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mardi 30 octobre 2012

Nukutipipi aux Tuamotu



Un atoll désavoué

 

En Polynésie française, les atolls privés n'ont pas de chance. Comme Tetiaroa, Nukutipipi est tout bonnement massacré par ses propriétaires successifs.

La carte des  îles du Duc de Gloucester


Confetti de corail perdu à 750 km de Tahiti, l’atoll privé de Nukutipipi (ou Nukutepipi) se situe à 400 km de l’atoll de Hao, auquel il est administrativement rattaché, dans le Sud-ouest de l’archipel des Tuamotu.

Nukutipipi, un paradis privé pour milliardaire
Cette perle polynésienne s'étend sur une superficie de 150 ha seulement de terres émergées, couvertes d’une magnifique cocoteraie d’environ 7 000 arbres. Un paradis de 2,7 km sur 1,2 km posé au milieu de Pacifique Sud.

Vu du ciel, le lagon fermé de Nukutipipi

Le lagon de Nukutipipi, de seulement 2,5 km de diamètre, est d’une exceptionnelle beauté. D’après les rares témoins qui ont eu le privilège de le voir, il ressemblerait à une émeraude sertie par une magnifique barrière de corail en pleine santé.

En plus de ce magnifique lagon particulièrement poissonneux, Nukutipipi bénéficie d’une immense qualité, particulièrement rare aux Tuamotu : il n’y a aucun moustique sur l’atoll !

Histoire d’un atoll perdu
Les quatre atolls Hereheretue, Anuanuraro, Anuanurunga et Nukutipipi composent ce que les cartes marines appellent les îles du Duc de Gloucester.

Pedro Fernández de Quiros, le découvreur des "Quatro coronados"
L’ensemble a été découvert par le navigateur portugais Pedro Fernández de Quiros, en 1606, qui leur donne le surnom évocateur de "Quatro coronados"…

C'est l'expédition Wilkes, en janvier 1841, qui reporte la première le nom originel de Nukutipipi.

Administrativement, les quatre îles forment la commune de Hereheretue, commune associée à celle de Hao.

La carte de la commune de Herehertue

Aujourd’hui, de ces quatre atolls, seul Hereheretue est officiellement habité (58 habitants en 2007).

Nukutipipi, les années Jean Madec
En 1980, l’ostréiculteur breton Jean Madec achète, avec l’accord du gouvernement polynésien de l’époque, l’atoll inhabité de Nukutipipi.

L'ostréiculteur Jean Madec en août 1944

Contre vents et marées, en trois brèves années, il transforme totalement Nukutipipi pour en faire l’île de ses rêves. Fare, bâtiments divers destinés à l’exploitation ostréicole, route en soupe de corail et… une piste d’aviation !

Hélas, le 26 février 1983, à 6h15 heure locale, le cyclone Orama s’abat sur l’atoll. Jean Madec et ses deux employés, Angèle Sank et Claude Peyssières, sont secourus le jour même par le remorqueur ravitailleur Tapatai de la Marine nationale.

Qu’à cela ne tienne : Jean Madec ne baisse pas les bras et reconstruit tout en repartant de zéro, allant jusqu’à replanter la cocoteraie et refaire la piste d’atterrissage entièrement détruite.

Un motu né du cyclone Orama à Nukutipipi en 1983

Dès lors, le têtu Breton coulera des jours heureux sur son île jusqu’en 1991, date à laquelle il le quitte définitivement et le vend. Il a alors 70 ans.

C’est une compagnie japonaise qui s’en était porté acquéreur dans le but de l’exploiter, ce qui ne sera jamais le cas.

Nukutipipi, le lagon assassiné
Le 13 janvier 2007, le gouvernement de la Polynésie française d’Oscar Temaru vote un budget de 900 millions CFP (7,5 millions d'euros) d'investissement dans un projet touristique à Nukutepipi.

Guy Laliberté, fondateur du Cirque du Soleil

Décision inutile puisque l’atoll avait déjà été racheté aux Japonais pour 600 millions CFP (5 millions d’euros) par une personne privée. En l’occurrence, le fondateur du Cirque du Soleil, le Canadien Guy Laliberté.

Et c’est là que les choses deviennent catastrophiques.

« L'aérodrome » de Nukutipipi

Lors d’un séjour sur l’atoll avec une très craintive jeune femme, il aurait ordonné l’élimination totale de tous les requins du lagon afin que la dame puisse se baigner sans crainte.

Il faut en effet savoir que le petit requin pointe noire (puisque c’est de lui qu’il s’agit) est totalement inoffensif pour l’homme d’une part et, d’autre part, qu’il est un régulateur essentiel de la densité des espèces dans les lagons qu’il occupe. D’autre part, ce requin est, pour les observateurs, un témoin clinique majeur de la bonne santé de ce même lagon.

Le merveilleux lagon fermé de Nukutipipi
Un titre de propriété donne-t-il le droit de détruire un écosystème unique et particulièrement fragile ?

D’autant que ce titre de propriété ne porte que sur les parties émergées d’un atoll, le lagon restant indéfectiblement du domaine public.

Bungalow sur la plage de Nukutipipi, un atoll privé en Polynésie française …

            L’atoll étant strictement interdit d’accès, il est impossible de vérifier les faits. Il est cependant intéressant de noter que Guy Laliberté a démenti à cette accusation par communiqué de presse interposé mais a toujours refusé de faire constater les faits sur place par une personne neutre…

La magnifique cocoteraie de l'atoll en parfaite santé, elle…

Décidément, que ce soit à Tetiaroa ou à Nukutepipi, la privatisation des atolls polynésiens n’est pas réjouissante pour l’environnement et ne se fait pas dans la transparence…

 

Un article de Julien Gué


dimanche 28 octobre 2012

Tahiti et la guerre de 14 / 18


Papeete bombardée par la marine allemande

 

Le 22 septembre 1914, Papeete subit le feu de navires allemands "Scharnhorst" et "Gneisenau". Tahiti est sauvée par le capitaine Destremau.

Le samedi 1er août 1914, tandis qu'il fait grand jour en France où l’on annonce la mobilisation générale, à Tahiti, c’est la nuit. On danse sur le Montcalm, croiseur-amiral français de la division d'Extrême-Orient en escale ici.

La canonnière la Zélée au large de Tahiti

Le seul autre navire militaire français présent en Polynésie est la vieille canonnière Zélée, commandée par le capitaine Destremau.

A l’époque, en Polynésie, il n’existe même pas un poste de TSF. Les nouvelles mettaient du temps à arriver jusque dans ces îles lointaines.

Après une escale à Raiatea, le Montcalm quitte la Polynésie et met la cap sur Nouméa, laissant la défense des 118 îles polynésiennes aux bons soins de la seule Zélée.

Le capitaine Maxime - François Destremeau
Celle-ci, ralentie par de nombreux problèmes de machines, ne parvient à remettre le cap sur sa base de Papeete que le 7 août.

En chemin, elle arraisonne le cargo allemand Walkure au large de Makatea et le ramène avec elle à Tahiti, ce qui va s’avérer de la toute première utilité par la suite.

 

Tahiti se prépare à la guerre

A Papeete, la Zélée était impatiemment attendue. En effet, si Paris a oublié de prévenir le gouverneur colonial Fawtier, à Papeete, tout comme les autres colonies françaises du Pacifique d’ailleurs, le consul d’Angleterre, lui, vient de recevoir de Londres l’avis de la déclaration de guerre.

La Zélée ramène la Walküre à Papeete

Pour organiser une quelconque défense de Tahiti, on ne peut compter que sur la Zélée, son équipage, et une soixantaine de « coloniaux » récemment arrivés de Nouméa.

Malgré l’opposition d’une partie de la population européenne de l’île, il s’agissait de se mettre en mesure de se protéger d’une quelconque menace venue de la mer. Et cette menace n’est pas à prendre à la légère.

En effet, contrairement à la France, l’Allemagne dispose dans le Pacifique Sud de cinq de ses plus belles unités, dont les deux grands croiseurs cuirassés Scharnhorst et Gneisenau, tous deux très lourdement armés.

Le pont lourdement armé du cuirassé Scharnhorst

En conflit ouvert avec le capitaine Destremau, c’est avec beaucoup de mauvaise grâce que le gouverneur Fawtier confie à ce dernier la délicate mission d’assurer la défense de Tahiti.

Pour cela, Destremau ne dispose que des armes embarquées à bord de la Zélée. Il existait bien quelques pièces d’artilleries, mais elles avaient depuis longtemps été abandonnées à la luxuriante végétation tropicale et à la rouille.

 

Le dispositif du capitaine Destremau

Pour commencer, Destremau prévoit de bloquer la passe du port de Papeete avec le Walkure.

Ensuite, afin de disposer d’un semblant d’artillerie, il fait démonter les dix pièces qui arment sa vieille canonnière (deux canons de 100, quatre de 65 et quatre de 37).

Aux prix d’efforts incroyables, il fait installer l’un des canons de 100 et les quatre de 65 à l’emplacement de l’ancienne batterie qui domine la passe de Papeete.

Le cargo Walküre coulé dans la passe de Papeete

Le tout est réalisé en cinq jours seulement.

Il ne reste plus qu’à guetter l’arrivée des navires du comte Von Spee, commandant en chef de l’escadre allemande.

On a en effet appris que les deux croiseurs allemands, en se faisant passer pour des navires Anglais, ont réussi à se ravitailler à Bora Bora. Aux dernières nouvelles, ils ont mis le cap sur Tahiti…

 

La bataille de Papeete

Le 22 septembre 1914, les cuirassés Scharnhorst et Gneisenau se présentent devant la passe du port de Papeete. A 2000 m du récif de corail, ils essuient trois salves de la batterie installée par Destremau. Fort surpris, mais confiant dans son artillerie infiniment supérieure (16 pièces de 210 et 12 de 150), Von Spee s'écarte et tire plusieurs salves sur la forêt. Puis il se présente à nouveau à l’entrée de la passe.

Papeete après le bombardement

Afin de leur en interdire l’accès, le capitaine Destremau saborde le cargo Walkure dans le port, n'ayant pu le faire dans la passe elle-même. Dans le même temps, il met le feu au dépôt de charbon du port. Afin de ne pas montrer ses forces réelles, il laisse ses canons silencieux.

Le charbon est la principale raison qui attire les navires allemands à Tahiti. Dès lors qu’il n’y en a plus, l’enjeu n’est plus du tout le même. D’autre part, le silence de l’artillerie française inquiète Von Spee qui soupçonne un piège.

Craignant de perdre bêtement un bâtiment pour rien, puisque le charbon est en feu, Von Spee lance plusieurs salves de son artillerie sur la ville de Papeete qui s'embrase, tandis que deux obus touchent la Zélée qui coule, pavillon haut. Puis, il fait demi-tour et s'éloigne.

Le petit lieutenant de vaisseau Destremau a sauvé Tahiti.

Le bombardement de Papeete raconté en 58 secondes…
Cependant, un tiers de Papeete est en cendres et il y a eu deux morts dans les ruines du marché frappé de plein fouet par plusieurs obus.

Destremau décèdera en mars 1915 lors de son retour en France, injustement dénigré par les autorités civiles de Tahiti qui n'avaient songé qu'à fuir.

Lire le livre de Michel Gasse : « Tahiti 1914 – Le vent de guerre »

 

Un article de Julien Gué


vendredi 26 octobre 2012

Le marae Taputapuatea de Raiatea



À la racine de l’histoire polynésienne

 

Sur la côte Est de Raiatea, aux Îles-Sous-Le-Vent, se trouve le plus grand et le plus important des marae de Polynésie française.

Âme de l’île de Raiatea, au point kilométrique 31 de la côte Est, s’étale sur trois hectares le site archéologique le plus important de tout le Pacifique Sud : le marae Taputapuatea.

Le marae Taputapuatea vu du ciel

Face à lui, ouvrant la porte de l’océan Pacifique, la passe sacrée Te ava moa.

Connu pour être le berceau de la culture ma’ohi, le marae Taputapuatea est le site archéologique le plus important de tout le Pacifique Sud. Au-delà, c’est aussi un endroit mythique imprégné d’une intense spiritualité et d’une longue et grande histoire.

 

La beauté du marae Taputapuatea

Occupant le promontoire qui sépare la baie de Opoa de celle de Hotopuu, le marae Taputapuatea est bel et bien le gardien de la passe sacrée Te ava moa.

Face au marae, la passe sacrée Te ava moa

Dallages de galets couvrant les immenses surfaces des espaces rituels, imposantes dalles de corail et de pierres volcaniques dressées en marquant les points les plus sacrés, murets parfaitement rectilignes délimitant nettement ces espaces, c’est tout cela que Taputapuatea offre aux regards des visiteurs éberlués.

Il se dégage de ces lieux le même genre de force étrange qui, dans certaines cathédrales européennes, impose à ceux qui y pénètrent de parler à voix basses.

Si les Fare Va’a (maison des pirogues), Fare Atua (maison des dieux), Fare Ia Manaha (maison des trésors) et autres Fare Tupapa’u (maison des morts) ont tous disparu, c’est qu’ils étaient bâtis en matériaux légers traditionnels : poteaux en cocotier, cloisons végétales et toitures en ni’au ou rau'oro (pandanus).

Le hangar à pirogues ou fare va'a

Les Unu, grandes effigies en bois ornées de motifs géométriques et de figures animales ou anthropomorphiques, ont bien sûr toutes disparues. Ils furent pour la plupart détruits lors de l’évangélisation. Ceux qui y échappèrent ne résistèrent pas aux outrages du temps et de l’humidité. Sur le marae Taputapuatea, ils ont été re-sculptés et trônent de nouveau à leurs places respectives.

Toutefois, nul ne sait plus aujourd’hui quelle était la signification précise des Unu. Chacun peut donc choisir d’y voir ce qu’il souhaite.

Le marae Taputapuatea et l’histoire
La société polynésienne est une société de tradition orale, il n’y a donc aucune trace écrite permettant de retrouver l’histoire réelle de la Polynésie et du peuple ma’ohi. Sauf, peut-être, dans les archives inaccessibles du Vatican et les écrits des premiers missionnaires…

La « bible » des historiens de la Polynésie
Un seul ouvrage fait encore référence quant à l’histoire de ce peuple, le célèbre Tahiti aux Temps anciens, de Teuira Henry.

Pour la petite fille du Pasteur Orsmond, Taputapuatea serait le plus ancien des marae arii. Il est le plus important des quatre marae Taputapuatea de Polynésie. Les trois autres se trouvant à Tahiti et Moorea.

Toutefois, le marae Taputapuatea n’a pas toujours été un marae arii (marae international). A l’origine il n’aurait été qu’un marae Mataeinaa (marae national dans la classification de Teuira Henry) du nom de Tini-Rau-Nui-Mata-Te-Papa-O-Feoro (Myriades fécondes qui gravèrent les roches de Feoro), avant la naissance de Oro à Opoa.

Ce n’est qu’avec le temps et le peuplement des archipels polynésiens par les Ma’ohi que Raiatea devint l’Île Sacrée et le marae Taputapuatea le centre culturel et religieux de l’ensemble des îles polynésiennes.

Vue d'ensemble du marae Taputapuatea

En effet les prêtres et les chefs guerriers s'y rendaient périodiquement, venus de tous les coins du Pacifique : Taha'a, Bora Bora, Maupiti, Rarotonga, Rotuma (Fidji), Nouvelle-Zélande… Ces pays formaient à l’époque une grande alliance politique, religieuse et économique.

Comment cela s’est-il passé, il est aujourd’hui bien difficile de le retracer avec certitude…

Le marae Taputapuatea et la légende
Il existe de très nombreuses légendes concernant ce marae. Celle qui revient le plus souvent, et qui est rapportée dans Tahiti aux Temps anciens, est la suivante.

Le marae Taputapuateaest bâti autour de huit pierres dressées principales représentant les huit rois qui auraient régné sur le pays.

De nombreuses cérémonies ont lieu, de nos jours, sur ce marae

Selon la légende, lorsque Oro, le roi de la guerre, naquit à Opoa, son père lui donna pour demeure Opoa et le marae Feoro. Oro devint alors très puissant et fut reconnu par les habitants de Raiatea et des autres îles comme le dieu suprême.

D'autres récits font remonter l'origine du marae d'Opoa à une période relativement récente (17ème ou 18ème siècle) à partir d'une pierre issue d'un autre marae (marae Farerua de Bora Bora, selon Marau ou marae Vaeara'i de Raiatea, selon le Professeur Emory).

 

L’avenir du marae Taputapuatea

Aujourd’hui, le marae Taputapuatea est l’un des sites historiques les plus réputés et les plus visités de Polynésie française.

Il a été remarquablement restauré et est parfaitement entretenu, ce qui est très rare en Polynésie.


Petite visite guidée du marae Taputapuatea
Toutefois, afin de le mettre définitivement à l’abri de toute dégradation, y compris celle d’une urbanisation plus ou moins sauvage de son environnement immédiat, un Comité de pilotage, patrimoine mondial de l’Unesco a été créé en septembre 2009.

Ce comité a pour objectif de faire classer au patrimoine mondial de l’Unesco « les îles Marquises et le complexe sacré Te Pô incluant le marae Taputapuatea de Raiatea ».

 

Un article de Julien Gué


mercredi 24 octobre 2012

Le 23 octobre 2012 à Tunis



La révolution volée

 

Outrageux silence médiatique sur la façade nord de la Méditerranée. L’hexagone roupille et fait la sourde oreille à la porte démocratique que la Tunisie s’est faite claquer au nez en cette fin de Constituante annoncée.

L’échéance d’un an, certifiée par la troïka en début d’exercice, s’est vue confisquée pour une prolongation illégitime qui prend l’allure d’un coup d’Etat.

Les élections pipées 
La veille du 23 octobre, le siège du gouvernement s’est entouré de murs d’enceinte et s’est érigé de barbelés, soutenu par la présence de l’armée. La veille encore, black out total des chaines de télévision… Le scénario est bien connu. Restent en première ligne, les protestataires et leur isolement.

 

La Tunisie paisible ?

Ce même 22 octobre, les manifestations pacifiques, largement suivies n’ont fait qu’entériner une situation plus que grave de soumission aux forces occultes. Les appels à la Non-violence ne servant que de constat à la violence grandissante, elle a envahi tous les secteurs institutionnels : de l’éducation à la justice, la victime devient l’accusée ; du vêtement à l’opinion, un ratissage monolithique ; de l’égalité à la diversité, se profile la théocratie.

Suite au sabotage du fait artistique, répond l’assassinat des leaders politiques de l’opposition démocratique (Nida). Et en sous-main des exactions des hordes sectaires et de la police, se congratule l’incompétence des élus de pacotille.

Le radotage contre la violence (22 oct)
La paix en est-elle préservée pour autant ?  Les prochains jours nous le diront. Toujours est-il que le « tanbir tounsi » - rabâchage des révolutionnaires de la dernière heure- fait stagner la situation depuis des mois.

Une fin avortée

Il semble que suite aux admonestations proférées par la Troïka et Ennadha à l’encontre de tout mouvement contestataire, les partis démocratiques et la société civile aient renoncé à la mobilisation.

Le dessin du jour : Dégage

En ce matin du 23 octobre 2012, les médias tunisiens et les réseaux internet ont largement alerté sur les risques imminents d’affrontement. En début de journée, des échauffourées avaient secoué Gabès, ville emblème d’une région ouvrière à problème, et donc militante.

D’une part, la manifestation de masse, chaude, mais sans véritables incidents, aux cris de « Dégage ». De l’autre, autour de l’Assemblée Nationale Constituante, trois cents fidèles, difficilement rameutés par Ennadha.

Manifestation anti-gouvernementale du 23 octobre
 La rue s’est affirmée face au gouvernement s’accrochant à son siège. Et la vigilance est devenue son mot d’ordre. De quel pouvoir réel de persuasion dispose-t-elle ? Nul ne le sait.

 

La dérision thérapeutique

Faute de mieux, le net se gausse depuis deux jours. Absence presque générale d’opinion, l’heure est à la blague. Des plus anciennes aux récentes, on ne saurait se consoler du traumatisme :

Pour exemple : « (parue le 4/03/2012) Un homme va au ciel et rencontre un ange à côté de plusieurs horloges ; il demande "ça sert à quoi?" L'ange répond : "L'aiguille bouge à chaque fois que quelqu'un ment". L'homme dit : "Où est celle de Rached Ghannouchi?" L'ange répond : "On s'en sert comme ventilateur". Haaaaaaaaaaaaaaaa, el fahem yéfhem (Comprenne qui pourra) »

Super Tunisian, c’est pour demain ?
Mais ce qui est paradoxal, c’est que Super-Tunisian, l’héroïne de la révolution en marche, la vidéo sur les performances de l’artiste  Moufida Fedhila en campagne pour conscientiser ses semblables est sélectionnée au festival Impakt à Utrecht au Pays-Bas ! Mais que dans le même temps :

« Quand des longs métrages comme Maudit soit le phosphate de Sami Tliliet (meilleur film documentaire du monde arabe au festival du cinéma d'Abu Dhabi), Babylon" de Ismael Youssef Chebbi, Alaedine Slim et Ismail (Grand prix de la compétition internationale au FID Marseille) sont hors-compétition... et un film comme Fallega 2011 de Rafik Omrani (grand prix de la 5ème édition de Miroirs et cinémas d’Afrique) ne figure même pas dans la sélection... je vous laisse le soin de juger de la crédibilité des Journées Cinématographiques de Carthage » (Wassim Ghozlani).

Concluons avec le programme d’El Teatro qui débute dès le 24 par le Concert de Baziz et Bendir Man sur ce titre prometteur : « DORENAVANT, TOUT SERA COMME AVANT ? »

L’insolence est encore au pouvoir.

 

Un article de Monak

mardi 23 octobre 2012

La face Hakka du melting-pot polynésien


Jimmy Marc Ly

Jimmy Ly vient de me faire savoir par blogues entrecroisés combien il avait été ému par mon article précédent. Combien l’avait surpris « la justesse de l’analyse d’une popa’a (peau blanche, non originaire) n’ayant jamais vécu en Polynésie ».

Le malicieux sourire de Jimmy M. Ly
L’objet du délit, son recueil de nouvelles 2006, intitulé : Histoires de feu, de flamme et de femmes

Juste pour le fun, je ne manquerai pas l’occasion ici d’en rajouter un peu.

De  l’esprit, des esprits aussi
De l'esprit ! De l’esprit à revendre, en discrètes touches, chez l’auteur Jimmy M. LY. Toute la narration se déroule en finesse. L’art de l’allusion s’y négocie comme au sommet d’un château de cartes. Rien ne viendrait perturber ce fragile équilibre, ni heurter les lecteurs issus des différentes communautés qui peuplent Tahiti.

Dans le temple chinois de-Papeete...
Mais le piquant de l’histoire, c’est cette navigation entre réalité cruelle et intrusion du fantastique, rationnel et superstitions. De nombreux esprits hantent Histoires de feu, de flamme et de femmes : noces pluriethniques qui ne sont pas sans étincelles !

Un parcours dans le monde mystérieux des différentes spiritualités qui cohabitent en Polynésie. Le récit, lui, les fait se solidariser ou se concurrencer … à la manière des humains.


Des rencontres : spectres, anges féminins croisés au Mayanna* mais aussi personnalités éthérées, incendiées aux feux de l’amour. Nez à nez avec sa propre mort, le personnage s’éclipse. Il n’y volette pas de feux follets, mais ceux de l’Apocalypse nucléaire du Pacifique*, comme une menace.


Le livre de tous les esprits !

Tout ce petit monde s'entrecroise avec un brin d'humour.


Nouvelles de l’immigration Hakka
Les nouvelles de Jimmy M. Ly puisent leur source au cœur de l’exode des lettrés et guerrier hakkas, « devenus les plus pauvres des pauvres ».

Ce cinquième livre de l’essayiste et nouvelliste est un perpétuel va-et-vient entre les habitudes et les rites communautaires qui se côtoient en Polynésie. Ils peuvent se résumer rapidement ainsi : l’administration est française, carrée, vrombissante quand elle décolle pour Mururoa. L’année du Dragon (1987), dans la communauté chinoise Hakka prédit les incendies d’octobre. L’exorciste Ah Foui se frotte au tahua (guérisseur) ma’ohi. Le pasteur à sa mort.

Pérégrinations Hakka
De Chine, on pénètre, sur ces terres insulaires, par paquebot, avec les maigres bagages embarqués mais surtout la photo du promis de Mui Fong (Fleur de Pêcher).

« Un de ces endroits mythiques où, selon les légendes, poussaient les pêchers de six mille ans et dont les fruits qui donnent la vie éternelle ne sont réservés qu’au seul plaisir des yeux » (p.53)

On y découvre l’univers des coolies, du commerce et des plantations, de la marine et des dockers : le petit monde besogneux ; mais aussi celui de la jeunesse dorée des sixties.

 

Nouvelles de l’intégration  

Avec ce contenu très ouvert sur les aspects variés des sociétés qui s’y imbriquent, on peut se demander pourquoi l’écrivain publie alternativement à compte d’auteur et dans les maisons d’édition polynésiennes depuis 1996. Ne figure-t-il pas au fronton des littératures polynésiennes ?


Une présence comme une ombre… marché de Papeete
D’ailleurs, Jimmy M.Ly n’a-t-il pas été co-fondateur (en 2002) et collaborateur occasionnel de la revue Littéramaohi, Ramées de Littérature Polynésienne ?

Ce livre s’inscrit en plein dans la récente histoire de la Polynésie, même s’il n’y fait que des allusions rapides, sauf pour les manifestations incendiaires de 1987. Recueil de nouvelles métissées et étirées dans le temps, il vogue du siècle dernier à la veille de notre ère.

S’y mêlent événements et naufrages, mais aussi superstitions :

- où les esprits du marae* interviennent plus ou moins favorablement

- où le pasteur s'entretient avec la mort sous l’allure d’une vieille femme tenant un « panier marché ».

 

Nés ou pas sous le signe du cheval de feu

Et l'auteur s'amuse avec les signes, les mots, les noms symboliques de ses personnages.


Le nouvel an chinois à Tahiti

Si elles sont filles elles sont femmes de tête… mais vouées à la malédiction par le fait même. L’amour d’un fa’amu* et c’est la sanction du suicide : « la fin définitive de ses tourments ».


Et commente l’auteur : « les drames sentimentaux des jeunes générations d’il y a 50 ans semblent ne plus concerner celles du 21ème siècle, débarrassées des contraintes traditionnelles de la communauté hakka qui semblerait se fondre et entrer en osmose avec l’atmosphère ambiante ».


Jusqu'à l'illustrateur, Jean Charles Hyvert, qui en rajoute, avec ses croquis, sur l'épaisseur du songe, l'évanescence du trait, ce monde en demi-teinte.


Le gardien du tempple

"Toute ressemblance avec des personnes ou des événements connus ne serait évidemment que pure coïncidence" souligne Jimmy M. Ly à la fin de chaque nouvelle... ou presque.


La fleur de feu du Pacifique remplaçant celle du Pêcher Chinois ou du Tiare Ma'ohi.


La sagesse du conte ?  

Les nouvelles sont menées comme des contes. Délicatement, tant dans le choix des mots que dans leur propos : jamais d’expressions triviales ; des euphémismes ou des ellipses pour atténuer la résignation, la souffrance, la mort.


La cruauté des situations ancestrales communautaires quelque peu estompée, ainsi que les tabous, les nouvelles jouent sur les proverbes hakka ou ma’ohi qui les annoncent. Mais la morale n’y est jamais présente. Pas de leçon à donner.


Au lecteur de se positionner. Ou comme l’auteur, de les déjouer par l’ironie, la taquinerie.


Notes :
* Mayanna : boîte de nuit ouverte dans les années 60
* Apocalypse nucléaire du Pacifique : lire CEP (Centre Expérimental français du Pacifique)
*marae : temple ancestral ma’ohi (pour en savoir plus, cliquez ici)
*fa’amu : adoptif

 

 

Un article de Monak