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lundi 27 février 2012

La Tunisie septentrionale

D’eau, de vert et de grain

Du nord au sud de la Tunisie, les paysages évoluent du vert méditerranéen -le Tell : hauteur-,  passent par l’ocre de la steppe et virent au blanc désertique.

La Tunisie de la source d’argent : Aïn Draham
Le Tell septentrional, c’est cette région en bout de chaîne montagneuse de l’Atlas : une dorsale orientée du Sud-ouest au Nord-est et adossée à la frontière algérienne. Les sommets arrondis se couvrent de forêts de pins d’Alep, de chênes et de chênes-lièges et ne culminent qu’à 903 m (Jebel Bou Goutrane) ; c’est plus au sud que le Tell se relève et atteint 1295 m au Jebel Zaghouan.

Les hautes plaines s’adonnent aux cultures d’orge, de blé et d’oliviers ; les vallées de la Medjerda, à la polyculture. Irriguée, drainée, alluvionnée, elle constitue la principale zone céréalière.


La Khroumirie des sources
Eucalyptus et mimosas, sur les pentes escarpées, conduisent au berceau de cette « petite Suisse » aux fermes de tuiles rouges et à l’élevage bovin. Giboyeuse à souhait, la forêt recèle des haltes décorées de trophées. Mais plus de trace de félins africains, attestées par les mosaïques romano-puniques (Maison de la Chasse), ni depuis ce dernier lion, ou cette panthère, dont la légendaire présence tient depuis un siècle !

Tunisie verte et giboyeuse : Aïn Draham
Aux hivers souvent enneigés, aux façades et aux balustrades de bois, l’illusion est presque parfaite. A 800 mètres d’altitude, Aïn Draham -la Source d’Argent-, petite station thermale parmi d’autres, surprend par la fraicheur de l’air estival. D’octobre à février, les battues au sanglier ne manquent pas d’en surprendre la quiétude.

Le barrage de Beni M’Tir contraste avec le gros bourg de Fernana -signifiant chêne-liège-, et ses maquignons. Site isolé, contreforts massifs, forêt sombre et miroir lacustre du ciel.

Les vestiges de l’antique Bulla Regia correspondent à ce que viennent y chercher les familles actuelles : la même fraîcheur. Les sous-sols des villas faisaient office de havres climatisés. Et si ce confort antique paraît précurseur, il est le signe des notables : l’origine de la ville vient en ligne directe de ce roi (regis en latin) numide Massinissa.

Les appartements climatisés de l’Antique Bulla Regia
Khroumirs, Kabyles, tribus cousines de part et d’autre de la frontière : elles constituent la souche originelle berbère de ce qui deviendra ensuite la population tunisienne. Cloisonnée dans ses traditions à la rude et ses habitudes vestimentaires de montagnards. Autonome aussi. Car la Khroumirie se serait valu, pour son audace, le prétexte de l’invasion française.

Du « grenier de Rome » au problème crucial de l’eau
Depuis l’Antiquité, la région a bâti sa renommée sur cette terre fertile. Déjà l’Empire Romain en tirait d’abondantes récoltes et érigeait une politique de monoculture. Carthage vaincue est devenue « le grenier de Rome ». Le Protectorat français a intensifié ce principe d’exploitation. La nationalisation des terres (1964), elle, a poursuivi le processus des grands domaines.

Avec le réchauffement de la planète et l’empiètement des terres cultivées sur la zone protectrice de la forêt, la région doit faire face à l’avancée des zones arides. Encore très verdoyante grâce à de la pluviosité, elle n’est pas à l’abri du ravinement des sols dus aux violents orages méditerranéens.

Jendouba au carrefour des reliefs
 Le tiers (environ) de la population tunisienne tire son activité de l’agriculture. La forte concentration paysanne se répartit entre travailleurs saisonniers et petits exploitants miséreux dans les hameaux reculés. Cependant, l’exode rural ne se stabilise pas.

La culture s’adapte aux pistes pierreuses, justes carrossables pour les 404 bâchées, les Isuzu, mais surtout les tracteurs et les ânes. L’habitat est de tourbe et de brindilles : on y dort à même les nattes. Et le Théâtre pour Enfants et Parents dans ces hameaux perchés, - sans électricité et l’eau à la fontaine - se tient de la roulotte de Baba Snichou.

La côte de corail 
Entre forêt et criques rocheuses, sauvages, l’ancien comptoir punique de Tabarka livrait son tribut  -de minerais, de bois, de liège et surtout- de marbre au vainqueur romain. Extrait des carrières de Chemtou -Simitthu- (près d’El Kef, dont nous reparlerons plus tard), il n’engendrait pas l’unique richesse du port et des armateurs de la région.

Dès le XVIème siècle, sous la protection de Charles-Quint, une famille génoise, s’établit sur l’île qui  garde l’entrée du port. La pêche et le corail en firent la prospérité. Il devint objet de convoitise entre la France et les Turcs, deux siècles plus tard et jusqu’au XXème siècle.

Jazz à Tabarka : un certain Fawzi Chekili
Si elle doit sa notoriété maritime au pirate turc Dragut, Tabarka s’est spécialisée dans la plongée sous-marine et le tourisme culturel avec ses festivals de Jazz et de cinéma amateur. L’ancienne basilique chrétienne, comme la ville entière, se meut en esplanades musicales.

Le grand rush des années 70, avec un public foncièrement jeune dormant à la belle étoile, a connu les heures magiques des Temptations, Claude Nougaro, Charles Mingus, Keith Jarrett, Miriam Makeba, Léo Ferré, Dizzy Gillespie, Miles Davis, Manu Dibango, Kool & The Gang, Barbara Hendricks, Al Jarreau et bien d’autres. Le festival actuel s’oriente de façon plus « rangée », en fonction d’un public de quadragénaires mélomanes.

Un article de MonaK


samedi 25 février 2012

Liberté, Légalité, Presse...

Le jugement qui fait peur aux médias

C'est le 2 février 2012 que la Cour d'Appel de Papeete (Tahiti) à rendu un jugement majeur dans une affaire opposant un très grand groupe de presse à deux journalistes.

Une décision de justice qui fait jurisprudence, et pas seulement dans le minuscule univers de la presse insulaire polynésienne mais bien sur l'ensemble du territoire français.

Une décision que rigoureusement aucun média n'a relayée. Pourquoi ?

Journalistes ou pas journalistes ?
L’histoire se déroule sur une île paradisiaque du Pacifique Sud : Tahiti. Ici, la presse quotidienne n’est représentée (depuis bien longtemps) que par deux titres : « La Dépêche de Tahiti » et « Les Nouvelles de Tahiti ». Deux quotidiens appartenant à un même groupe de presse (depuis 1988), Hersant Médias pour ne pas le nommer, représentés dans cette affaire par l’Océanienne de Communication.

En Polynésie, la presse écrite appartient à un seul groupe
A 18 000 km de Paris, dans des îles régies depuis toujours par un statut très à part, il est facile et tentant de prendre des accommodements avec la loi. Et c’est bien ce qui s’est passé, pour le plus grand bénéfice de tout le monde, sauf bien sûr celui des journalistes.

Ainsi, à Tahiti, l’écrasante majorité de ceux qui écrivent pour les journaux ne sont pas salariés. Ils ne sont d’ailleurs pas journalistes non plus. Ils facturent leurs productions (articles et photos) à travers l’équivalent du statut de travailleur indépendant français. Ils sont, selon le vocable local : patentés.

L’avantage pour l’employeur est évident : pas de charges sociales à payer et à gérer ; pas de mouvements sociaux ni de revendications à craindre ; un personnel corvéable à merci et dont l’on peut se débarrasser sans préavis ni indemnité ; etc.

Y a-t-il liberté de la presse en Polynésie ?
Pour les journalistes, c’est exactement le contraire : toutes les procédures administratives et cotisations sont à leur charge ; aucune garantie ni sécurité de l’emploi, pas de congés payés bien sûr ; mais surtout, surtout : pas de carte de presse. Et pas de carte de presse signifie au moins trois choses gravissimes :
1)      Impossibilité de circuler librement pour faire son travail ;
2)      Impossibilité de protéger ses sources
3)    Possibilité pour les forces de polices de saisir archives et disques durs des ordinateurs dès lors qu’une perquisition est demandée dans le cadre de n’importe quelle enquête de police.

Le jugement du 2 février 2012 de la cour d’appel de Papeete vient donc de donner un sérieux coup de pied dans cette fourmilière nauséabonde.

Le dossier Lili Oop et Paskua
En résumé, voici l'affaire :

La chronique de Lili Oop
Un accord verbal est passé en 2009 entre la journaliste Lili Oop, son photographe attitré Paskua et le journal « La Dépêche de Tahiti », quotidien polynésien du groupe Hersant. Cet accord prévoit la publication par le journal de deux rubriques hebdomadaires : « La chronique de Lili Oop » et « La semaine de Paskua ».

La contrepartie financière de ce travail est définie par le journal sur la base de « ce qui se fait en Polynésie » (sic).

La semaine de Paskua
Cette collaboration a fonctionné d'Août 2009 à Février 2010 inclus, date à laquelle le rédacteur en chef du journal aurait mis fin à cet accord lors d’une simple conversation téléphonique. Le motif en aurait été une trop grande complication à travailler avec eux.


Lili Oop et Paskua : les empêcheurs de danser en rond
En réaction, nos deux journalistes, par courrier recommandé avec accusé de réception, demandent trois choses : un entretien préalable au licenciement, des bulletins de salaires et, indispensable pour posséder sa carte de presse : l’attestation annuelle de collaboration. Ce courrier n’ayant jamais reçu de réponse, Lili Oop et Paskua se sont tournés vers le tribunal des référés…

Ce parcours judiciaire n’aura donc pris fin devant la cour d’appel de Papeete que le 2 février 2012. La justice donnant raison sur tous les points aux deux plaignants, allant même au-delà de leurs espérances.

Bien sûr, à l’heure où j’écris ces lignes, le journal condamné a encore la possibilité de se pourvoir en cassation. Mais la décision de la Cour d’Appel est exécutoire immédiatement et la cassation non suspensive de la condamnation.


Ce qu’a dit la justice française à Tahiti
D’après la loi, un journaliste est une personne qui a une relation régulière, principale et rémunérée avec un organe de presse.

Pour faire court et simple, la décision de la Cour d'Appel de Papeete du 2 février 2012 dit, en substance, ceci : pigiste n'est pas un statut juridique mais un mode de rémunération. Toute collaboration d'un journaliste (ou un photographe de presse) avec un journal doit impérativement faire l'objet d'une feuille de salaire, et de tout ce qui va avec (cotisations maladies, retraites, etc).


Dès lors, si un organe de presse utilise les services d'un journaliste ou d'un photographe de façon régulière, il ne s'agit plus d'un travail occasionnel mais bien, de fait, d'un contrat de travail à durée indéterminée avec un salarié.

Pour rendre ce jugement, la Cour d’appel de Papeete s’est tout simplement appuyée sur un texte dit « Loi Cressard » de 1974. Elle aurait également pu faire référence à cet arrêt du 9 janvier 2003 où le Conseil des prud’hommes de Paris a rappelé que « la pige est un mode de rémunération et non un contrat particulier, dérogatoire au droit du travail ».

L'autre point jugé par la cour lors du même procès, et qui lui aussi fait jurisprudence, est d'ordre beaucoup plus général : Si l'Assemblée de Polynésie n'a pas voté de délibération sur un sujet ou un autre (ici la question du statut des journalistes et photographes de presse) depuis la mise en place du statut de la Polynésie de 2004, c'est la loi française qui s'applique automatiquement en Polynésie française.

Et dans ce cas d'espèce, la loi française en question est très claire. La conséquence étant que le quotidien "La dépêche de Tahiti", et donc le groupe Hersant Médias, est condamné sur tous les points du dossier. Lili Oop et Paskua, eux, se voient reconnaitre leur statut de salariés à plein temps du journal, et se voient appliqués les rémunérations, droits et avantages divers que leur confère ce statut. L'estimation financière du préjudice subi par les deux plaignants étant calculée à partir des barèmes en vigueur en France métropolitaine puisque rien de tel n’existe en Polynésie française.

Il est primordial de ne pas oublier qu'à ce jour, en Polynésie française, la majorité des personnes fournissant le contenu des journaux ne sont pas salariées, et pourraient donc attaquer leurs employeurs en réclamant l'application de cette décision de justice et de la loi Cressard. La situation étant exactement la même dans toutes les radios et même à la télévision ! Une seule exception remarquable : le groupe France Télévision qui lui est en règle sur ce plan.

On comprend donc mieux pourquoi, bien qu'ils aient tous été informés de cette décision de justice majeure, pas un seul média polynésien n'a publié la moindre ligne ou diffusé le moindre mot sur ce sujet. Sans doute est-ce cela que l'on appelle une information objective et de qualité dans la France d’aujourd’hui…

Mais qu'en est-il ailleurs en France ?
Si l'on en croit toutes les informations qui circulent sur Internet et ailleurs, les sociétés de presse françaises, qu'elles exercent Outre-mer ou en métropole, tendent à s'éloigner de plus en plus de la loi pour mettre, à la place de leurs journalistes salariés et protégés par un vrai statut, des gens ne bénéficiant plus d'aucune sécurité : ni du point de vue de l'emploi, ni du point de vue du droit (particulièrement pour ce qui est de la protection des sources, mais pas seulement).

En raison de l'inquiétude grandissante de toute la profession, des associations se créent un peu partout, mais il semble bien que la puissance du capital alliée aux pouvoirs publics fassent la sourde oreille à ces pourtant justes revendications. La concentration des médias au sein de groupes de presse de plus en plus importants, et donc la disparition progressive des petits indépendants, est également un facteur non négligeable de la dégradation de la situation.

L'excellent livre de Alain Accardo
Le phénomène n'est pourtant pas nouveau, loin de là ! Dès 1998, le sociologue Alain Accardo alertait sur “la nouvelle prolétarisation” des journalistes que l’on désigne “sous l’appellation de “pigistes”. Mais il prend, depuis quatre ou cinq ans, des proportions plus qu'alarmantes.

Le sujet est tout sauf anodin, car la disparition des journalistes bénéficiant d’un véritable statut professionnel et juridique signifie tout simplement la fin de la liberté de la presse.

Est-ce vraiment cela que souhaite la population française ? Métropolitaine comme ultra-marine ?


Un article de Julien Gué

dimanche 19 février 2012

Léa Véra Tahar la Tunisienne


Au firmament des femmes artistes


Elle se dénomme Alevare Safira Tahar (Léa-Véra Safira Tahar) sur sa page fb, depuis que son journal y avait été piraté. Alevare : l’anagramme de ses prénoms. Son nom d’artiste, Léa-Vera Tahar, elle l’emprunte à son père Tahar, militant qui s’était engagé pour l’indépendance de la Tunisie.

Léa et son double
Elle a été aussi prénommée Leila, par la famille, à son mariage. D’origine juive tunisienne, elle épouse un musulman : c’est dire combien les liens entre les deux communautés se scellent d’amour, depuis toujours.

Combien, aussi, Léa témoigne de cette double appartenance, mais aussi de bien d’autres dualités.

Léa et son double

Mère, cuisinière émérite, elle est, plus que vestale, l’âme du foyer. Celle du conte inventé le soir pour les endormir, celle de la pâte à sel avec les gosses du quartier, celle de l’éveil de l’enfance. Sa fille, ainsi que la fratrie, l’atteste avec ferveur : « J’ai eu beaucoup de chance de t’avoir dans ma vie !! ».

 Mère et créatrice : mère remarquable, tout en reprenant des études, en participant à des Ateliers d’écriture, tout en fréquentant l’intelligentzia tunisoise. Ses bribes de comptines improvisées la feront déboucher tout naturellement sur l’écriture.

Une signature happening à Sophonisbe
Ecrivaine tardive et grand-mère précoce, le destin de Léa ne cesse de suivre des voies à bifurcation. Coup sur coup, elle remporte le concours international de la nouvelle au Forum Femmes Méditerranée, à Marseille, pour La Rumeur, puis Ecritages, ravaudage au pays du Ménage est édité par Noir sur Blanc.

Comme il semble évident, cet ouvrage est à double entrée ! Une sorte d’essai, des nouvelles, des poèmes. L’écriture de Léa prend la couleur vernissée des légumes de printemps qu’elle épluche. A la lecture, les sent-on dans la bouche : une chantre réhabilite  le déshabillage du fruit (pas l’épluchage barbare), mais sa nudité pimpante.

Parmi des nouvelles acérées, s’épanchent quelques poèmes, d’une sensualité vibrante. La signature du livre à l’Espace Sophonisbe s’est soldée entre commentaires sérieux et un happening délirant (Os-cultation d’un écritoire), en toute créativité.

Nouvelles couleurs pour la Tunisie
Elle entame la rédaction d’une biographie de son père, qui reste encore inachevée. Puis laisse l’écriture en points de suspension, projette d’autres recueils, en attente eux aussi. Elle collabore au recueil Effemmeride (Printemps des Poètes 2010, Couleur Femme - Vosges) avec une nouvelle : Dernière Nuit (27.12.2009). Nouvelle touchante, empreinte de passion.

Une Safira de plus

Parallèlement, comme à son habitude, elle met en chantier ses premiers dessins : « plus évocateurs », se plaisait-elle à railler, « parce qu’on y lit ce qu’on veut ! ». Et, de toute évidence pour elle, passe-t-elle du support plat à la sculpture.

Papiétages, papier mâché et autres ingrédients viennent peupler son monde de statuettes : elle ne manque pas de nous tenir au courant des événements que tissent entre eux, les nouveaux habitants  de son atelier. Car elle les dote d’une histoire. Une calligraphie à la manière des faïences anciennes y fait quelques intrusions.

Avec la révolution de jasmin, c’est dans la rue et avec un collectif artistique, qu’elle tient à manifester pour la parité, comme pour la liberté de l’Art. Elle est de toutes les opérations qui repeignent les couleurs des temps dans le cimetière des voitures du Kram.

À coups d’art dans la rue : la parité (29.01.2011)
Avec la menace de la dégradation des acquis démocratiques, avec ces incitations à la haine des partis obscurantistes, Léa se prend des coups de sang. L’excision fait déborder le vase. C’est si précieux, la vie d’un enfant !

Pas de voile imposé. Au diktat soi-disant moral de l’éradication de la féminitude, elle oppose celui des « têtes nues » - Safira -,  qui parfume la Tunisie depuis des générations. Un surnom qu’elle revendique, Safira ! Car ce terme, utilisé volontairement à mauvais escient, est une insulte (dévergondée).

Madame Sarfati

 Les portraits de femmes du siècle dernier, réalisés par Férid Boughedir dans Un été à la Goulette, en sont une vivante image. C’est dans le rôle de Madame Sarfati, qu’elle participe au film. Avec la chanson de la bande annonce (à écouter sur le lien précédent), ce n’est pas une époque mais la continuité de cet esprit de tolérance, propre à la majorité des Tunisiens, qui se perpétue. Vive, enjouée, exubérante, le cœur gros comme le monde, une figure qu’elle incarne dans son quotidien.

De la scène, elle en a éprouvé les affres, mais surtout le plaisir débordant. De sa nouvelle, Rumeur, primée en 1994 au Forum Femmes Méditerranée, adaptée pour la scène, nous avons monté un spectacle, joué à Tahar Haddad et à l’Ambassade d’Algérie en 1995. Léa y est surprenante : subtile, astucieuse, dynamique, ingénieuse, elle continue à féconder le rôle en représentations ; lui donne une chair éclatante.

Un coup de pied au ciel
Il était prémonitoire à bien des égards, son texte ! Léa ne manque pas d’intuition. Elle n’avait pas encore mis la main à la pâte de l’Art, mais jouait ce personnage symbolique qui s’échappe de sa place exclusivement domestique. Condition de femme non-conformiste, condamnée aux gémonies par qui vous savez. L’Algérie était aux mains des intégristes et cette pièce leur fut dédicacée au salut final.

Léa, une légende ? Déjà, les amis se mobilisent et préparent une exposition de ses divers talents. Déjà, mille et un messages de sympathie envahissent son journal. C’est qu’elle a mis les voiles, Léa…

Sans prévenir, elle s’est éteinte.

Au firmament de Léa Véra Tahar
Et les artistes entretiennent la flamme : déjà, Fatima Maaouia, bouleversée, a embrasé les premières étincelles de La Belle Saga à Léa :

« Rien que pour Te demander...
Léa
De nous cueillir illico
Une étoile ! »


Un article de MonaK

Découvrez Dazibao, le groupe dont la musique accompagne le montage photo « Au firmament de Léa Véra Tahar » en lisant cet article : Dazibao, la musique autrement et en visitant leur site officiel Dazibao Music.


mardi 14 février 2012

Le palmarès du FIFO 2012


 Entre logique et consensus

C’est dans la soirée du vendredi 10 février que le jury 9ème Festival International du Film documentaire Océanien (FIFO) a rendu son verdict devant les huit cents spectateurs que peut accueillir le Grand Théâtre de la Maison de la Culture.

Le public à l’annonce du palmarès du FIFO 2012
Un palmarès sans surprise, mais qui semble satisfaire tout le monde : jury, compétiteurs et public. Voyons donc cela en détail…

Le prix du meilleur pitch
Initiative intéressante que ce prix qui récompense le projet le plus intéressant par un chèque (ce qui est toujours bon à prendre !) et surtout une médiatisation auprès d’éventuels producteurs et coproducteurs.

Le meilleur pitch à Nunë Luepack et Sylvain Dern pour Imulal
Pour cette édition, ce sont les jeunes Nune Luepack et Sylvain Derne qui se sont vus honorés pour leur projet Imulal soutenu par Sanosi production.

Un documentaire donc que l’on verra peut-être sélectionné par le FIFO dans un an ou deux…

Le prix du public
C’est sans surprise aucune que le public du festival a choisi de récompenser un film mettant à l’honneur l’un des hommes les plus chers au cœur des Polynésiens : Pouvana’a  Te Metua – L’élu du peuple.


Pouvana'a a O'opa de Marie-Hélène Villierme
Sans surprise car le public, polynésien dans son écrasante majorité, ne pouvait que pencher pour une œuvre relatant des événements douloureux encore très frais dans les mémoires. D’autant que la réhabilitation de Pouvana’a a O’opa est à l’ordre du jour, venant s’immiscer jusque dans la campagne des présidentielles, puisque M. Sarkozy se sert de cet argument pour caresser l’électorat polynésien dans le sens du poil.

Pourtant, le film ne nous apprend strictement rien de nouveau, mais son traitement très conventionnel, tant du point de vue de l’image que des commentaires, en fait un excellent outil pour les professeurs d’histoire. De là à en faire une œuvre d’art digne d’un prix dans un festival de l’importance du FIFO, il y a un pas que personnellement je n’aurais pas franchi.

Les trois prix spéciaux du jury
Il fallait bien que la Polynésie française figure au palmarès de ce FIFO, c’est donc le film d’Eliane Koller, Ma Famille adoptée, qui a été choisi.

Il est incontestable que le sujet traité est particulièrement intéressant et qu’il soulève un véritable problème de société en Polynésie. Tout comme il effleure le problème, occidental celui-là, des familles en mal d’enfant.

Ma famille adoptée d’Eliane KOLLER
Hélas, le traitement cinématographique est, là aussi, par trop conventionnel pour véritablement soulever l’enthousiasme. D’autant que les vraies questions sont à peine esquissées et que les émotions des personnes filmées, pour être bien réelles, sont utilisées de manière trop prévisible et mélodramatique pour véritablement toucher le spectateur.

Dans un style totalement différent, Ochre and ink est un film australien de James Bradley qui traite très finement d’un sujet étonnant.

La bande annonce de Ochre and ink
A vingt-trois ans, l’artiste sino-australien Zhou Xiaoping, le sujet du film, a réalisé un parcours artistique plus qu’étonnant et pour le moins controversé. Il est vrai que son travail en partenariat avec les aborigènes a de quoi déranger bien des esprits conservateurs, de quel que bord qu’ils soient. En attendant, le film est remarquable et la réalisation au niveau de l’originalité de l’œuvre (celle de Xiaoping) qu’elle défend et met remarquablement en valeur.

Troisième prix spécial du jury de ce FIFO 2012, The Hungry Tide, de l’Australien Tom Zubrycki traite d’un sujet pour le moins dans l’air du temps : les changements climatiques. Mais surtout la montée des eaux et ses conséquences pour ceux qui y sont déjà confrontés quotidiennement : Les îles Kiribati sont d’ores et déjà condamnées.

La bande annonce de The Hungry Tide
Un sujet poignant, et tout particulièrement pour les insulaires directement menacés à court terme que nous sommes tous dans le Pacifique Sud. Bien des choses sont dites et montrées dans ce film qui devaient l’être. Hélas, une fois encore, la réalisation par trop prévisible et porteuse de trop de clichés n’est pas à la hauteur des ambitions du réalisateur.

Un grand prix du jury incontestable
            La plus haute récompense de ce festival, par contre, ne souffre absolument aucune contestation et fait quasiment l’unanimité autour d’elle. Celle du jury comme celles du public et des professionnels.

Le grand prix du jury pour Natasha Gadd et Rhys Graham
Encore un film australien, me direz-vous, que ce Murundack songs of freedom de Natasha Gadd et Rhys Graham… Et vous aurez raison ! Mais là, que d’émotions, que de magie, que de délicatesse dans le traitement de ce film rare !

D’abord, qui, en dehors des Australiens, connait l’existence de cette exceptionnelle formation musicale aborigène ? Et d’ailleurs, qui connait la réalité de l’histoire, ancienne et contemporaine, des aborigènes d’Australie ?

La bande annonce de Murundack songs of freedom
Deux semaines après avoir vu le film, l’émotion m’étreint au seul fait d’y repenser. J’ai découvert, traitées sans condescendance aucunes, une insoutenable misère alliée à une inconcevable noblesse. D’esprit et de cœur. Bien au-delà du talent incroyable de ces musiciens, chanteurs, auteurs sortis du bush sans autre formation que celle de leurs tribus, il y a la discrétion et l’infini respect qui se dégage de l’intégralité du film.

Ce sont là 82 mn de pur bonheur cinématographique que le public du FIFO a vécues. Surveillez la programmation des chaînes de télévision du réseau France Outre-mer : vous ne le regretterez pas, je vous le garantis.

Un bilan contrasté
            Cette édition 2012 du FIFO, laisse malgré tout un sentiment mitigé.

Si la réussite publique, commerciale et médiatique de cette neuvième édition est incontestable, et l’on ne peut que s’en réjouir, le bilan artistique est lui beaucoup moins évident. Non que la qualité des films soit discutable, mais deux aspects laissent un peu d’amertume et ternissent légèrement ce bilan.

Tout d’abord, on peut être déçu de ne voir, contrairement aux années précédentes, quasiment que des films australiens et néo-zélandais sélectionnés. D’autre part, et je l’avais souligné dans un précédent article, on est en droit de se demander comment des productions française peuvent être sélectionnées dans un festival censé être consacré au cinéma documentaire océanien…

Tous les films en compétition pour le FIFO 2012
            Il n’y aurait donc pas eu un seul film documentaire de qualité produit dans l’ensemble des républiques insulaires du Pacifique Sud cette année, Indonésie et Hawaï comprises que l’on aille chercher deux films français ?

Ceci étant dit, ne boudons pas notre plaisir : le FIFO est l’une des plus belles manifestations culturelles de Polynésie et elle s’améliore d’année en année. Et d’ailleurs, heureusement qu’elle est là pour faire parler de nous autrement que pour des faits de corruptions d’élus…

Alors, à l’année prochaine !


Un article de Julien Gué

samedi 11 février 2012

Les emblèmes tunisiens


Un mode de vie ?


Faut-il s’en tenir aux archétypes, aux images véhiculées par la tradition depuis un peu plus d’un millénaire pour caractériser la Tunisie d'aujourd'hui ? Ou bien faut-il tenir compte des nouvelles représentations ancrées depuis le siècle dernier ?

Harkous et henné, un rite de bonheur
La problématique semble être résumée dans le film de Jamel Mokni sorti sur les écrans tunisiens le 27 octobre 2011 : Hymen National - Malaise dans l'islam. Sur l’affiche, le visage estompé d’ombre de la future épouse, conforme à la pudeur (hechma) ; les mains teintées au henné et décorées au harkous ; et la fleur rouge, symbole de la virginité.

Déjà, sous la Présidence de Bourguiba, le comique Lamine Nahdi abordait les problèmes de société sous couvert de jeux de mots (par exemple entre Carthage et curetage) et l’évolution comportementale sous d’autres jeux de scène.

En fait, depuis que les filles sont scolarisées, depuis les premières générations de femmes préparant et manifestant pour l’indépendance sous le protectorat, définissent-elles les attributs de leur féminitude. Et depuis, elles ont investi l’espace public.

Carte de visite, l’hospitalité
La campagne publicitaire touristique des années 80 s’était appuyée sur la série magnifiquement illustrée par le photographe tunisien Jacques Pérez : Tunisie, une terre des hommes. Sur fond de vues paisibles, elle était marquée par une série de portraits d’hôtes avenants.

Délices du thé aux pignons !
De par l’héritage nomade, l’accueil reste un trait proverbial du Tunisien. L’eau est un bien si précieux qu’aucune maison, aucun lieu public ne refuse au voyageur sa coupelle d’argile - el haleb - qui la maintient bien fraîche. A l’arrivée, comme au départ, le don est accompagné du célèbre souhait : « bichfé ! », « à ta santé ! ». Mais le délice l’emporte avec ce verre de thé compact aromatisé de pignons.

Le tutoiement est un trait de la langue, pas un manque de respect. Le Tunisien est exubérant et la luminosité du ciel semble activer sa faconde. La litanie des vœux concernant la famille vous accompagnent autant que les effluves de bkhour (encens en grains parfumés) qui s’échappent du kannoun.

Jasmin et chicha, le goût de vivre
En gros bouquet de fell (variété de jasmin), le machmoum se réserve pour les cérémonies. Plus fin, le jasmin porté à l’oreille fleure le quotidien des hommes. Les boutons de jasmin, enfilés sur des fibres de palme, s’ouvrent d’un geste délicat ou à la nuit.


Le carpe diem - la douceur de vivre -, autour de tables basses, en terrasses ou dans la pénombre des petits cafés, se rehausse du rituel de la chicha - narguilé - et maints jeux de cartes ou de dames à forte majorité masculine.

Ces jasmins au parfum si subtil
La pratique de la chicha ne se réserve plus seulement aux Anciens, elle semble avoir touché les jeunes générations avec ses nouveaux tabacs fruités à la pomme.

Et si les senteurs participent de l’ordinaire du pays il vient asperger en fines gouttelettes d’aiguière les mains de l’invité, en fragrance d’atarchia (sorte de géranium), de rose (warda) et d’oranger (zahr).

L’oiseau et ses sortilèges
Sur la main des femmes, le poète ne tarit pas : elle arbore ces fins colliers de jasmin qui ne se portent pas au cou, mais se balancent légèrement du bout des doigts. Par contre, la main de Fatma - khamsa pour ses 5 doigts stylisés - se porte en pendentif. Bijou mais aussi fétiche accroché au plafonnier des voitures. Elle protège du mauvais œil, chuchote-t-on. 

Quant à la chechia, rouge, masculine, elle ne coiffe plus que les hommes d’un certain âge. Les jeunes sont passés au bonnet, plus pratique, quand ils ne sont pas tête nue. La mode et le dynamisme artisanal en ont paré les femmes : encore elles.  Depuis une trentaine d’années, les couleurs se sont multipliées, les formes s’en sont féminisées. Et ce ne sont qu’arc-en-ciel de coiffes de sortie.

Une cage symbolique
Ne reste plus, dans le paysage des traditions, que ce symbole des patios et des fenêtres : la cage à oiseaux. Elle n’est pas toujours ronde, ni blanche comme celle de Sidi Bou Saïd. Mais elle fait partie intégrante du foyer.

Bien des légendes sont attachées à son origine lointaine ; elle voyageait avec les caravanes, comme un rendez-vous d’étape ou les aubades des oiseaux chanteurs venaient rompre le silence de l’immensité du désert. Il faut dire que les oasis pullulent de variétés sifflotantes.

Et pour lors, nul ne sait si elle perdurera… depuis que ses portes se sont ouvertes en tête des cortèges saluant la liberté.

Horria, un air de liberté
Il semblerait, avec l’explosion de la jeunesse au cours de la révolution tunisienne, qu’une nouvelle valeur se soit inscrite dans les mœurs : la liberté. Elle se fredonne, elle se chante à la suite de la prestation touchante d’Amel Mathlouthi au lendemain du 14 janvier 2011 : Kelmti Horra  (Ma parole est libre)

Cliquez ici pour écouter Amel Mathlouthi chanter « Kelmti horra »
Et si j’ai choisi cet enregistrement public, réalisé à la Bastille (vestige d’une autre liberté) c’est qu’il témoigne de l’histoire, la nouvelle histoire de la Tunisie, bien sûr. Mais c’est surtout pour sa force émotionnelle, sa vérité, la fatigue à bout de nerfs d’un mois d’angoisse et d’incertitude, la délivrance et l’exaltation qui s’en dégagent.

Véritable cri de la parole libérée, avec ses sanglots dans la voix, un timbre aux limites de la détresse rentrée et de l’extase.

Diffusé sur toute la toile, le concert continue à enthousiasmer les internautes. Les auditeurs en préféreront-ils  la version  plus clean, plus apaisée, en studio ?

D’autres talents ont émergé, se sont fait entendre ou se sont confirmés avec les espoirs d’une nouvelle ère. La sérénité gagnera-t-elle sur l’incertitude ? La Tunisie n’est pas qu’une carte postale, elle se vit et tente de vivre ses nouveaux symboles.


Un article de MonaK