Ce blog est présenté par
--- Publicité ----

lundi 26 novembre 2012

Serge Merlin



L’autre rêve…

 

Là, dans la boîte noire d’un théâtre ancien tendu de pourpre, il vient de déchirer la nuit, la solitude, le vide. Il vous entraîne jusqu’au vertige dans les labyrinthes du sordide et de l’abjection. Vous avez du mal à redescendre de votre nuage. Le théâtre est cette fabrique d’illusions.

Vous êtes au top de vos sens, comblé : vous vous êtes laissé embarquer par le corps, le cœur, vous étiez autre, vous étiez lui. Le temps d’un spectacle, vous vous êtes gaspillé en sentiments et chocs émotionnels. Vous avez endossé les petits riens, les choses de la vie, les grands pourquoi du sens à la vie. Concerné, ému, complice, bouleversé, à bout de nerf.

L’image et son double

Le phénomène c’est qu’il soit parvenu à vous intéresser au sort dérisoire de l’anti-héros de Beckett, un certain Krapp. Le phénomène, c’est qu’il vous ait fouaillé les entrailles avec des lambeaux de vie. Harponné, la secousse vous submerge. Le phénomène est un acteur, un monstre de scène : il a retourné votre tranquillité comme une crêpe. Vous n’avez plus qu’un souffle : admiration. Serge Merlin.

 

Seul et son double

La Dernière Bande commence par une image de fin. Tout a l’air de s’enrayer. Le personnage semble s’abimer dans la mort. Comme un Hercule, il soulève les lourds pans du souvenir qui l’enlisent. L’impression d’oppression renforcée par l’exiguïté du théâtre.

L’Œuvre, un théâtre désuet

Sans cesse cette sensation que tout se déroule à l’envers. Que la logique ne provient que des sursauts de l’acteur. Et c’est ce genre de défis constamment repoussés qui créent cette dynamique folle. Vous ne savez où donner de la tête, les sens exacerbés.

Pas un moment du spectacle qui ne soit habité. Pourtant le vécu c’était avant, enregistré sur la bande qui déroule ses bribes. Trente ans avant que ne s’ouvre le rideau ! Le fait-il croire. Chaque instant révèle une nouvelle facette : dans le ton, l’allure, la mimique, le timbre. Pas deux moments identiques. A contrario de la bande qui patine, bégaie, se répète. Chaque amorce détient sa propre couleur. L’acteur est multiple.

Le dialogue en retour

Tout se joue dans la fluidité. Semblable au «flow» (pour prendre le terme du slam), au « courant » qui oxygène sa parole, la précipite hors d’haleine, la scande de ruptures et de silences.

L’éphémère

Le rideau de scène retombe sur le magnéto. Serge Merlin, vient de quitter Krapp, personnage-parenthèse d’une heure. Dans la loge, l’homme est autre. Il l’était déjà au salut, ne traînant plus savate. Il n’est plus le bonhomme cassé, hirsute, il l’a joué à souhait. Son grimage de vieillard grisonnant envolé ! Pfffffffffffffffffft

L’acte théâtral est fugace… Même s’il a été intense, ardent.

Au ciel d’un plafond-miroir
Dans le foyer séculaire, au plafond suranné, c’est une autre atmosphère. Nous n’avons pu prendre de photos, nous restent le croquis, l’ambiance, l’empreinte. Un monde de prévenance, de générosité et d’accueil où il fait exister l’entourage : sa femme Michelle qu’il nous présente ; nous, qui sommes venus le visiter.

La situation semble inversée : le spectateur, maintenant, c’est lui. Et il s’amuse de nous voir un peu désemparé. Car nous portons des nouvelles de la Terre, du réel, à lui transmettre. Un message de gratitude d’un de ceux qui l’ont côtoyé à leurs débuts. Et la boutade fuse : «Et il est devenu comédien ? Je leur disais bien de ne pas faire de théâtre, que ce n’est pas un métier ! »


 Serge Merlin croqué en vrac par Monak
Le hic, Monsieur Merlin, c’est que votre seule présence leur file le virus. D’une certaine façon, c’est ce que vous fêtez, dans votre loge : la transmission, le relais, la connivence. Des admirateurs, vous avez l’air étonné d’en susciter, comme en cette soirée. Les jeunes générations ne manquent pas de venir y puiser une leçon de grand théâtre.

Vous êtes encore fébrile, tout attentionné et réjoui par notre présence. Vous nous congratulerez, de vos deux mains, brûlantes.


Un florilège

 Une petite enclave, sans protocole, notre venue. Notre statut de groupie et sourires partagés. Nous avons échangé, avec ou sans les mots qui conviennent vraiment, notre plaisir mutuel. Vous, de l’avoir procuré ; nous, de nous en rassasier.

La dernière bande en son œuvre

 Il a tout donné sur scène. Pas un moment où le spectacle ne retombe. Fougue, véhémence, l’acmé de l’éclat et de l’agonie en gémellité.  Suite à ce perpétuel bouillonnement, cette tension toute en maestria, le relâchement, la délivrance.

Et le naturel, avec cette pointe d’humour qui émaillerait de la prestation ? Dérision et autodérision. Un pétillement de malice dans le regard : on est en coulisses ; sans objectifs témoins, sans regard extérieur, sans magnéto. L’adrénaline est partagée, à son summum. On est au théâtre, l’acteur est un expert. 

A l’affiche
 Il fait vibrer la salle. Il affectionne particulièrement ces jeux de lumière d’un metteur en scène-poète (Alain Françon). Ils le découpent dans le noir, le projettent en ombre chinoise, entre expressionnisme exaspéré et ciselure d’orfèvre. Puis, comme pour prolonger les flammèches d’un incendie intérieur, ses mains deviennent l’instrument esthétique des clair-obscur. Elles sont langage, chorégraphie du mutisme, volutes des mondes parallèles.

 Elles ne sont pas les seules à affirmer leur liberté. La partition de l’acteur est un vrai feu d’artifice. La perfection dans les moindres détails. Aucune contrainte. Le paradoxe réside dans cette mouvance, toute en nuances et en densité.

Serge une figure…
 Il nous imprègne de l’univers figé de ce mort-vivant, de ce résidu des catacombes, tout en y faisant sourdre des étincelles. Il s’en détache comme d’un songe. Il se construit dans l’ombre de chrysalide. Il est acteur.

Le paradoxe, c’est qu’il a pu édifier un monde, sur des vies qu’il déchiquète.  Jeu entre personnage et acteur.  Image atteinte comme en rêve. Miroir de soi, comme un rêve. Devenir, être son rêve.

Dans cet univers de négation, Serge Merlin : positivement, il déchire ! 

 

Un article de Monak

samedi 24 novembre 2012

Les Îles-Du-Vent en Polynésie française



Cinq îles méconnues dont Tahiti

 

Composé de cinq îles, dont Tahiti et Moorea, le sous-ensemble des Îles-du-Vent accueille à lui seul 75 % de la population de Polynésie française.

Les quatre îles hautes (Tahiti, Moorea, Maiao et Mehetia) et l’atoll (Tetiaroa), des Îles-du-Vent forment une entité insulaire remarquable au sein de la Polynésie française, entité intégrée à l’archipel de la Société.

En effet, si ces cinq îles abritent à elles seules 75% de la population des cinq archipels polynésiens, l’une (Mehetia) est inhabitée depuis le début du 20ème siècle, l’autre (Tetiaroa), qui appartenait à Marlon Brando, est en train de devenir un hôtel réservé à une clientèle extrêmement riche et la troisième (Maiao) est habitée par seulement trois cents personnes.

Les Îles-Du-Vent, archipel de la Société

Autrement dit, sur les deux seules îles de Tahiti et Moorea résident les trois quart de la population polynésienne.

Autre particularité, avec 1193 km², la superficie globale de ces cinq îles représente plus du quart de la surface totale des terres émergées de Polynésie française (4 200 km²).

Dernier point enfin, c’est sur l’île de Tahiti que se trouvent les plus hauts sommets de ces cent dix-huit îles.

L’atoll de Tetiaroa (17° 0 0 S - 149° 34 0 W)
A 53 km seulement au nord de Tahiti, l’atoll (privé) de Tetiaroa représente 6 km² de terres émergées enserrant l’un des plus beaux lagons fermés de Polynésie française.

Tetiaroa, un atoll gravement menacé par un hôtel de luxe…

Le point culminant de l’île se trouve à 17 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Longtemps une terre sacrée pour les Tahitiens et propriété tabu* des familles royales de la commune de Arue, Tetiaroa a surtout été rendue célèbre pour avoir été la propriété de l’acteur Marlon Brando qui y vécut de 1967 à 1990.

Encore aujourd’hui, Tetiaroa présente un écosystème remarquable et particulièrement bien préservé. Nombre d’espèces d’oiseaux en ont fait leur refuge, mais pour combien de temps encore ?

Dorénavant, il faudra être très très riche pour en profiter…

En effet, bien que toujours la propriété des héritiers de l’acteur, c’est la société hôtelière Pacific Beachcomber qui est un train d’y réaliser un très important (et très controversé) projet hôtelier de grand luxe.

L’île déserte de Mehetia (17° 52 30 S - 148° 4 03 W)
Située à une centaine de kilomètres à l’est de Tahiti, Mehetia est, géologiquement, la plus jeune des cinq îles du groupe. La dernière éruption du volcan (toujours actif) eut lieu du 5 mars au mois de décembre 1981.

Mehetia, un île qui ne fut pas toujours déserte…

D’une superficie de 2,3 km², l’île, particulièrement escarpée et dépourvue de lagon, culmine à 435 m d’altitude, au mont Fareura.

Elle est administrativement rattachée à la commune de Taiarapu-Est, située à Tahiti iti, la presqu’île de Tahiti.

Un volcan qui crachait encore le feu en 1981…

Si Mehetia est déserte depuis le début du 20ème siècle, elle fut longtemps un pôle économique très dynamique car elle servait d’escale aux navires entre Tahiti et les archipels des Tuamotu-Gambier et des Australes.

Elle est aujourd’hui interdite d’accès sans autorisation officielle.

 

L’île fermée de Maiao (17° 39 19.89 S - 150° 38 3.53 W)

A seulement 75 km à l’ouest de Moorea, l’île de Maiao est un exemple unique en Polynésie française.

Maiao, l’île « interdite » vue du ciel

En effet, par choix délibéré de ses trois cents habitants, elle ne dispose d’aucune piste pour accueillir des avions et se refuse à accueillir le moindre touriste pour une duré supérieure à quelques heures. Encore faut-il qu’il en fasse la demande et qu’elle lui soit accordée.

D’une superficie totale de 9 km², son plus haut sommet culmine à 154 m au-dessus de l’océan Pacifique et ne porte pas de nom.

Son lagon ne s’ouvre sur l’océan que par une seule passe naturelle, réputée très dangereuse, et une petite passe artificielle à l’opposé de l’île, creusée uniquement pour le passage des pirogues et petites baleinières.

Beaucoup d’eau douce à Maiao, mais hélas pas potable

Le cœur de l’île est occupé par deux lacs aux eaux saumâtres : le lac Rotoiti (au nord) et le lac Rotorahi (à l’est).

L’économie de l’île repose exclusivement sur la production de feuilles tressées de pandanus (qui servent à réaliser la toiture des fare traditionnels) et la production du coprah.

 

Moorea, l’île sœur de Tahiti (17° 29 31 S - 149° 50 8 W)

Située à 17 km seulement au nord-ouest de Tahiti, Moorea couvre une superficie de 133,50 km² et compte plus de 16 200 habitants.

Moorea, une île magnifique et encore préservée

Elle est hérissée de huit montagnes dont la plus haute, le mont Tohiea, atteint 1207 m.

Elle possède également deux grandes baies somptueuses dont l’une, la baie de Cook, est considérée par ses habitants comme la plus belle baie du monde.

Le tour de l’île est parsemé de nombreux villages s’étirant le long des plages.

Moorea est entièrement cernée par une barrière de corail, son lagon s’ouvre sur l’océan par 12 passes, toutes navigables.

Les merveilleuses baies de Cook et d’Opunohu vues du belvédère

Si l’économie de l’île repose essentiellement sur l’agriculture (elle produit notamment l’essentiel des ananas consommés en Polynésie et abrite le seul lycée agricole du Pays) et le tourisme, Moorea est devenue, depuis quelques années, une banlieue de luxe pour Tahiti. De nombreuses navettes maritimes quotidiennes la mettent à 35 mn de Tahiti.

 

Tahiti, l’île mythique (17° 31 12 S - 149° 33 36 W)

Avec une superficie de 1 042 km² et 178 173 habitants, Tahiti est, de loin, la plus grande et la plus peuplée des îles de Polynésie française.

Tahiti iti et Tahiti nui

Elle possède également, avec le mont Orohena (2 241 m), le plus haut sommet des cinq archipels. Mais on y trouve quatre autres sommets dépassant les 1 332 m.

Poumon économique de la Polynésie grâce à son port, pouvant accueillir pétroliers et porte-conteneurs, et son aéroport international, elle en est aussi la capitale politique et administrative.


A l’intérieur de l’île, l’autre visage de Tahiti

Si Tahiti fit rêver les premiers explorateurs que furent James Cook et Louis Antoine de Bougainville, l’île a perdu bien de ses attraits, blessée qu’elle est par une urbanisation galopante non maîtrisée et une privatisation presque totale de son littoral.

Son lagon, lui, subit les outrages de tous les rejets d’une importante population dont les eaux usées ne sont presque pas traitées.


Les Îles-Du-Vent en quelques images
Escale obligatoire (aéroport oblige) pour tous les visiteurs, Tahiti recèle pourtant (pour qui s’en donne la peine) de nombreux trésors.

*tabu : ou tabou, qui veut dire frappé d'un interdit, vient en réalité du mot polynésien "tapu" dont il est une déformation contemporaine.

 

Un article de Julien Gué

dimanche 18 novembre 2012

Maiao, aux Îles-du-Vent


 L’île interdite aux touristes

 

C’est en mémoire d'une cuisante expérience que les habitants de Maiao ont décidé de ne plus accueillir de visiteurs et encore moins d'immigrants.

Située par 17° 39′ 19.89″ S et 150° 38′ 3.53″ W sur les cartes marines, la petite île de Maiao se trouve donc dans l’archipel de la Société à environ 100 km au Nord-ouest de Tahiti et 75 km à l’Ouest de Moorea.

Petite histoire de l’île de Maiao
Pour les Polynésiens, Maiao était à l’origine connue sous les trois noms de Tapua’e Manu (littéralement « l’empreinte des pattes d’oiseau »), de Maiao Iti (petite Maiao), ou encore de Teanuanuaiterai (arc-en-ciel). Ce dernier nom lui ayant été donné pour les nombreux arcs-en-ciel qui s’y développent en raison des deux lacs volcaniques qu’elle abrite.

L’île de Maiao vue du ciel par un satellite

Le premier occidental à avoir posé le pied sur cette petite île fut le capitaine britannique Samuel Wallis, en 1767.

Le capitaine Cook l’y suivit deux ans plus tard en 1769 puis, en 1774, c’est le navigateur espagnol Boenecchea qui y mouilla quelques jours.

La belle Maiao vue d’un avion volant vers Raiatea

A l’époque, Maiao dépendait de la royauté de Huahine, une des Îles-Sous-Le-Vent. Lorsque, en 1888, Huahine fut rattachée à la France, Maiao iti n’eut d’autres choix que de faire de même.

C’est en 1904 qu’elle fut, administrativement, rattachée à la circonscription de Tahiti et dépendances. Aujourd’hui, elle est une commune associée à Moorea, formant la circonscription de Moorea-Maiao, dans l’ensemble des Îles-Du-Vent.

Lors du recensement de 2007, il y avait 299 habitants à Maiao. Et il est intéressant de noter qu’il s’agit d’une population relativement jeune.

L’arrivée à Maiao en bateau

Voici l’histoire qui fit de Maiao une île refermée sur elle-même.

Dans les années 1920, un citoyen britannique du nom de Eric Trower s’installa dans le village de Taora O Mere à Maiao et y ouvrit un magasin où l’on trouvait à peu près tout ce que l’on pouvait rêver à l’époque, au cœur du Pacifique.

Usant et abusant du goût des insulaires pour tout ce qui venait de l’extérieur, il ouvrit crédit à tous ses clients… Puis un jour se lança dans le recouvrement de toutes ces créances.

Bien peu de gens, à l’époque, disposaient de liquidités dans ces îles et leur seule richesse était leur terre. Et c’est ainsi qu’Eric Trower devint propriétaire de 80 % de l’île !

Avarei, le quai de Maiao

Il fallut, vers 1935, l’intervention de l’Etat et du pasteur Moreau pour résoudre le problème.

Dans un premier temps, l’Etat solda la dette des habitants auprès du commerçant indélicat et devint donc propriétaire de toutes les terres. Le pasteur Moreau, lui, poussa les habitants à constituer une coopérative afin de pouvoir racheter leurs terres à l’Etat.

C’est ce douloureux épisode de leur histoire qui a rendu très méfiants les habitants de Maiao, les amenant à imposer une règlementation très restrictive quant aux conditions de séjour dans leur île. Ainsi, en dehors des personnes ayant une indiscutable raison de séjourner sur l’île (missions médicales, scientifiques, etc.) nul n’a le droit d’y passer la nuit.

Le sommet de Maiao et un bout de l'un des lacs

De même, seules les personnes originaires de l’île peuvent espérer obtenir l’autorisation de s’y installer. Encore faut-il que leur demande soit acceptée par la collectivité.

Maiao, une île pas comme les autres
D’une superficie d’à peine 9 km², Maiao est dominée par un sommet de 154 m qui ne porte pas de nom.

L'intérieur de Maiao vu du sommet

S’il est formé de basses collines aux pentes douces, le reste de l’île présente deux particularités :
- deux petits lacs d’eaux saumâtres se font formés dans les anciens cratères : le lac Rotoiti (au nord) et le lac Rotorahi (à l’est), juste aux pieds du sommet de l’île ;
- une assez importante zone de marécages occupe une part non négligeable de l’intérieur de l’île, dans sa partie Nord.


Maiao, l’île interdite aux touristes

          Le village de Taora O Mere se trouve dans la partie Ouest de l’île, celle qui est baignée par un vaste lagon très peu profond.

Une seule passe naturelle permet d’accéder à la terre s’ouvre à la pointe Sud de Maiao, mais une autre, ouverte à l’explosif dans le récif celle-là, permet à des baleinières et autres petits esquifs de sortir en mer sans avoir à se rendre jusqu’à la passe Sud.

Maiao côté lagon

Peu touchées par les « progrès » du monde moderne, Maiao est certainement l’une des îles polynésiennes qui a le moins changé depuis de nombreuses décennies.

Maiao, l’économie de l’isolement
Ayant refusé de jouer la carte du tourisme pour se développer, l’économie de Maiao repose sur quelques cultures vivrières, un peu de coprah, une activité de pêche presque totalement réservée à la consommation locale et, surtout, la culture du pandanus.

Les merveilleuses plages de Maiao restent réservées aux seuls habitants

Ce sont en effet les habitants de Maiao qui produisent la quasi-totalité des panneaux de pandanus tressés qui servent, aujourd’hui encore, à la fabrication des toitures traditionnelles.

Vous savez bien, ces merveilleuses couvertures végétales qui coiffent les bungalows sur pilotis des hôtels de luxe que l’on voit sur toutes les publicités des agences de voyages…

Si les fare de l’île sont, eux, en tôle d’aluminium ou en zinc, c’est afin de faciliter la récupération des eaux de pluie. Car l’eau est une denrée rare et précieuse dans une île isolée et plate comme Maiao.

Retour d’une journée de pêche à Maiao

Pas d’avions pour accéder à ce petit paradis. La seule liaison maritime se fait à partir de Moorea, elle n’est pas régulière et ne peut transporter qu’une douzaine de passagers à la fois en plus du fret.

Il arrive aussi que des pêcheurs de Moorea fassent la traversée et emmènent quelques passagers, mais ce n’est guère fréquent et surtout imprévisible.


L’excellent reportage de Laurent Jérôme pour L’émission Thalassa

           Pour toutes ces raisons, Maiao ne figure pas sur les guides touristiques et n’est pas fréquentée par les tour-opérateurs. Et pour ces mêmes raisons, l’île mérite plus que largement que l’on fasse le détour jusqu’à elle, quand bien même on ne puisse y rester que quelques heures.


A consulter également :


 

Un article de Julien Gué

mardi 13 novembre 2012

Le dernier des piroguiers polynésiens


Maau Romeo Patoia

Il n'y a plus que lui, dans toute la Polynésie, pour fabriquer des va'a (pirogues) selon la méthode traditionnelle: en partant du tronc d'un mara choisi sur pied.

La pirogue à balancier, ou va’a, est incontestablement l’objet le plus emblématique du peuple polynésien et de sa culture. Depuis de nombreuses années, la pratique de ce sport ne cesse de se répandre. Dans tout le triangle polynésien bien sûr, mais un peu partout dans le monde aussi. Ainsi, on voit naître des clubs en France métropolitaine, en Allemagne, aux Etats-Unis…

Maau Romeo Patoia, maître piroguier

Aujourd’hui, presque toutes ces pirogues de compétition sont en fibre de verre, voire en carbone. Mais jusqu’en 2008, les va’a en bois de Maau Roméo Patoia, entre les mains des rameurs de Shell Va’a, le club le plus titré de Polynésie, remportaient tous les trophées. Dont le plus convoité d’entre eux: la Hawaiki Nui Va'a.

 

Le dernier des piroguiers

Initialement employé d’une banque locale, le Tahitien Maau Roméo Patoia a quitté son emploi pour se consacrer exclusivement à sa passion il y a quinze ans: fabriquer des pirogues. Ce qu’il fit avec un énorme succès puisque ses va’a furent longtemps considérés comme les meilleurs que l’on puisse trouver.

En 2006, il décida de se consacrer exclusivement à la réalisation de pirogues hors normes, et tout particulièrement aux pirogues traditionnelles creusées dans un tronc d’arbre. Il est aujourd’hui demandé d’une rive à l’autre du Pacifique: des U.S.A à Hawaï, du Chili à l’Australie, et dans tous les états insulaires du Pacifique Sud.

L'atelier du maître piroguier

Le va’a dont je vais vous conter l’histoire est destiné à un club de jeunes rameurs désargentés. Cette pirogue exceptionnelle est donc un cadeau de Roméo à la jeunesse polynésienne.

 

Naissance d’un va’a

Tout commence par une longue ballade en montagne, sur les flancs du mont Marau à Tahiti, à la recherche de l’arbre idéal. En réalité, Roméo Patoia en a déjà repéré deux ou trois qui devraient faire l’affaire. Il va s’agir de choisir le bon.

C'est là, sur les flancs du Mont Marau, que va naître le va'a

Après avoir ausculté les trois mara* candidats et longuement hésité, le choix est fait.

On reviendra très vite avec l’outillage nécessaire pour l’abattage et commencer le travail. Ce qui sera fait dès le lendemain.


Naissance d’un va’a à flanc de montagne…
L’outillage, ce sera la seule véritable entorse à la tradition: les haches et coupe-coupe des ancêtres ont laissé la place à de tonitruantes tronçonneuses, disqueuses et raboteuses!

Roméo travaille sans plan, et sans aucun outil de mesure ou de traçage. La pirogue, elle est là, dans son esprit, depuis l’instant où il a jeté son dévolu sur cet arbre précis. Et c’est en se fiant à son œil et à cette image en lui qu’il guide sa machine, donnant forme à l’énorme tronc.

La future pirogue retournée, il faut maintenant la creuser…
Lorsque la carène est formée il faut la retourner, ce qui n’est pas une mince affaire, afin de pouvoir l’évider. Ce n’est qu’une fois ce travail terminé que l’on pourra envisager de transporter (à dos d'hommes !) cette ébauche de pirogue jusqu’à l’atelier.

 

Quand l’arbre devient nef

Dans l’atelier de Romeo à Faa'a (Tahiti), l’esquisse de coque est posée sur des tréteaux. Là commence un long et minutieux travail de mise en ligne de la coque, d’effilage de l’étrave, d’équilibrage des lignes d’eau… Tout ce travail se faisant, là encore, avec comme unique instrument de mesure l’œil de l’artisan. La tronçonneuse n'est plus utilisée à ce stade, le rabot électrique a pris sa place sur l’établi.

Roméo dans ses œuvres au rabot électrique
Le bois se lisse, les rondeurs effilées du va’a apparaissent lentement et la beauté toute de finesse et de puissance de la coque s’impose lentement.

Maintenant, il reste à peaufiner l’intérieur de la coque, fabriquer et installer les bancs des rameurs et, élément fondamental du va’a, fabriquer et installer le balancier.

 

En attendant la mise à l’eau

Tout ce travail s’effectue avec le concours permanent des jeunes du club des Tamarii Aaro de Arue, destinataires finaux de la pirogue. Sans ce cadeau de Roméo, jamais ces jeunes n’auraient pu s’offrir une telle embarcation, et donc participer aux différentes épreuves du championnat polynésien. L’objectif ultime étant, bien évidemment, la Hawaiki Nui Va'a…


Des flancs du Mont Marau à l’atelier du piroguier…
Dès la fin de ce mois de février 2010, la pirogue sera mise à l’eau et ces jeunes gens pourront commencer l’entraînement afin d’être prêts pour le début de la saison…

Bien évidemment, ces dernières touches de finition et ces premiers coups de rames feront l’objet d’un très prochain article. Pour rien au monde je ne voudrais rater l’instant magique où ce va’a exceptionnel prendra vie et s’élancera sur son élément, les eaux du Pacifique Sud…

Remerciements à Gilles Bordes (photos) et à Maau Roméo Patoia pour la chaleur de son accueil.

Lexique :
*Mara : Neonauclea forsteri, arbre de haute futaie au tronc très droit et au bois imputrescible.

 

Un article de Julien Gué