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mercredi 3 avril 2013

Julien Gué et le théâtre


Un rêve ou un engagement ?


Au cas où vous ne l’auriez deviné, le théâtre est engagement. Un contrat signé avec cet art de l’image vivante. Si Julien Gué cisèle ses pièces en véritables objets de plaisirs scéniques, il en privilégie l’essentiel : la relation au public. Le théâtre est acte de transmission. Art de la communication, il a ses exigences, comme pour tout métier.

Son œuvre, son rêve, c’est son combat. Un point, c’est tout. Réflexe d’artiste, il n’est pas sans évoquer, d’autant plus dans les îles polynésiennes, Les Enfants du Paradis du tandem Marcel Carné-Prévert (1943) : tant pour son traitement poétique que pour ses intentions. Proposer un monde où l’amour est roi, où « l’amour (s’inscrit) comme acte de résistance ». Et c’est bien « d’une déclaration d'amour aux acteurs et à la scène » dont fait preuve Julien Gué, dans son court passage sur le plateau de télévision de Polynésie 1ère à Papeete.


Un cri d’alarme à « Fare Ma’ohi » sur Polynésie 1ère 
Tel est donc le message livré par Julien Gué au cours de l’émission Fare Ma’ohi. A la question « Quel est votre regard sur le théâtre polynésien ? » : la réponse de Julien Gué est professionnelle.

Un théâtre sans histoire

« Secouer le cocotier » aurait pu être le titre de cet article, tant cette allusion résume la dynamique dans laquelle s’inscrit tout acte créatif qui se respecte et respecte le public. Tant la résolution des politiques est indispensable pour anticiper, organiser à long terme et prolonger la tradition de la représentation à ciel-ouvert : tant il semble dommageable que les compétences ne soient pas mises à contribution et que les potentiels soient voués à avorter.

D’une part, c’est bien aux artistes de métier qu’il incombe de définir les prérogatives du métier. De l’autre, la gestion du secteur théâtral ne peut s’envisager administrativement qu’en incluant pédagogie, statuts et code de l’emploi.

Faire exister le théâtre c’est le pourvoir des moyens de réhabiliter le rôle enfoui des arioi traditionnels, ces acteurs ma’ohi quelque part oubliés dans les décombres du passé. Les faire sortir du musée en structurant un domaine qui n’est pas le « Paradis » !

Le théâtre, cet ailleurs qui n'est pas le paradis

La citation de Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun, tirée de L'arbre et la poussière (1992) conviendrait parfaitement aux propos de Julien Gué (en remplaçant histoire par théâtre) : « Le peuple polynésien n'a pas d'histoire. Cette formule peut sembler lapidaire, mais elle est juste. Un peuple a une histoire quand celle-ci fait l'objet d'un enseignement systématique à tous les stades du développement de la personnalité des individus qui le composent. »

Julien Gué déplore que soit galvaudé l’art théâtral et qu’il soit confondu avec divertissement au rabais ou loisir d’amateur. La speakerine semble tomber dans le travers jadis signifié par Henri Hiro : se trouver « démentalisé de sa polynésianité ».

Déjà, sa pièce Ariipaea-Vahine (1978), issue du patrimoine polynésien, transmis de mémoire, illustre le mouvement de renaissance culturelle qu’il a initié. Entre mythe et histoire, elle faisait figure à l’époque d’acte de résistance. Elle n’a pas tenu longtemps dans la conscience populaire, par manque d’orchestration par les pouvoirs publics.

Henri Hiro et le théâtre « rermentalisé »
En droite ligne avec la tradition orale polynésienne, avec les pionniers de l’exhumation du  théâtre, à l’écoute des  lycéens qu’il a formés et qui pourraient maintenant vivre la scène et la faire vivre, des enseignants avec lesquels il a collaboré, des acteurs occasionnels qui se sont éclos sous sa direction, Julien Gué est porteur de ces attentes qui semblent trouver des échos partout ailleurs.

La Culture éventée

A brosser le panorama de la mondialisation de la culture, le constat de cette dévaluation de l’art se propage sur tous les continents : réduction des budgets étatiques à la culture, tracasseries administratives et fiscales qui plombent les productions, corruption politique et détournements de fonds, invasion des  réseaux financiers qui soufflent un vent de fadaises commerciales et en régentent abusivement ou fiduciairement le marché, idéologies théocratiques qui la déclarent tabou… la création est bien malmenée.

Le critère quasi mondial de loisir et de communication étant l’audio-visuel, les métiers de l’image sont particulièrement inquiétés. La création, surprenante et innovante par définition, est-elle si dérangeante ? Voyons comment réagissent les spectateurs de la séquence du 14 janvier 2013, signée Fare Ma’ohi. Ils ne se connaissent pas, sont de nationalités et de cultures  différentes. Ils viennent de trois continents : Afrique, Europe, Océanie. Ils se sont filmés, ils ont été filmés, ils ont écrit.


Richard Bohringer met les pieds dans le plat
Ta’ata Paskua commente ainsi, faisant allusion à Tahiti où il vit : « Le territoire est un véritable théâtre du pire ». En effet, l’image végète, l’image est frileuse, l’image se meurt ! Pas seulement celle qui se meut sur scène, mais celle qui se met en scène (photographie, série micro de Ta’ata). Ne resterait-il au créateur qu’à correspondre d’écran à écran ? L’image fixe ou animée se verrait-elle contrainte de s’enfermer sur elle-même ? Mais l’internet aussi se trouve harcelé. Car il s’agit bien d’information et de son muselage.

La seule image scénique qui s’impose est formatée : celle des packs publicitaires déversés par tonnes à coups de milliards. Simple argument de vente, elle rapporte à ses fomenteurs. Facile, simpliste, à portée des méninges les plus ralentis, elle s’entasse dans la mémoire comme une seconde nature. Bilan ? Elle se multiplie en réflexes conditionnés. Recette ? L’image est sans bavure, alléchante.

Théâtralité de l’ignorance, cet ersatz de savoir ne cultive pas les esprits : elle se borne à une bribe de mots assortie d’un jingle. Elle ne fait qu’emplir les décharges publiques du passetemps et les bedaines des téléspectateurs à coups de chips, de gourmandises et de chair enrubannée dans des écharpes de Misses. 

La culture miroir aux alouettes
Pourquoi fascine-t-elle ? C’est que son pouvoir de séduction entretient la confusion et tient en un mot : l’image-miroir…  Qui ne se prend pour une créature de rêve ? Un geste, un regard : le mimétisme lève des armées de modèles décérébrés.

Les loqueteux de la culture

Le monopole de la culture normative avorte de « Mozart assassinés » et de files de demandeurs d’emplois qualifiés dans le métier d’acteur. Dans un pays pourvu d’un dispositif-chômage, que propose Pôle-Emploi à la rubrique « professionnels du spectacle » ? Strip-teaseurs, cover-girls, entraîneuses ! ! !

Le cinéma renouvelle son marché à coups de figures-phares inédites sans prendre de grands risques parce qu’au montage se gomment les imperfections. Au théâtre, pour passer la rampe, l’apprentissage du métier est indispensable.

Les déclarations de Léo Caneri nous font entrer de plain-pied dans le débat intra et extra muros : le profit facile, ses réseaux de privilégiés et sa répartition. Un certain théâtre national français, en prospection sur l’île de Tahiti, enclin à promouvoir la formation et enchaîner sur un spectacle, a constaté le manque en la matière et davantage encore : le rôle de Julien Gué, son existence, ses compétences, son parcours de formateur (en sections BAC) leur ont été occultés à leur venue à Papeete. Dire que la concurrence est acerbe ne suffirait pas.


Léo Caneri nous parle du Théâtre à Tahitii
Certaine indélicatesse diffusée sur Facebook le gommerait inconsidérément de sa mise en scène 2011. Photos, reportages vidéo des répétitions (août-décembre), articles de presse évoquant aussi le ressenti des comédiens, interviews télévisées de l’auteure du conte initial démentent ce genre de commérages !

D’Espagne, nous parvient cet écho : « Cinq minutes de parole sur le Théâtre pour une émission culturelle : « c’est un peu court, jeune homme » (Cyrano de Bergerac) ! L’impression que la speakerine jouait sa place ? Un dialogue de sourds, mais le message est passé ! En plus, le cadrage, lamentable ! L’invité coincé dans un mouchoir de poche ! Heureusement qu’il est acteur, Julien Gué, ça se voit, ça se sent ! Il ne s’est pas décontenancé, il a émis les doléances qu’il fallait ! De la formation et des moyens ! Ici, dans notre petit bled, on a vite déchanté. On s’est recyclé ! ».

« Il a raison de monter au créneau : c’est tout de même la qualité qu’on attend quand on passe à la billetterie ! Les écoles de théâtre, ça fait toute la différence ! Dans la région parisienne (de mes universités), il est trop de troupes qui courent après les salles de répétition. La télévision se borne à ne retransmettre que des spectacles souvent piètres de vedettes de renom : à vous dégoûter du théâtre. Les associations d’amateurs, c’est souvent du n’importe quoi : les gens se font plaisir avec des gags, c’est sans relief ; heureusement que certaines font appel à des spécialistes ! J’ai connu ça. », commente AR, enseignante.

La complainte du Théâtre

Il semble alors que la culture soit un acte de résistance, que la lutte soit ouverte aussi face à des pouvoirs coercitifs (citons Brecht) ou dans un contexte d’inertie publique.

Ridha B. (ISAD)...le théâtre de la désillusion
En Tunisie, pays émergeant, le théâtre a constitué l’une des priorités du premier président de la république indépendante (1956). Avec la création du Secrétariat à la Culture (1961), un système dirigiste est mis en place, avec la constitution d’une « Commission d’Orientation » qui vise ou non (censure) les œuvres dramatiques. Dix ans plus tard, il fonde le Centre d’Art Dramatique, passé au stade d’Institut Supérieur (ISAD 81) avec la première génération d’universitaires.

Bien que la censure étatique ait disparu au lendemain de la révolution de 2011, Ridha Boukadida, acteur, metteur en scène, dramaturge et enseignant à l’Institut Supérieur d’Art Dramatique de Tunis n’est pas plus optimiste que dans sa thèse (2003, Le Théâtre tunisien face à la modernité : la scène dans une société en mutation) :

« Ce que je pense aujourd'hui, c'est que l'actualité est dans ce que nous pensions avant la pseudo-révolution, ce que nous avions toujours pensé : la liberté est nécessaire pour l'émancipation des individus, des peuples, du théâtre. »

 
La culture otage en Tunisie et ailleurs
« La révolution tunisienne a été l'occasion inouïe de l'émergence de ce que cette nation emmagasinait depuis des siècles comme ignorance, hypocrisie et opportunisme. C'est en définitive le résidu de l'époque bourguibienne chez les femmes tunisiennes plus que chez les hommes qui pourrait sauver cette peuplade de 12 millions d’habitants ; autrement on est cuit et bon pour une médiévalisation wahhabite... »

L’avis des jeunes générations méditerranéennes enfonce le clou d’une culture crucifiée. Tôt déçus, ils changent d’orientation (Tunisien immigré récent, Française -4ème génération de l’immigration algérienne, Franco-Tunisien).

Ils associent mafia culturelle et dirigisme étatique ; inutile de vouloir avancer d’autres formations que celles imposées par le monopole de l’argent ; inutile de vouloir « percer », même si t’es le meilleur.

Et là, nombre de pays capitalistes vont se reconnaître. Le mot métier devient synonyme de passe-droit et d’exploitation, le mot professionnel équivaut à « faiseur de fric » puisque le vide de statut juridique ne reconnaît pas de critères ou les falsifie !


 Formés pour rien : la voix Maghreb-Méditerranée  
Tous trois ont été animateurs et ont quitté, car le métier ne nourrit pas vraiment. Les deux garçons diplômés en Danse ont fait de la scène (Tunisie pour le plus âgé, Tunisie-France-Allemagne pour le plus jeune –en théâtre, danse et cinéma).

Leur manière à eux de résister, c’est en s’assurant le quotidien, garder la forme pour transmettre leur passion, au feeling, quand il leur sera loisible d’encadrer des plus jeunes… plus tard… non par obligation, mais par amour.

Un acte d’amour

Mais qui est ce Julien Gué qui étaye une partie de son intervention sur le Centre culturel Tjibaou et le statut professionnel du Théâtre de Nouvelle-Calédonie ?

Vingt-cinq ans auparavant, dans un village du Languedoc-Roussillon (Mudaison, moins de 2000 habitants), il animait un groupe théâtral primé aux 2èmes Rencontres du Théâtre amateur de la région. Quel apport tirent ces acteurs, exerçant actuellement dans de tout autres domaines ? Un metteur en scène doit-il être formé ? L’acteur Julien Gué sur scène vaut-il coup et coût du déplacement ?


Marie, Séverine et Sylvie parlent de Julien Gué 
Son arrivée « en cabriolet Triumph Spifire jaune canari, cheveux dans le vent, très Rock’n Roll-bohême, yeux d’un bleu... marque le début d’une aventure » qui commence par la pratique « des planches, la découverte d’un  monde subtil, porteur, prodigue, la familiarisation avec des auteurs méconnus, la force, l’originalité, la beauté de la langue et… l’apprentissage de qui nous sommes devenus » : ainsi témoignent les acteurs aujourd’hui. « Nous étions comme dans une bulle à l’intérieur de nous-mêmes, en perpétuelle vibration entre l’articulation (ô séances de diction !), le jeu, le partenaire, la véracité du rôle » et le vaste monde. »

« L’expérience était forte, nous étions addictes : de farces, de saynètes, de chants, de poésie. Nous vivions de théâtre et Julien Gué le vivait : en passionné, en poète… en conteur-né, avec quelque chose de l’enfance qui se continue et se sublime à travers l’oralité. Nous étions en apnée. C’était l’euphorie ! »

« Nous avons franchi la parenthèse de notre clocher pour atteindre notre essentiel. Comme pour un chant choral, nous étions « en élévation ». Comme dans la relation amoureuse, nous étions en absence de nous-mêmes, à la fois seuls, intensément nous et en communion avec l’autre. Nous en gardons les traces, dans l’exercice de nos professions : nous ne craignons pas d’être ; l’autre a sa vérité. Nous étions à bonne école : généreux et désintéressé ! Le théâtre nous a bouleversés, fait changer ».

« Julien nous a offert : « la chance d’exister » »

« Sur scène, nous l’avons vu dans deux rôles totalement opposés (Le Prophète et Schrischamtury au Théâtre Iseion à Montpellier). Contraste de quelqu’un qui seul sur scène occupe un plateau de dimensions respectables. On avait l’impression que sa présence à elle seule suffit à réduire l’espace, à l’occuper, à le dévorer. Julien Gué y mène de front profondeur et apesanteur, ailleurs et proximité, une énergie constante modulée, palpitante à l’envie ; dimension solaire touchant à l’innocence, atmosphère de sérénité pour le premier ; violence contenue et ses débordements, cruauté glaçante et brûlante à la fois, personnage impressionnant tout en incandescence pour le second ; en résumé, une fougue maîtrisée au poil près et soutenue par les éclats du regard ; ça te saisit, ça te retourne, t’es sous influence.»


 Aperçu du théâtre de Julien Gué  en Polynésie
Dans les mêmes années à Paris, un spectateur, « pas très amateur de théâtre », craignant l’ennui suprême face à un Julien monologuant sur scène, s’exprime ainsi : « Et là le choc ! J'ai d'abord découvert un texte, que j'ai souvent lu ensuite. C'était "un peu" mes racines. Je me souviens qu'il jouait avec une grande sobriété, il ne jouait pas en fait il était ce texte. Je me souviens que j'ai été pris par le type sur scène : un gars seul devant une théière, qui me racontait la vie. » (JS)

Besoin de prouver que c’est le métier qui donne sa pleine mesure à l’acteur qui fascine ? Besoin de justifier le théâtre et sa pratique ? Savez-vous que du hameau de Missègre (66 habitants), la troupe des Cultiv’acteurs vient se produire à Mudaison ?

L’avènement de l’écriture n’a effacé ni le besoin de se transmettre des histoires, ni de les représenter. Des veillées de conteurs à l’écran TV le besoin de se raconter reste prégnant. Griot ou Jeu de la feuillée, remplacés par la télé-réalité ou l’intermède webcam, restent des substituts à ces modes d’identification, de communication, d’ouverture culturelle et de vérification que propose le théâtre.

Se reconnaître, se projeter et prendre du recul : un métier nommé théâtre. 

 

Un article de Monak

En cliquant ici, lire également l’article de Monak « Le théâtre de Julien Gué : une poétique de l’image »


*cursus théâtre Monak : Licence-théâtre Paris III-Sorbonne, 3ème degré Danse et créativité (Paris VI), module théâtre et enseignement. Ateliers de formation d’acteur et de technicien (80-90) : Théâtre de Poche  G. Cambreleng-M. Barré, J-P Sarrazac (Nanterre), J. Lassalle, Colin Harris, Théâtre Mouvant, Roy-Hart-Theatre (voix), El Hamra, Institut Supérieur d’Art Dramatique-Tunis, Lotfi Dziri, Cécile Backès. Cursus pro free-lance : Théâtre Organique, Arts & Cultures, L’Etoile du Nord, Théâtre de la Danse et Centre Chorégraphique Méditerranéen de 96 à maintenant.


Tous droits réservés à Monak et Julien Gué. Demandez l'autorisation de l'auteur avant toute reproduction du texte ou des images sur Internet ou dans la presse traditionnelle.

 

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