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samedi 3 décembre 2016

Sadika Keskes



Le verre souffle sur la Tunisie

Le verre soufflé s’inscrit depuis plus de trente ans dans le panorama quotidien de la Tunisie. Et le vent de sable puise dans ses volutes le grain dont il est issu. Sadika Keskes est l’incroyable rénovatrice d’un art qui remontait à l’Antiquité Carthaginoise avec ses pâtes et autres techniques de verre.

La fleur de feu éclot au cours des années de plomb, quand Sadika Keskes ouvre son Espace entre mer et forêt à Gammarth. L’atelier est collectif, une entreprise insolite dans le contexte d’une Tunisie où les artistes luttent pour la vie… et les uns contre les autres à l’instar des clans dirigeants du pays. Et, fait original pour l’époque, la plasticienne se produit en plein acte de création. Je l’ai vue souffler, Sadika… pas seulement ses bronches dans la sarbacane, mais son respir scander le ronron du four. Regard intense, capté par sa vision intérieure. Je l’ai vue tournoyer pour donner de l’air, creusant des reins, canne haute dessinant des arabesques. Dans l’atmosphère torride et grésillante, la boule en fusion arrondissait son ventre. Je l’ai vue s’arcbouter, esquisser des figures de danse, parcourir la terre chaulée comme aspirée par un itinéraire énigmatique. Muscles tendus, déposer doucement l’objet de ses soins. Une naissance en direct : pure magie ! Fascinez-vous :

La magie du feu…
Tout le corps s’investit dans cet acte éprouvant. "Oui, la gestuelle est belle ; impressionnante, celle de mon maître, Angelo Seguso (Seguso Vetri d’Arte : dynastie de verriers depuis 1397) ! Elle m’a provoqué un choc émotionnel à m’en faire perdre les sens. Elle est espace-temps. Le rythme est hyper-précis. Il se coule sur la fusion, le refroidissement de la matière. Il dicte si on peut la travailler ou pas. Au début de l’apprentissage, j’oblige mes élèves à compter."

"Ce sont les mêmes notes pour tout le monde. Et puis quand tu as ta masse de verre, chacun trouve sa propre musique. La chimie intervient dans la composition du verre. Je fabrique mes matériaux, mes alliages, mes fours, pour qu’ils agissent sur la matière. Dans ce que je façonne, il y a quelque chose qui m’appartient." Véritable alchimie. 

"Vert Sélavy"
"Le verre c’est la vie" s’esclame Sadika, en écho à une certaine Rrose Sélavy, lire éros, c’est la vie. "L’approche extraordinaire de Duchamp est mon livre de chevet" : à l’origine de l’acte créatif. "Le mouvement c’est le cœur même de la vie, de la création. La matière du verre est très vivante, toujours en mouvement"  

La petite flamme de la vie…
Tout comme l’est la personnalité de l’artiste : mouvante. Façonnant le verre comme la terre. "Au départ est l’idée, le dessin. Viennent le moule, les structures, le modelé. L’atelier est magique". Verre comme sculpture, même démarche en trois dimensions. La réalité s’inscrivant sur l’éphémère. C’est le sort de la statue signant ses années Beaux-Arts. De taille humaine, exposée à l’entrée d’une administration à Tunis, connotant l’humour d’un proverbe, « Le savoir sort de la tête des tortues » de Sadika, a été détruite par les intégristes.

Et pour reprendre les derniers mots d’Alain Nadaud, son compagnon d’art et de cœur : « On continue… »

Loyauté, un rite aux sources médiévales
Avec sa passion du feu, ses pots de plâtre dans le patio de Mohamed Marouene, dès l’enfance, les coups de cœur succèdent aux "chocs émotionnels". L’art et la vie intimement mêlés. "On est des buvards et tu es projetée vers de nouveaux  horizons". 2004, dans les jardins de Dar Kamila, une fontaine, Partage des Eaux, dresse ses cubes de verre.  2011, "Je suis partie, avec mes petits cubes sous le bras, à Kasserine faire une installation, Tombeaux, devant la mairie aux mains des islamistes, pour rappeler les martyrs de la révolution "…

À la poésie effrontée
2011, encore, des panneaux monumentaux alliant fer et verre (Passage), une fresque de fer forgé, pâte de verre et eau (Palmeraies), une frise de bronze (Arbre de vie) prennent place au siège de la FAO* à Rome. 2016, pour la fête de la femme, "Moez Mrabet, directeur du Centre Culturel International de Hammamet, m’a invitée pour commémorer la disparition du poète Ouled Ahmed. Je connais bien sa poésie… C’est mental : Prière pour un poète ... J’ai rencontré sa femme et sa fille. La famille m’a remerciée."

"Les autres : l’Oxygène"
"Tes idées, ton œuvre ne peuvent exister qu’à travers les gens, traversées par eux. Mon œuvre la plus importante c’est ça : plus que mes œuvres mêmes. S’interroger ensemble pour transformer la société". "En réalité, la structure familiale tunisienne se révèle hors de la capitale. Elle est artisanale. Les régions donnent une image positive de la société. Une vérité, malgré leurs difficultés, malgré leur excentration. Un équilibre homme/femme dans la répartition du travail. Même si la reconnaissance ne suit pas toujours, qu’elle ne peut se permettre la sécurité sociale et ce qui s’ensuit. La « révolution artisanale » est au cœur de notre transformation. "

Réalisation Femmes de Kasserine sur un design Sadika
Les autres ne sont surtout pas de vagues silhouettes d’inspiration pour Sadika. Dès le début de sa carrière, ils font partie de sa vie : associés, artistes, artisans méconnus. Car l’artisanat du feu est convié à devenir Art. Tous invités sans distinction à créer l’événement avec happenings et prestations variées. "Chaque artiste apporte une autre dimension. Les expositions défilent dans mon Centre. Les quatre résidences annuelles sont pleines à chaque fois. "

Le début de la révolution tunisienne a déclenché une forme de rapport exceptionnel. Les ponts étant jetés, il fallait aller à la rencontre des isolés, des démunis. La société civile s’est mobilisée. "J’ai participé au 14 janvier à Tunis. J’ai sillonné les régions, offrant mon design. Je pars sur les marchés, je rencontre, je dors chez l’habitant. On recevait beaucoup en même temps. J’ai collaboré au collectif Anwar Tounès (Les Lumières de Tunis), pour faire émerger les artistes, ainsi qu’à une vingtaine d’Associations."

La flamme des régions
Ainsi, « Chamar ala dhraak ya mra » ou  FMVM (Femmes Montrez Vos Muscles), dont Sadika est présidente, tente depuis  2011 de pourvoir les artisanes de Foussana et d’ailleurs de véritables moyens d’autonomie légale et financière, et entre autres « de créer des filières artistiques pour appuyer la créativité des artisanes ».

L’étincelle des cracheurs de feu
Le feu sacré, Sadika l’insuffle sans relâche. "J’ai créé le Centre de réhabilitation des métiers d’Art, à contre-courant. Sauvegarder dans mon espace ce qui peut l’être. Renouer avec notre culture. "

"Je l’induis de plus en plus vers des actions communautaires culturelles et sociales : j’ai lancé des rendez-vous annuels, en avril « le mois de l’estampe » ; en décembre du 2 au 4, « Fée mains », design et artisanat, 60 exposants venant de tous les coins de la Tunisie ; en mai, « Anou’Artounes » avec Mahmoud Chalbi, forum d’art pluriel, dont l’objectif premier est la mise en avant de nouveaux talents régionaux. Sa première session a motivé les jeunes à créer leurs associations culturelles dans leurs villages. Certaines ont fait des miracles comme WAKTNA à Meknessi, presque 1000 adhérents danseurs et danseuses autour de Sidi Bouzid…"

Sadika décoche ses flèches de feu
" Personnellement, mordue de plus en plus de Duchamp, je prépare une exposition pour Paris « L’art est mort, vive les cultures ». C’est une suite à ma sculpture-installation Ouled Hmed et une réaction à mon environnement…" Avec ses intitulés à l’emporte-pièce, ses compositions résolument contemporaines, Sadoka ne s’attire pas que des amis !
« On continue… »

Entre verre et souffle
Depuis la révolution regain d’activité et passions s’enchaînent. "Les gens parlent : on a gagné cette liberté d’expression publique. Les gens continuent à réagir. Ce sont les moyens qui leur manquent." S’amorce une période de planification. Plus constructive, elle calme le feu.
"Je suis dans une période de réflexion… Le décès d’Alain a été un choc et m’a lancée dans le vide. La relation était personnelle et artistique. C’est difficile pour moi de remonter. Ce que je dessine n’est pas très gai. En réalité, je n’ai pas encore retrouvé mes repères. "

On continue… de Besma Helal, une bouteille à la mer
  La connivence et des destins parallèles. Ils lancent conjointement Pour une archéologie des Métiers. "Il m’a apporté cette connaissance mythologique en profondeur : un régal. J’étais sa première lectrice. Nous avons découvert d’autres cultures : Tibet, Pérou… Nous avons vécu des ouvertures exceptionnelles". Nomadisant, "forcément, on a fait des carnets de voyage. Je ne sillonne plus la Tunisie. Je m’enferme dans la solitude de l’atelier de sculpture. "

"Nos ombres se sont croisées. Nous avons créé notre monde. C’était riche, c’était énorme. Forcément ça va être autrement…"

Pour en finir sur un gag…
"Je déteste les choses figées, le danger c’est d’être cloîtré dans une idéologie. Tout évolue, tout doit bouger. L’identité, la belle affaire ! Elle voudrait nous enfermer dans une catégorie". On nous bassine avec ; "elle n’est pas la même d’une seconde à l’autre. La vie, la création, tu cherches. Les nouvelles choses doivent être reprises. Tu t’essaies. Le volume te fait découvrir les failles. Tu vois mieux. C’est une obsession." « On continue… »



Sadika, maître-verrier, céramiste, vitrailliste, sculpteuse… toujours à l’écoute des rumeurs du petit peuple, "au cœur du dialogue qui fait émerger les concepts esthétiques", continue de sculpter son verre à la pince… sa poudre de pierre à la main, de planter ses luminaires au creux des maisons et des jardins… Sadika continue de souffler dans sa flûte… une musique projetée par le naï ancestral (flûte tunisienne) sur les sables mouvants d’une société parfois archaïque… Rien ne peut l’arrêter, tant son feu est ardent.


Un article de Monak



* FAO : organisation des nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (Food & Agriculture Organisation)
- « On continue… » : une exposition autour de la  JOIE, décembre 2015 à la Galerie Alain Nadaud.
- Bienvenue à nos lecteurs Océaniens… avec un canular : « L’île de Pâques demande à la Tunisie la restitution immédiate de la statue de Ouled Ahmed »
- Voyez, réagissez : L’Association « Femmes Montrez Vos Muscles » sur Facebook


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