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dimanche 26 février 2017

FIFLASH 2017 – 04



édition close ?

La 14ème édition du FIFO s’est ouverte paradoxalement, pour moi, sous le signe du livre. À l’écran feuilletant à vitesse sidérale les pages du documentaire océanien, s’est substituée cette image récurrente des signes. Qu’ils soient écrits, iconiques dans le cas du cinéma, ou parlés.

Et d’abord, puisqu’il présidait le jury du FIFO 2017, Stéphane Martin et son livre : Musée du Quai Branly : Là où dialoguent les cultures. Paru en 2011, il suit la longue gestation et les objectifs moteurs de la création du musée qu’il dirige. Rien n’est simple, effectivement, et si l’entreprise fonctionne, la polémique fait son show. Oh ! Et pour nous retrouver en terre FIFO, un petit détour par le Tiki Pop, débarquant à Paris pour une exposition fin 2014, n’est pas négligeable. Le sujet étant d’actualité avec les 100 Tikis de Dan Taulapapa, réapparaît, grâce à Miriama Bono, présidente de l’AFIFO et conseillère technique au Ministère de la Culture. Ces prochains jours à Te Fare Manaha, les Tikis se font leurs pâques avec les artistes du fenua. Bon ! Nous n’avons pas épuisé les controverses...

Le dialogue, interactif ou utopique ?
Le monde étant tout petit, c’est bien connu, Chantal T. Spitz, membre du jury de cette session, s’étonnait, à l’ouverture, d’« avoir été choisie » pour ce rôle. Elle en avait assumé bien d’autres, en tant que figure de quelques documentaires : sur son œuvre, sa vie, son île ; le tout dernier, portant sur la langue maternelle, datant de novembre 2016.

« D’autant plus surprise », qu’elle n’avait pas mâché ses mots, dans l’interview accordée à Christian Tortel, tournée en 2011 : dénonçant l’appropriation culturelle exercée par l’Occident, « les négresses à faire peur » de Pierre Loti, et « l’incommunicabilité » interculturelle. Ne jouant pas du tout « le choc » face au Mo’ai du Quai Branly, la décapitation identitaire se ressent d’autant plus, qu’elle part d’une disparité entre les interlocuteurs du bout du monde.

Le visage de l’angoisse…
« Adepte du FIFO depuis des années », Chantal T. Spitz se « réjouit d’entrevoir les différents visages de la culture océanienne, ma culture. Le documentaire apporte ces bribes d’information totalement incomprises, oubliées, aux histoires restées obscures, aux modes de vie qui nous ressemblent. » Ayant pas mal pérégriné, l’écrivaine tahitienne ne se lasse pas d’être bousculée par de nouveaux éclaircissements. « être au jury, c’est un voyage ». Elle s’est « préparée à cette nouvelle tâche en cultivant une attitude intérieure de méditation paisible et en s’accordant une sérénité imperturbable ».

« Ce qui éloigne de moi toute anxiété. Et me rend plus réceptive », ajoute-t-elle. Le jury étant à majorité océanien, donc en terre connue, le consensus commun marquera-t-il la destinée du film-documentaire du Pacifique ? Le palmarès passant des valeurs humaines et culturelles (l’an dernier) à l’engagement politique catalysé par un individu d’une envergure exceptionnelle (cette année)… La voix de l’Océanie se fera-t-elle entendre à la tribune du monde ?

Et pour conclure sur le questionnement de la jurée Chantal T. Spitz : « Qu’attend-on de moi, sinon que je sois moi-même. Je ne me définis pas comme spécialiste… même si je suis cinéphile. Ce que j’attends d’un film, c’est l’émotion qui s’en dégage. La technique est secondaire. D’autres s’en chargeront. L’image est un plat qui se savoure : la recette de cuisine, elle s’ignore ou elle s’oublie. » Je suppose donc que The Opposition, le primé, lui a fait couler des larmes. Les salles, elles aussi, étaient bouleversées.

Au plein cœur de la culture avec Mareva Leu
En attendant ces grands moments qui vont chambouler les certitudes de chacun, les Tahitiennes du FIFO, impliquées à divers échelons de cette grande fête de l’image océanienne, se retrouvent livre en main. Mareva Leu, déléguée générale de l’AFIFO, fidèle au poste dans les bureaux de Te Fare Tauhiti Nui et… à découvrir dans ses œuvres, au sein de l’Association Matareva. Revue en main, un autre aspect de la culture s’échange.

Le livre entre les séances ! Fifotez, fifotez, il en resterait quelque chose !



Un article de   Monak

Encore trois articles à quelque chose près… sur le FIFO 2017 avec treize à la douzaine pour remplir notre corbeille. à suivre sur notre Webmagazine.

Tous droits réservés à Monak. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.


mardi 21 février 2017

100 Tikis au FIFO



Alien, l’autre…

Que vous le décliniez en anglais ou en français, l’autre, l’étranger, l’alien, c’est celui que votre perception de l’inconnu a rangé dans la catégorie des sous-hommes. Dans vos rêves d’innocence, il se pare des attraits de l’exotique ″créature″ de nature, instinctive, naïve, amorale, à la sensualité débridée. Dans le cas le plus général, vous le défigurez, le dégradez en spécimen, en bête de zoo ou de foire. Sans aucun scrupule, vous lui prêtez les traits de l’inculte, du sauvage, de l’anomalie…

Et voici qu’apparaît le Tiki, dans des interprétations occidentales plus erronées les unes que les autres… Dénaturé, désacralisé, décérébré, il entre dans ce processus de déshumanisation qui consiste à transformer l’autre, l’étrange étranger en une représentation monstrueuse, à le chosifier. Aliénez-le donc, il devient votre propriété… l’instrument de votre pouvoir, de votre sentiment de supériorité, votre bête de somme, l’ignare à civiliser, le colonisé, quoi !

Dan Talaupapa Mc Mullin : autoportrait
100 Tikis vous soumet de l’intérieur, du point de vue du Samoan Dan Taulapapa McMullin, les images caricaturales, les stéréotypes auxquels sont associées les îles polynésiennes : entre autres cet archipel sous tutelle des États-Unis, vous savez, l’une de ces nations au statut bancal et bâtard.

La production américaine d‘images cinématographiques ayant formaté insidieusement votre représentation des peuples insulaires tropicaux depuis les années 1930, le documentaire artistique du réalisateur atypique en déconstruit les schémas. 


Encore un Polynésien caricatural !
Jimmy M. Ly, écrivain polynésien, relève cette dépréciation des dominés par les dominateurs. Il relève, dans son adresse publique de Jour de l’an chinois à Papeete, à propos de Moana, La légende du bout du monde, sorti en 2016 des ateliers Disney : « Même si nous buvons du coca, nous ne sommes pas tous diabétiques ! ». C’était pendant ce même FIFO 2017. Et voilà notre héros, Maui, dédaigneusement affublé d’une silhouette de mastodonte, « brownface » (à face brune), difforme, au faciès préhominien, au front fuyant et bas, à l’arcade sourcilière proéminente à la Néandertal ! La discrimination fait toujours rage !

Un Tiki bien ordinaire
Cool, stoïque, flegmatique, Dan Taulapapa, face à la mode tiki version USA, véritable fantasme sur « les paradis à portée de main » qui a envahi le pays à partir des années 1920, revendique sa ″face de tiki″ et en fait son symbole identitaire dans Tiki Manifesto. Ce poème, plus ancien, est le point de départ de son film. Il faut dire que la culture Tiki made in USA, pousse le bouchon un peu loin, en ridiculise à qui mieux mieux le symbole spirituel, le réduit à un clown, le réifie en objets utilitaires, l’insinue dans les slogans publicitaires, les bars, le réaménage en attractions, en films dévoyés, en gadgets, et le commercialise à n’en plus finir avec le Maita'i*, etc…

Le combat de l’authenticité étant « perdu d’avance, comme me l’explique Dan Taulapapa, et divisant les familles samoanes autour de l’autonomie ou non », reste ce petit objet de la contre-culture : 100 Tikis. « Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la langue samoane, parlée par 90% de la population de ce micro-état, tend à se perdre dans la mesure où elle ne figure pas dans les textes administratifs. De notre art autochtone, ne reste que cette forme stylisée à la primitive, dénuée de ses sens originels, pour attirer le touriste.»

Le mauvais goût « Tiki made in America »
À la caricature des valeurs polynésiennes, le réalisateur répond par une œuvre satirique : « Notre identité est mise dans l’ombre. Dans ce film, je casse les histoires qu’on produit encore actuellement sur nous ; je déchire cette peinture de nous qui s’appuie sur la méconnaissance, l’oubli de notre histoire et de notre annexion ; je taille des brèches dans les poncifs. Je déconstruis l’humour blanc pour y transcrire mon humour noir. Une façon de désamorcer, de neutraliser les plaisanteries dont on fait l’objet, c’est de renvoyer une image sur le même ton drolatique. C’est jubilatoire ! »

Comment dénaturer l’autre
Si, au départ de ce film, l’ironie carbure à plein, le spectateur déchante vite car les images d’archive, impitoyables, barrent la moitié de l’écran sans jamais le remplir, comme si elles étaient condamnées à être occultées… pour qui refuse de voir, bien entendu.

La cadence rapide des séquences, interrompue par des coupures noires à l’écran, correspond tout à fait à ce « matraquage idéologique qui fait de nous des sauvages incapables, imperméables aux valeurs civilisatrices, dont l’influence corrosive doit être apprivoisée. » Pas de commentaire significatif ou inductif : au public de se faire sa propre opinion. « Nous n’existons que dans nos cases, à l’écran, pas question ! »

En pleine lecture… au FIFO
À l’impression surréaliste que renvoie son film, Dan Taulapapa me signifie que « la frontière est mince, voire inexistante, entre le réel et sa dénaturation par l’image irréelle que le cinéma américain a imposée. Le tiki galvaudé est passé dans le mode de vie américain. Où est la réalité ? La leur ou la nôtre ? Ce film fonctionne comme un rêve, ou un cauchemar. Et ce rêve, c’est mon histoire. » Les genres humains scindent le film en trois parties, partagées par ce fameux noir de l’écran, lourd de non-dits : les transgenres, les femmes, les hommes.

Un Tiki pas ordinaire
Si les Polynésiens et leur culture ne s’y reconnaissent pas et se sentent anatomisés, morcelés par les contretypes que véhicule le grand écran américain, la structure du film de Dan Taulapapa suit le chemin inverse : il notifie puis récupère les fragments éparpillés en une fresque nerveuse. Leur collusion, leur collage sans préavis, sont à eux seuls un discours : celui de la condamnation par la confrontation directe et le dénigrement.

La mort, l’exploitation, le dénuement, la colonisation frôlant les festivités, les déguisements d’Halloween, ça vous dérange ? Plus que les mo'ai* d’une série américaine grommelant « Gum Gum » sur une île dont les autochtones ont été décimés ?

Juste pour le fun !
À moins que ce ne soit la forme tout à fait inédite de ce documentaire qui vous surprenne ! Comme pour nombre d’œuvres d’art contemporaines, la lecture en est multiple et selon des points de focalisation les plus imprévus. L’écran scindé en deux, vous oblige à vous contorsionner… car l’image de gauche, celle des revendications populaires, s’inscrit à la verticale. Un risque comme un autre que le réalisateur a pris en toute cohérence avec son propos : désarticuler le cadre de l’écran. Et pourquoi pas.



L’amertume gommée avec des fleurs ? C’est cette dérision provocatrice qui vous dérange ? Toujours est-il que moi, je ne m’en lasse pas. On rit, jaune parfois ; mais surtout, il nous époustoufle. Bombardés d’images et de leur contrepoint instantané, tout comme nous avons été formatés par la filmographie néocoloniale, sans même avoir le temps de réfléchir. J’exulte, je dirais même que je raffole de ce film.


Un article de  Monak

« Maita'i »*, mot tahitien, signifiant « bon » ou « le meilleur », donne son nom à un cocktail qui n’a rien de polynésien…
Mo'ai : statues monumentales de l’Île de Pâques (Polynésie), appartenant au Chili.

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