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lundi 26 novembre 2012

Serge Merlin



L’autre rêve…

 

Là, dans la boîte noire d’un théâtre ancien tendu de pourpre, il vient de déchirer la nuit, la solitude, le vide. Il vous entraîne jusqu’au vertige dans les labyrinthes du sordide et de l’abjection. Vous avez du mal à redescendre de votre nuage. Le théâtre est cette fabrique d’illusions.

Vous êtes au top de vos sens, comblé : vous vous êtes laissé embarquer par le corps, le cœur, vous étiez autre, vous étiez lui. Le temps d’un spectacle, vous vous êtes gaspillé en sentiments et chocs émotionnels. Vous avez endossé les petits riens, les choses de la vie, les grands pourquoi du sens à la vie. Concerné, ému, complice, bouleversé, à bout de nerf.

L’image et son double

Le phénomène c’est qu’il soit parvenu à vous intéresser au sort dérisoire de l’anti-héros de Beckett, un certain Krapp. Le phénomène, c’est qu’il vous ait fouaillé les entrailles avec des lambeaux de vie. Harponné, la secousse vous submerge. Le phénomène est un acteur, un monstre de scène : il a retourné votre tranquillité comme une crêpe. Vous n’avez plus qu’un souffle : admiration. Serge Merlin.

 

Seul et son double

La Dernière Bande commence par une image de fin. Tout a l’air de s’enrayer. Le personnage semble s’abimer dans la mort. Comme un Hercule, il soulève les lourds pans du souvenir qui l’enlisent. L’impression d’oppression renforcée par l’exiguïté du théâtre.

L’Œuvre, un théâtre désuet

Sans cesse cette sensation que tout se déroule à l’envers. Que la logique ne provient que des sursauts de l’acteur. Et c’est ce genre de défis constamment repoussés qui créent cette dynamique folle. Vous ne savez où donner de la tête, les sens exacerbés.

Pas un moment du spectacle qui ne soit habité. Pourtant le vécu c’était avant, enregistré sur la bande qui déroule ses bribes. Trente ans avant que ne s’ouvre le rideau ! Le fait-il croire. Chaque instant révèle une nouvelle facette : dans le ton, l’allure, la mimique, le timbre. Pas deux moments identiques. A contrario de la bande qui patine, bégaie, se répète. Chaque amorce détient sa propre couleur. L’acteur est multiple.

Le dialogue en retour

Tout se joue dans la fluidité. Semblable au «flow» (pour prendre le terme du slam), au « courant » qui oxygène sa parole, la précipite hors d’haleine, la scande de ruptures et de silences.

L’éphémère

Le rideau de scène retombe sur le magnéto. Serge Merlin, vient de quitter Krapp, personnage-parenthèse d’une heure. Dans la loge, l’homme est autre. Il l’était déjà au salut, ne traînant plus savate. Il n’est plus le bonhomme cassé, hirsute, il l’a joué à souhait. Son grimage de vieillard grisonnant envolé ! Pfffffffffffffffffft

L’acte théâtral est fugace… Même s’il a été intense, ardent.

Au ciel d’un plafond-miroir
Dans le foyer séculaire, au plafond suranné, c’est une autre atmosphère. Nous n’avons pu prendre de photos, nous restent le croquis, l’ambiance, l’empreinte. Un monde de prévenance, de générosité et d’accueil où il fait exister l’entourage : sa femme Michelle qu’il nous présente ; nous, qui sommes venus le visiter.

La situation semble inversée : le spectateur, maintenant, c’est lui. Et il s’amuse de nous voir un peu désemparé. Car nous portons des nouvelles de la Terre, du réel, à lui transmettre. Un message de gratitude d’un de ceux qui l’ont côtoyé à leurs débuts. Et la boutade fuse : «Et il est devenu comédien ? Je leur disais bien de ne pas faire de théâtre, que ce n’est pas un métier ! »


 Serge Merlin croqué en vrac par Monak
Le hic, Monsieur Merlin, c’est que votre seule présence leur file le virus. D’une certaine façon, c’est ce que vous fêtez, dans votre loge : la transmission, le relais, la connivence. Des admirateurs, vous avez l’air étonné d’en susciter, comme en cette soirée. Les jeunes générations ne manquent pas de venir y puiser une leçon de grand théâtre.

Vous êtes encore fébrile, tout attentionné et réjoui par notre présence. Vous nous congratulerez, de vos deux mains, brûlantes.


Un florilège

 Une petite enclave, sans protocole, notre venue. Notre statut de groupie et sourires partagés. Nous avons échangé, avec ou sans les mots qui conviennent vraiment, notre plaisir mutuel. Vous, de l’avoir procuré ; nous, de nous en rassasier.

La dernière bande en son œuvre

 Il a tout donné sur scène. Pas un moment où le spectacle ne retombe. Fougue, véhémence, l’acmé de l’éclat et de l’agonie en gémellité.  Suite à ce perpétuel bouillonnement, cette tension toute en maestria, le relâchement, la délivrance.

Et le naturel, avec cette pointe d’humour qui émaillerait de la prestation ? Dérision et autodérision. Un pétillement de malice dans le regard : on est en coulisses ; sans objectifs témoins, sans regard extérieur, sans magnéto. L’adrénaline est partagée, à son summum. On est au théâtre, l’acteur est un expert. 

A l’affiche
 Il fait vibrer la salle. Il affectionne particulièrement ces jeux de lumière d’un metteur en scène-poète (Alain Françon). Ils le découpent dans le noir, le projettent en ombre chinoise, entre expressionnisme exaspéré et ciselure d’orfèvre. Puis, comme pour prolonger les flammèches d’un incendie intérieur, ses mains deviennent l’instrument esthétique des clair-obscur. Elles sont langage, chorégraphie du mutisme, volutes des mondes parallèles.

 Elles ne sont pas les seules à affirmer leur liberté. La partition de l’acteur est un vrai feu d’artifice. La perfection dans les moindres détails. Aucune contrainte. Le paradoxe réside dans cette mouvance, toute en nuances et en densité.

Serge une figure…
 Il nous imprègne de l’univers figé de ce mort-vivant, de ce résidu des catacombes, tout en y faisant sourdre des étincelles. Il s’en détache comme d’un songe. Il se construit dans l’ombre de chrysalide. Il est acteur.

Le paradoxe, c’est qu’il a pu édifier un monde, sur des vies qu’il déchiquète.  Jeu entre personnage et acteur.  Image atteinte comme en rêve. Miroir de soi, comme un rêve. Devenir, être son rêve.

Dans cet univers de négation, Serge Merlin : positivement, il déchire ! 

 

Un article de Monak

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