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mercredi 10 octobre 2012

Térence, héritier de Carthage


Un précurseur de l’humanisme

 

Faut-il donc naître esclave pour prendre conscience de la condition humaine ? Il y a plus de 2 000 ans, Térence le Punique dénonce le scandale de la xénophobie : « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger »

Bien triste comédie que notre humanité ! Le message du dramaturge de l’Antiquité de la Tunisie ne semble pas s’être fait une place d’honneur dans le concert des idéologies et des dogmes qui ont suivi sur le même territoire. Nous en payons d’autant plus la note que la planète s’embrase à coups de dictats ou de fatwas sexistes !

Aux origines de la comédie

Quelques quatre ans après la capitulation d’Hannibal, naît Publius (198 ? av.J-C), de son prénom. Encore enfant, il est réduit en esclavage et vendu au sénateur romain Terentius, d’où son patronyme. Afer, l’Africain, de son surnom, tel que l’impose l’Empire Romain, le victorieux, s’octroyant les territoires périméditerranéens de l’Empire Carthaginois.

 

 Térence « enluminé » par l’abbaye de Corvey en 823 

Beau, talentueux joueur de flûte –on croirait entendre les accents du naï tunisien !-, Publius Terentius Afer, dit Térence, « reçoit une éducation d’homme libre et est rapidement affranchi.», d’après Suétone. Que n’obtient la Beauté !!!

 

A Rome, où il fréquente l’aristocratie, il s’adonne à l’écriture dramaturgique. Ses pièces participent de la comédie grecque (comedia palliata), pour se distinguer de la norme vestimentaire romaine. Outre sa contestation du conformisme, il y glisse des accents philosophiques et éthiques.

 

Ainsi,  dresse-t-il des portraits acerbes de ses contemporains. Six ans lui suffisent pour créer 6 comédies. Il part pour l’Arcadie (Grèce), mythique pays du bonheur. De retour, il disparaît en 159 av.J-C. Naufrage ? Chagrin ? Finita la commedia !

 

Le pallium, une étole à décrier la toge !

Comédie de mœurs, comédie larmoyante, comédie sentimentale, la psychanalyse se fera fort de puiser dans les nouveaux mythes de Terence. Mais aussi, n’oublions pas que Térence écrivait pour un public de lettrés !

 

Déments « bourreaux de nous-mêmes » !

Térence réduit tout l’aspect farcesque pour approfondir l’analyse de ses personnages et innover dans la comédie de caractères : la veine du komos (excès : à l’origine de ces processions dionysiaques qui ont engendré la kômôidia grecque) se contente du sourire. L’auteur serait-il un irréductible de la sensibilité, voire de la tendresse ?
C’est à contre-courant de l’éthique ségrégationniste des occupants romains que Térence essuie un scandale mais triomphe avec cette sentence humaniste : «Homo sum, humani nihil a me alienum puto » (Je suis homme, je pense que rien de ce qui est humain ne m’est étranger).

L’avant-scène du théâtre de Dougga

En effet, dans sa comédie à thèse intitulée L'Héautontimorouménos (soit, L'homme qui se punit lui-même), le père s’exclame ainsi (acte I, sc. I). Le propos se situe bien au-delà du thème des relations intergénérationnelles et du sadomasochisme.

 

P. Leroux l’évalue de cette manière : « Hormis un vers de Térence, quelques mots de Cicéron, quelques phrases de Sénèque, l'antiquité tout entière n'a rien d'où l'on puisse conclure, je ne dis pas la solidarité réciproque du genre humain et l'unité de l'espèce humaine, mais la fraternité des hommes, dans l'acception la plus vulgaire.

 

« La première fois que le sentiment de l'humanité collective s'exprima à Rome, ce fut un affranchi, un enfant de Carthage, enlevé à sa famille et nourri par les Romains comme esclave, qui le formula, et cette formule était si nouvelle qu'elle frappa d'étonnement tout le monde.»

 


Comme un cri poussé  par notre Terre ! (Michael Jackson)

Sur la même terre de Carthage où il fut étudiant cinq siècles plus tard, le théologien chrétien, saint Augustin ponctue ainsi l’événement : «La première fois, qu'on entendit prononcer à Rome ce beau vers de Térence, il s'éleva dans l'amphithéâtre un applaudissement universel ; il ne se trouva pas un seul homme dans une assemblée si nombreuse, composée de Romains et des envoyés de toutes les nations déjà soumises ou alliées à leur empire, qui ne parût sensible à ce cri de la nature.»

De l’étrange à l’étranger : du barbare au Berbère

Les malentendus s’enchaînent aux quiproquos et perdurent depuis l’Antiquité. A l’époque, le terme « barbare » est l’équivalent d’étranger : tous les peuples dont la culture et la langue sont différentes de celle du citoyen à part entière.

 

Paraissent donc étranges, sans aucune allusion péjorative, les autres peuplades, tout comme les esclaves. C’est à la fin de l’empire romain que surgit le mot Berbère pour désigner les Numides ou les Libyco-puniques.

 

Masque apotropaïque punique

La notion se durcira au cours de l’histoire. Ce communautarisme qui éradique tous les signes des Berbères depuis la conquête arabe est communément admis dans tout le Maghreb. Masques et autres objets qui chassent les influences néfastes ne serviront à rien !

 

L’œuvre de Térence, se trouve indéniablement à la jonction des phénomènes de société antiques ou actuels. Seul le titre de L’Eunuque (166 av. J-C) semble en effet caduc ; mais ni la problématique du mariage d’argent, ni le personnage de la courtisane.

 

Cette pièce, comme quatre autres, se trouve traiter de la même urgence  qui secoue l’actualité du 21ème siècle en Tunisie : le viol ! L’Andrienne (166), L’Hécyre (165), Le Phormion (161) et Les Adelphes (160). Il avait bien fait d’insister Térence ! La leçon n’est toujours pas intégrée.

 

Une œuvre ancrée dans l’humain

" Quant aux autres travers de la société, ils s'avèrent tous autant archaïques que contemporains. Le mariage d’argent, le fils forcé aux épousailles,  le chantage, la corruption, l’amour interdit d’un fils de famille pour une artiste, l’éducation permissive ou répressive, la débauche et… la bigamie ! "

 

Qu’en va-t-il de l’Homme ?

Qu’en va-t-il des écrits d’abord ? Les œuvres de Térence, enluminées, ont voyagé jusqu’en Amérique latine : œuvre d’un païen inscrite au Codex du Vatican. Elles ont inspiré Molière, Diderot, La Bruyère, Sainte-Beuve, Baudelaire, Michaud et d’autres écrivains ou philosophes de la tolérance.

 

 Elles se sont envolées, les parchemins jaunis, son message d’amour, flétri. Quant aux autres, elles ont occasionné bien des retours en arrière vers des esclavages voilés et certaines barbaries codifiées au nom de l’éternité et de la xénophobie. Sous couvert de vertu éthique : on tranche, pend, lapide, ensevelit, torture, séquestre, mutile.

 


«Homo sum and I hate humanity » (Decapited) .

Sans parler des manifestes à l’ostracisme qui s’ouvrent des voies inénarrables, menacent les artistes, les sportifs, tous ceux qui ont trait à la culture.

 

Térence, ton héritage se trouverait-il conspué par le hard band qui te parodie ? Ou faut-il interpréter au second degré la chanson du groupe polonais Decapited qui clame le dépôt de bilan de notre planète ? Plus nihiliste, tu meurs : «Je suis homme et je hais l’humanité, méprise la culture et crache sur la loi. Depuis que Néron a brûlé Rome, tous les chemins en bon état mènent à l’enfer…». 

 

Foin des « philosophobes » ! Ils nous ramènent à la bestialité.

 

Exhumons Voltaire et sa formule lapidaire pas plus optimiste : «Je ne saurais m'accoutumer à voir des singes métamorphosés en tigres : Homo sum, cela suffit pour justifier ma douleur.» (Lettre à M. de Chabunon).

 

Un article de MonaK


3 commentaires :

  1. Réponses
    1. Passionnant Térence, son aura, son legs !!! C'est tout de même grâce à un destin exceptionnel que cette figure est passée incognito et exclusivement au crédit de l'histoire littéraire Latine !

      Mais il n'est pas le seul d'ailleurs Apulée, Tertullien, Cyprien... ne sont pas revendiqués dans l'histoire officiellement enseignée dans les collèges Tunisiens.

      Le clivage Orient/Occident géopolitique y est pour beaucoup dans cette forme d'éradication.

      Il est admis par les universitaires tunisiens que le Théâtre tunisien ne commence que sous la domination ottomane des beys, parce qu'écrit en arabe !

      Rien de ce qui a existé sous Carthage en matière de forme théâtrale n'a survécu à la destruction de la bibliothèque de Carthage, incendiée par les sbires de Scipion. Un pan des arts libyco-punique, totalement disparu !!! et seulement évoqué par les historiens de l'Antiquité...

      L'empire de Carthage ne figure même pas dans les manuels d'histoire des collèges français : et pourtant il a duré 6 siècles !!! et sa suprématie maritime s'étendait jusqu'au golfe de Guinée !!!

      Méconnaissance mutuelle ou l'Homme devient étranger pour l'autre !!!

      Quant au site de la colline Sainte-Monique et la rade d'où a embarqué la mère d'Augustin, n'en parlons pas! Les Tunisois eux-mêmes l'ont dévolu à l'"oublieuse mémoire" ...

      Merci, Dominique Oriata TRON

      MONAK

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  2. Merveilleux Terence, notre frère. S'il reste au moins un texte de l'ancien Carthage , est il écrit dans une graphie proche du tifinagh ou plutôt plus proche de l'ancien phénicien ?

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