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mardi 12 juin 2012

Festival de Djerba

« Danse à l’Île »


Eloigné dans le temps, effacé de la mémoire, le mythe du « fruit de l’oubli », le « lotos », tentation des compagnons d’Ulysse ? La crainte de l’impossible retour ne freine ni le Ministère tunisien du Tourisme, ni la Compagnie aérienne Tuninter, à investir dans le tourisme culturel. A Djerba, pas d’infrastructure pour des gîtes festivaliers, et surtout pas de prix promotionnels pour les Tunisiens (comme c'est le cas pour les festivals de Tabarka ou d’El Jem).

La porte étroite de l’Art (Galerie Dar Cherif)
L’initiative reste de l’ordre du privé et ne suffit pas à la demande. Cette année, l’assistance a été entravée par ce genre de vide politique. Et le gouvernorat de Médenine ne bénéficie d’aucune manne pour enrayer la précarité insulaire.

Une île du monde
Pour cette 2ème édition du Festival « Danse à l’Île », Salim Ben Safia, danseur de Montpellier, a essuyé les retards dus aux revendications du personnel naviguant de Djerba, en ce mois de mai. Ce qui n’a nullement perturbé le solo qu’il s’est chorégraphié : Je ne me reconnais plus. La pièce y philosophe en toute lucidité schizophrène.

Salim Ben Safia dans la salle d’exposition
Salim flirte avec l’abstraction, le non-lieu, la surface lisse, l’évolution minimaliste. Tout se passe comme si le vécu était aseptisé. A l’inverse, le duo Baraniya (L’étrangère, création "Danse à l’Île" 2012 d’Imed Jemâa), emprunte à l’île sa couleur musicale et scénographique, tout en y convoquant l’universalité d’un texte de l’exil.

De l’isolement au nomadisme, de l’exclusion à la différence, de l’écart à la conjonction des individualités, de l’expérience de l’autre et de son vécu, des questions au cœur de l’actualité des émigrations d’élection !

L’archipel du corps
Le festival joue pleins feux sur les nouveaux chorégraphes : soit danseurs ou musiciens, dans les pièces signées Imed Jemâa, soit créateurs. Karim Twayma se délecte dans sa production Dancing : exaltation de la danse, de sa prise d’espace, de ses débordements, l’art de vivre son corps.

"Dancing", un art de vivre
Dans une veine proche, modulée sur vibrations de l’instrument récent, concocté par les Suisses, s’inscrit Hang, au titre éponyme. Les danseurs y prennent ce plaisir de la poétique des sons, de leur résonnance : tel un intermède, qui n’en finirait pas de prolonger ses parenthèses sur le chaos. Envol subtil.

Plongée frénétique de ces dernières années, Nhar Rah (Le Jour Presse), de Imed Jemâa encore, ne s’en tient pas à ces quelques moments de fièvre révolutionnaire. Elle repose aussi sur un projet ancien de traitement des équilibres, entre électron libre et sa phagocytose dans la masse.

Entre flux et reflux
Le travail sur le mouvement y inclut des situations réalistes, reconnaissables par leur contexte historique : 14 janvier 2011, débandades et autres couvre-feux. La violence y est vorace et dynamise les risques pris par les danseurs, dans l’exécution de leurs sauts et de leurs chutes. L’adrénaline est au paroxysme. L’image, obsessionnelle de la révolte et de la mort.

"Nhar Rah", la cuisine de la survie
L’enjeu de cette récente création repose sur le concept du collage cher aux plasticiens. Des scènes d’un quotidien de survie s’y déploient, en véritables saynètes théâtrales.

Que le discours y soit politique, l’aspect n’est pas nouveau, dans le parcours du chorégraphe. Il avait déjà abordé les forfaits de la dictature islamiste algérienne, dans Çabra (Patience, 98). Les danseurs y brillent physiquement, ils en communiquent l’euphorie.

Parmi les quatre chorégraphes tunisiens de la nouvelle génération, les deux suivants s’aventurent dans la critique sociale et la dénonciation des mentalités rétrogrades. Mais s’ils osent transgresser les tabous, ils semblent déclarer que l’issue n’est pas pour demain.

L’aventure des sens
Tous deux, pourvus d’un comédien, les ont induits dans leur dynamique chorégraphique. Les danseurs, fonctionnent dans cette récidive interminable de l’absurde.

"Nafak", une atmosphère à la Kafka
Nafak (Tunnel) de Marwen Errouine, oppose individu et concassage par la société. Pas de répit, pas de repos : au-delà de la destruction de l’autre, l’anathème poursuit son lent travail de sape et  continue à opérer.

Œuvre d’une minutie imparable, elle joue d’empilements et d’imbroglios. Cruauté omniprésente, les claques fusent, la brutalité réciproque en essuie les revers. Risques calculés, non sans dangers. Les danseurs en pleine maestria de figures complexes, au bord des limites.

Skett, les tourbillons du silence
Elle pourrait s’intituler « Dégage ! et après », « Délivrance et ensuite ?», car elle aborde autant les engrenages d’une société figée, que les impératifs d’une spiritualité close sur elle-même. Wajdi Gagui opte a contrario pour Skett (Silence).

La roue des sempiternels recommencements ne cesse de tourner sur elle-même, au propre comme au figuré.

Y a-t-il un metteur en scène dans la salle ?
Tout comme ce Festival, s’achève sur une note de dérision la dernière soirée sur les projections qui ont fait la danse en Tunisie avec Nuit Blanche. Une courte pièce, sur le mode de l’absurde et du comique : Y a-t-il un metteur dans la salle ? La danse, alors, un succès dérisoire ?

Un article de MonaK

NDLR : Ce que ne dit pas, par modestie, l'auteure de l'article, c'est que la pièce "Baraniya, l'étrangère", chorégraphiée par Imed Jemâa, a été écrite et interprétée par Monak elle-même, alias Moniq Akkari.

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