Alternative Libertaire de juin et juillet-août 2004 sur mon blog.

    1° partie :
    http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article216

    2° partie :
    http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article216

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  2. Bonjour,

    Tout d'abord merci pour cet article prenant qui me fait une fois de plus comprendre que je ne connais rien à la vie et que j'essaie de toutes mes forces d'apprendre des autres même face à un autre monde " la Polynésie Française " qui pour moi reste inconnu !
    Je ferai pour cela, et en vu de remédier à cette situation la démarche d'aller voir une des projections de ce film qui pour moi, comme tous les films qui traite de ses problèmes là, mondiaux, sont à voir absolument et sans aucunes censures !!!
    Je cherche depuis longtemps déjà, à comprendre mes frères qui sont de l'autre côté du monde " ou plutôt de mon monde " des gens qui vivent dans le pacifique et qui n'ont pas : " que des bouts de paradis " comme la plupart des métropolitains et d'autres nationalités pensent, il est bon de savoir se qui se passe dans des endroits éloignés de sois et de comprendre le malheur des autres pour avoir les bons réflexes et peut être les bons jugements.
    Tout le monde sait ce que la censure fait aux âmes et aux hommes, ne pas savoir c'est ne pas comprendre et du fait se faire manipuler par des tirants ou des dictateurs !
    Alors, oui moi personnellement j'invite toutes les personnes qui le peuvent à voir ce film et à en tirer sa propre idée de se qu'il en verra.
    Lionel.

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    Réponses
    1. Merci Lionel pour ce jugement très honnête. J'aimerais voir ce film autant que vous.

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  3. Cher Lionel, cher Anonyme, et chers lecteurs : vous pouvez voir (gratuitement) le film de Mathieu Kassovitz "L'ordre et la morale" en suivant ce lien :
    http://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=hkIs3zMNiPY
    Merci de nous lire et n'hésitez pas à nous faire partager vos réactions et critiques après avoir vu le film...
    Julien Gué

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