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mardi 22 juillet 2014

Horo mā'a aux jeux polynésiens (Tū'aro Ma’ohi)


La course des porteurs de fruits

Ce qui distingue la Polynésie du reste du monde, c’est cette immersion dans la nature. Le lagon, la mer bien sûr… une ceinture littorale peu urbanisée (sauf autour de Papeete). Sur les 4 200km² de terre émergée, c’est plus de 60% de végétation qui envahit son ordinaire : dont deux tiers de zone forestière enclavant des cultures.

Sa « fibre végétale » : sa sensibilité, son rapport au vert font partie de son quotidien. Ainsi, les porteurs de fruits, timau ra'au, continuent de lancer leur défi depuis des millénaires sur les sentes à peine défrichées. Depuis, les jardins de Pa’ofai à Papeete vibrent aussi aux froissements agrestes et les « courses des porteurs de fruits » ou horo mā'a, animent le festival annuel des jeux traditionnels ou « Heiva Tu’aro Ma’ohi ».

…tutti frutti
Dans chaque île, « aux temps immémoriaux », les joutes liées aux labeurs traditionnels s’effectuaient de façon spontanée. Initié en 1985 le grand rassemblement festif ou Heivā i Tāhiti intronise d’abord la danse et le chant. Puis il y associe le Heivā Rima’i (Festival de l’artisanat), avant de convier l’ensemble des jeux sportifs ancestraux sur les esplanades herbeuses du musée de Tahiti et ses îles. Tahiti les introduit officiellement en 2006 dans son programme de réhabilitation des arts du patrimoine.

La fibre ou le feeling végétal
Ce n’est pas seulement sur la tête que les Polynésiens portent de la verdure. Elle fait partie de leur mental : couronnes ou chapeaux de fleurs pour les vahine, bandeaux ou bandanas de feuilles tressées pour les tane, colliers floraux de bienvenue qui ne durent qu’un jour. Le vêtement végétal n’est pas un gadget folklorique ressorti des placards pour faire image locale : fibre, galon, ganse, brin, corde, lacet, boucles, frisons de feuillus, de ramures et d’herbacés participent, tout ou partie, du costume.


Portraits : La fibre végétale, une culture !
Les citadins, passant près des buissons ont le réflexe naturel de se parer d’un bouton à l’oreille. Le décor domestique, les abords des boutiques ou des lieux publics ainsi que les bijoux et les objets familiers s’ornent de tressages et de compositions florales… tout respire, tout relève de cette nature prolifique. Et chaque jour, le petit miracle se reproduit, dans sa fraîcheur, dans le vernissé des feuilles et des palmes. 
C’est que la grosse majorité des familles parmi ces soixante-sept îles habitées (sur les 118 que compte la Polynésie), pour subvenir au quotidien, cultive son jardin, le fa'a'apu… Les ingrédients mais aussi les éléments du potager entrent dans les compositions culinaires : corbeilles, plats, batterie de cuisine… 


Vahine porteuses de fruits : l’envolée…
Ne vous étonnez donc pas si : les loisirs sportifs arborent des grappes de fruits et de tubercules et si les compétitions sont liées aux travaux des champs.

C’était avant, c’est encore maintenant
Sur toutes les îles, qu’elles soient dotées de minuscules chemins à peine visibles au cœur de la végétation ou qu’il passe par des circuits caillouteux, le transport des fruits et légumes s’effectue encore et très souvent à épaule d’homme. Vu la déclivité ou l’étroitesse des sentiers.

D’une vallée à l’autre sur les îles hautes, des fa'a'apu souvent situés à flanc de colline loin du littoral salé, des îles basses aux motu, le parcours des denrées est périlleux mais indispensable. Les agriculteurs et horticulteurs sont bien obligés de s’y atteler.

figures emblématiques
Une branche, une tige de bambou, un bout de jeune tronc posé en travers des épaules comme un joug et, en équilibre à chaque extrémité, la charge : le système du balancier asiatique, sauf qu’il n’est pas souple. La récolte ne doit pas attendre, face aux intempéries et à la péremption. C’est d’un pas rapide que s’effectue l’opération. Bananes, oranges, coprah, taro et autres légumes descendent de la montagne… à dos d’homme.
De là à métamorphoser le travail en tournoi, la marge est infime. Toutes les besognes qui demandent de la force ou de l’adresse ont fait l’objet d’émulations à caractère festif : lancer de javelot, patia fa, lever de pierre ou amora’a ‘ofa’i, préparation du coprah dite pa’aro ha’ari, grimper de cocotier, portage de fruits… 


Fruits et tane tout muscles
« À l’origine, ce concours vient de l’île de Taha’a, où plusieurs habitants se sont lancés un défi : le premier arrivant en bout de course avec sa charge de fruits sera désigné comme l’homme le plus fort du village. » « Cette pratique de transport des fruits est toujours utilisée à Tahiti lors de la cueillette des oranges en juin, sur le plateau de Tamanu à Punaauia. »

Les porteurs de fruits en piste
La course est ouverte aux femmes comme aux hommes. L’effort est intense, violent et court : pas plus de 5 minutes pour couvrir une distance comprise entre 1000 et 1300 mètres pour les hommes et de 800 à 1100 mètres pour les femmes. Six types de courses sont engagés suivant la catégorie et l’âge. Les charges peuvent varier de 15 à 50 kg.

Les étapes de la course
Loisir avant tout, plaisir du jeu, les Heiva ou festivités ancestrales de ce genre avaient disparu avec l’interdit édicté par le roi Pomare II sous la pression des prêcheurs de morale chrétienne. Avec le gouvernement républicain de Jules Grévy (1879) et l’instauration de la laïcité, les fêtes reviennent lors de la première célébration du 14 juillet (1880 en France-1881 en Polynésie). Elles perdront leur nom de Tiurai (de l’anglais july : juillet) en 1985 pour s’appeler « Heiva i Tahiti ». Ce n’est seulement qu’en 2006 que les festivités sportives traditionnelles reprennent sous le nom de Heiva Tu’aro Ma’ohi.


Le palmarès 2014
Au départ, le paquetage : un pieu mesurant entre 120 et 150 cm de long, présentant un diamètre inférieur à 15 cm et son pesant de fruits et légumes : bananes, coprah, ananas, taro, carottes… « L’arrimage des charges est obligatoirement en fibres végétales ». En cours de route, la charge change d’épaule.

A l’arrivée, cris de victoire ! certains coureurs s’écroulent. Aspersion d’eau et soutien immédiat ! Vite le réconfort ! Barre de céréales chocolatée ; collier de fleurs ; repos du guerrier, aïto entouré de ses admiratrices, pour la postérité ! Le pesage est souvent pris en main par les amis. Il faut vérifier que la charge est complète et que les fruits ne se sont pas répandus.


Fa’aitoito ! Courage !
 En pareu court, tirebouchonné au plus près du corps, bandana de fibres ou de tressages, enduits de monoï ou pas, s’élancent les tane. Quant aux vahine, les tenues sont plus éclectiques. Tous portent des couronnes végétales. La compétition, tout à fait dans l’esprit de la convivialité de la culture ma’ohi est ouverte à tout-venant.

…à l’unisson des ancêtres 
Trapèzes et deltoïdes à rude épreuve pour tous mais aussi force mentale sont au rendez-vous de cette épreuve : car certains s’entraînent à la course chaque matin, certains  se musclent, les uns travaillent aux plantations, les autres viennent goûter au pur bonheur du jeu comme aux temps anciens. Ils portent, ils courent, ils volent, ces Achille aux pieds légers !

Très spectaculaire la course car les candidats concentrés à l’extrême, bondissent comme des échappés. Muscles bandés, traits tendus, explicites jusqu’aux orteils, leur visage exprime la ténacité au-delà de la souffrance. Les attitudes sont d’une beauté inoubliable, les allures… à couper le souffle. L’ambiance est bon enfant... les coureurs gentiment loquaces après l’effort !


Coucher de soleil au rythme des Marquisiens
La course des porteurs de fruit ne peut que s’achever sur des danses. Ce sont les Marquisiens qui régalent : bien entendu, ils invitent les spectateurs à danser avec eux. La fête est pour tous au rythme des "pahu", des "to’ere" et des appels des  ! Comme dans les villages lilliputiens des minuscules îles de Polynésie française… 

Si promoteurs, urbanistes, consommateurs citadins d’aujourd’hui le négligent, saccagent et polluent l’environnement sans vergogne… perdure cependant l’esprit des ancêtres qui n’omettent pas de s’excuser auprès de l’arbre qu’ils doivent abattre… C’est cette conscience, ce respect d’une nature édénique que restaurent les Tu’aro Ma’ohi...


Un article de  Monak


Lexique tiré de l’Académie tahitienne, Fare Vāna'a   :
- tū'aro  n.c.  Sport. Synonyme(s) : tā'aro
- mā'ohi : originaire de la Polynésie Française. Te reo mā'ohi = La langue parlée par les polynésiens, le tahitien. Te mau reo mā'ohi = les langues indigènes de la Polynésie
- fare vāna'a : Lieu où les jeunes gens étaient instruits des généalogies, des légendes et des prières ('upu) ; Académie Tahitienne.
- fa'a'apu : Terrain de culture, champ, petit jardin familial.
- mā'a : 1/ Nourriture en général, aliment, repas ; 2/ La nourriture qui accompagne le 'ĪNA' I (poisson ou viande), par exemple " taro ", etc. ; 3/ Les fruits d'un arbre. E mā'a tō ni'a i te tumu vī = Le manguier a des fruits.
- pū : coquillage utilisé comme trompe


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