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vendredi 20 avril 2018

"Feti’a"de Manuarii Bonnefin


Pour une étoile de plus !

Manuarii Bonnefin, coutumier du défi permanent, boucle "Feti’a" en un jour et demi, avant de l’afficher au T-Tahiti Mā'ohi-Māori film festival 2017. Un scénario qu’il avait écrit entre tournage et visionnage au cours du Māoriland film festival 2017… Encore une autre histoire qui a pour nom "Ena Koe"*

Juste pour dire qu’à la 9ème nuit de la fiction de l’Off-FIFO 2018, le 18 minutes coproduit par Fenua ImageMB, Mana Stream, sponsorisé par Mā'ohi-Māori et JM Coiffure, perçait l’écran d’une petite étoile (ou feti’a). Film 100% polynésien, il se raccroche à la route des étoiles propre à l’imaginaire des navigateurs de l’Océan Pacifique ; mais aussi à d’autres symboliques universelles…

L’affiche de Feti’a
Nous voilà donc embringués dans une histoire dont l’apparente quotidienneté se diapre de signes énigmatiques, décolle vers un monde insolite, voire parallèle… Manuarii, réalisateur, y fait allusion ainsi : « J’aime faire fonctionner les opposés ».

C’est un peu le Quid pratique du genre ultra court : tirer d’un récit un enseignement, un principe de vie, une éthique, à la manière d’une parabole. « Un message d’espoir, précise Manu, plus la mort est imminente, plus la vie prend toute sa valeur. »

Entre la mort et la vie…
Les signes sont jetés pêle-mêle, sans qu’on puisse les interpréter au début. Les mondes parallèles se croisent, sans se laisser deviner. Déstabilisés, intrigués, nous nous laissons mener par le bout du nez : nous n’avons pas le choix… Posées, comme incidemment, par petites touches, sans insister, on ignore vers où nous induisent les situations : le farcesque, le canular, la catastrophe ? Tout est possible… Le scénario nous tient et ne nous lâche plus.

Manuarii Bonnefin et ses acteurs
C’est en s’appuyant sur un semblant d’amorce idyllique, que le scénario débouche vers un retournement de situation. Le suspense reste entier jusqu’à la fin. Bien que le propos flirte avec cette question cruciale de l’au-delà, si prégnante, mais si sereinement présente en Polynésie, le film ne baigne pas dans le fantastique. C’est la relation à la mort en général qui est ici décryptée : Feti’a suggère encore davantage : « Souvent, on se sent déjà mort… », me prend à témoin Manu.

En tournage…
L’atmosphère oscille entre une gravité légère et une fraîche insouciance : à cause du rythme rapide lié à la jeunesse des héros ? Ou bien à cause de cette dernière tentative de se raccrocher à la vie et de se ressourcer au cœur de la forêt, comme si elle sortait des pages d’un livre ? De ce recueil d’Henri Hiro que chacun feuillette tour à tour et qui délivre comme un baume son attachement à la terre. Pas de morbide, l’image n’amplifie pas le drame. « Nous, ne sommes pas comme les Māori : leurs films sont plus tristes. Moi, je signe à la polynésienne. Je ne donne pas dans le pathos, le rire résout les conflits. On se tape, on se pardonne, on rigole. »

Entre la mort et le rire
C’est très loin de l’ambiance de Mega la Blague, dont Manuarii est l’artisan sur le petit écran ; ici l’humour est présent au second degré, en discrètes nuances. La mort est apprivoisée, les revenants familiers. « Les morts font partie de notre réalité. Ils ont même la gueule de bois… Ils radotent… s’écoutent parler. J’espère que les morts ne nous en voudront pas trop. »

Heitii Chanson
« Moi, dans mes blues, je regarde les étoiles » D’où le titre ! C’est elle, l’étoile, qui met en place l’énigme. Qui va s’éteindre ? Quelle étoile ? Celle de la jeune fille, celle du jeune homme ? Celle de la poésie, de la culture, si je fais allusion au poème de Henri Hiro qui se répète et sert de relais entre les générations, d’un coup de baguette magique ? « On ne sait pas. Pas plus que le nombre des étoiles, jusqu’à ce qu’elles explosent. »

Maki Teharuru
« Si j’avais eu davantage de temps, de moyens techniques… mais la pluie a joué les contretemps, j’aurais pris plus de plans sur la jeune fille, pour installer davantage ses états d’âme : plus de moments de silence où elle essaie de se retrouver. C’est important, elle est perdue… » Les acteurs ont compensé, « n’ont pas lâché, pas plus que je ne les aurais lâchés dans la nature, le travail ainsi entamé. La pression a du bon ! »

Un week-end de tournage non-stop, 2 acteurs : « Tout le monde a mis du sien pour faire croire que le décor était sec comme prévu ; 4 jours de post-prod, et dans la foulée : le festival. » L’ultime récompense au bout : Prix du meilleur film, de la meilleure actrice, Hetii Chanson, du meilleur acteur, Maki Teharuru…


Un extrait de "Je suis une fleur"

Grâce au soutien de l’Association Mā'ohi-Māori cinéma « qui encourage les films courts polynésiens et les fait voyager vers la Nouvelle-Zélande… qui fait tout pour que les Polynésiens croient en leurs talents ;  grâce aussi aux sponsors, au matériel de captation d’Olivier Fresnel, à l’aide de bénévoles et au professionnalisme des deux jeunes acteurs qui faisaient preuve d’humilité, d’authenticité et de générosité –c’est ça le métier !-.».


Les constellations de Manu
étonnante personnalité que celle de Manu : capable de tenir plutôt brillamment des ateliers de scénario au FIFO… assez pédagogue pour que la parole circule avec des élèves option audiovisuel pas forcément motivés au départ. En même temps très discret sur lui-même, pas cabotin…

Une bonne dose d’acteur. Des idées de scénario en pagaille, des qualifications professionnelles et artistiques à n’importe quel échelon de la profession cinématographique. Et puis ces antipodes qui ventilent sa création : entre le rire et un sens poétique aigu. Manu dit « rester dans la simplicité, s’attacher à des idées terre-à-terre », je ne le crois pas une seconde.

L’équipe de Feti’a
Ce qui habite Manu, c’est une extrême sensibilité artistique qui lui fait réaliser Ba Taofe Dream, Je suis une fleur ou Feti’a… Sujets qui analysent les relations humaines, traitent de sujets socioculturels qui dérangent… comme la mort pour un réalisateur si jeune… et lui valent quelque déplaisir comme pour cette Fleur-transgenre. Des images bourrées de talent et ô combien touchantes ! Merci à lui.


Un article de Monak



Tous droits réservés à Monak. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.


lundi 2 avril 2018

"Joey and the Leitis” au FIFO


Au-dessus de tout soupçon

Notre monde marche sur la tête. À l’intérieur d’un même pays, brusquement, s’élèvent des propos discriminatoires menant jusqu’au clash : tel est le cas du royaume indépendant des Tonga. "Joey and the Leitis", primé au 15ème FIFO avec un 2ème Prix spécial du jury, expose « une vie réussie » malgré tout.

Le propos porte sur « une personne à part entière. Il serait dommage de le réduire à une question de genre », nous avertissent les réalisateurs, Dean Hamer et Joe Wilson. Le film nous montre aussi cette distorsion entre le vécu selon les critères d’un patrimoine culturel vivace et les morales répressives venues d’ailleurs et réellement adoptées…

Des réalisateurs engagés
Joey Joleen Mataele, tongienne, parfaitement intégrée dans une communauté qui légitime traditionnellement son statut de transgenre depuis la nuit des temps, se voit contrainte de revendiquer son droit d’être. Son arme est le dialogue. Elle invite ses détracteurs à l’échange public pour créer ce consensus commun fait de respect, de compréhension et de convivialité. Le « vivre-ensemble » est à l’ordre du jour.

Le documentaire retrace ce combat pacifique du droit de vivre. Avec Joey, partie prenante de cette initiative, la parole est donnée aux Leitis, personnes dont le genre est celui d’une femme ou "fakaleiti", "like a lady", comme une lady.

Les termes d’une oppression moderne
Ce que nous ressentons au travers d’images choquantes de violences verbales et de menaces qui touchent à l’intégrité de la personne, c’est une intolérance débridée qui se permet de traiter les Leitis comme des sous-êtres, les privant de leur liberté d’agir pleinement. : à croire que les bonnes consciences détiennent de droit divin le pouvoir de les rabaisser, de les humilier et de les assujettir.

Une nouvelle forme d’asservissement sociopolitique non déclaré dans ces termes où obstructions décisionnelles, astreintes privées et contraintes vestimentaires tissent un carcan oppressif qui ne repose sur aucun argument rationnel.

Petit aperçu de "Joey and the Leitis"
« Luttant contre les préjudices », le film est courageux, et s’appuie sur l’activisme de Joey tout aussi hardi et valeureux face à un harcèlement multiforme que subissent sa personne, sa famille, son association et au-delà, bien des individualités anonymes.

Des traumatismes indéniables
En butte à un prosélytisme compulsif dans une société religieuse par essence, Joey « insiste sur sa sincérité pour faire tomber les barrières », mais que de justifications inutiles qui gâchent et encombrent l’existence ! De rares « remises au point, dans la communauté confessionnelle où elle est impliquée et qui d’une certaine façon l’a toujours protégée » ne simplifient pas une situation déjà complexe…

La ségrégation, Joey fait avec depuis son enfance. Une force de caractère qu’elle s’est forgée et qui lui fait prendre la vie du bon côté, tout en restant sur ses gardes. Mais ce n’est pas sans angoisse, ni sans cruauté : surtout quand les victimes sont ses propres enfants mineurs !

Joey Joleen Mataele
La fausse raison du plus grand nombre, la mauvaise foi l’emportent, « sans aucune forme de procès », en toute impunité. Le bouclier du droit n’existe pas en la matière. Les cibles sont les Leitis et leurs calomniateurs restent indemnes, ne sont pas condamnés, malgré leur inhumanité.

Vers une solution ?
Vivre sa vie et l’assumer pleinement, ainsi s’accomplit Joey Joleen Mataele, avec beaucoup d’humour, d’entrain et de plénitude. Fidèle à elle-même, généreuse, boute-en-train, sans arrogance, elle affiche un fond d’optimisme.

Elle est présente sur la scène publique pour se réapproprier la place qui revient légitimement aux Leitis, ainsi que pour assurer un minimum de soutien à ses congénères plus infortunées. Le film offre l’avantage de nous présenter leur point de vue sans la moindre pression. Mais il nous bouleverse et nous mobilise par l’attitude minable, l’abus de pouvoir de censeurs qui se réfèrent à un dogmatisme religieux.

Un film et un destin largement plébiscités
Convaincus que le bon sens l’emportera, nous souhaitons aux Leitis de Tonga de recouvrer les droits essentiels dont chacun jouit, qui ne sont pas des privilèges, mais tiennent de la justice la plus élémentaire.


Un article de Monak et de Julien Gué

Tous droits réservés à Monak et Julien Gué. Demandez l’autorisation des auteurs avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.


dimanche 18 mars 2018

"Ena Koe" au 15ème FIFO


Un film Mā'ohi-Māori

Pour souligner encore les particularités qui ont émaillé le Fifo 2018, un petit détour par cette 9ème nuit de la fiction avec"Ena Koe" coréalisation néo-zélandaise et polynésienne.

Tiairani Drollet-Le Caill, productrice de Indigitale Tahiti, interviewée durant le festival vous explique les circonstances de cette production fictionnelle. « Dans le cadre du Māoriland film festival en Nouvelle-Zélande, la création de ce mini-métrage de 7 minutes a été un challenge non-stop, de la conception au montage. Le tout en 72 heures ! Dans l’équipe de Ena Koe, deux cinéastes māori, Hanelle Harris, Lennie Hill, et un mā'ohi, Manuarii Bonnefin. »

Tiairani Drollet-Le Caill au FIFO
« Ce n’est pas qu’un mélange de nationalités, mais un mixage de compétences : à la fois scénaristes, réalisateurs, techniciens et acteurs, les nécessités du métier encore jeune en Océanie exigent qu’ils soient polyvalents. Cette section créative du festival, The Native Slam, ou Chelem indigène, est fortement prisée car elle combine des idées, se confronte à toutes les étapes de la réalisation, brasse les horizons, rassemble sur place de jeunes étudiants en cinéma qui alimentent leur CV d’une expérience pratique et enfin… des bénévoles. »

Seize nations et tous les âges : « pas de limites de genres non plus… Chacun peut s’y essayer à tout moment de sa carrière… ce qui mêle les points de vue et permet cette communication constructive » māori-mā'ohi.

Lourd thème au ton léger
Ena Koe « aborde ce problème récurrent qui concerne la femme indépendante dans nos sociétés. Elle travaille, elle a un gamin. Élever seule un enfant, c’est souvent un casse-tête qui n’a pas d’issue. » Se perçoit aussi, avec la présence de ce bébé qui ne parle pas avec des mots, mais dont le babil tente de créer des liens, le sort des enfants de la séparation…

« Traiter d’un sujet grave sur un ton léger, c’est peut-être une manière qui nous appartient de ce côté-là de l’Océan, une question de climat (sourire) ? C’est peut-être en éluder les approfondissements possibles… » Mais aussi, en introduisant cet élément de suspense lié à l’apparition nocturne de ce bébé anonyme, c’est entretenir un ressort dynamique dans le scénario.

Hanelle Harris, actrice and co…
La fin ouverte ne réduit pas le film à une histoire particulière, mais confère une dimension universelle à… « la parabole. Une volonté de Manuarii Bonnefin de laisser le spectateur libre d’interpréter la suite de l’histoire.»

Les mille facettes de Manu
Ça y est, le nom est lâché ! Non seulement Manu est réalisateur, mais encore il est l’un des acteurs du film. Tiairani, présente au tournage, nous en apprend de belles : « Avec une échéance si courte, chacun a assumé son rôle. Manu s’est autodirigé. » Le résultat est loin d’être anodin : le personnage révèle à la fois sa situation de mâle éberlué par ce qui lui arrive et maintient la pression à propos de cet enfant venu de nulle part. Enlèvement, abandon ? L’acteur ménage ses effets et nous laisse en haleine. 

Quant au dialogue entre le personnage et le bébé, l’insistance qu’il y met pour obtenir une réponse…même s’il prend l’allure d’un monologue sans réponse, il apporte cette note de gaieté et d’interrogation profonde à la fois qui donne toute son importance au nourrisson : une personne à part entière, qui écoute, comprend, vit et souffre. Ce genre d’évidences, notre monde a souvent l’habitude de l’oublier ! Cette démarche est intéressante dans le film et le valorise.

Un bébé au cœur du suspense...
« Apprendre le texte en māori, un autre défi que Manu a dû accomplir à 2 minutes du tournage ! » Mais tout le monde connaît les capacités de mémorisation des Océaniens !

Petit film, et déjà une histoire…
« Avec un budget de 800 $NZ, le court-métrage a été bien perçu durant le festival néo-zélandais. Il a remporté le 2ème prix du festival néo-zélandais. » Il a eu une seconde vie avant le FIFO, à Tahiti, au cours du T Tahiti Mā'ohi-Māori Film Festival en octobre 2017, à Punaauia.

Dirigé par Tiairani Drollet-Le Caill, ce festival accueillait, outre ses hôtes Néo-zélandais, une autre production de Manuarii Bonnefin, Feti’a, qui a arraché les prix du meilleur film, de la meilleure actrice et du meilleur acteur. Mais ceci est une autre histoire 

Manuarii Bonnefin, un arôme d’acteur…
La courte-fiction est en bonne voie du côté des cinéastes océaniens et en Océanie… Reste qu’elle manque de visibilité sur les écrans ou n’a pas encore vraiment accédé à une place de choix… Elle transparaît encore comme un sous-genre, puisqu’elle ne peut rafler davantage de budget.


Un article de Monak

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