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mardi 8 juillet 2014

De Monastir à Sfax


Monastir et le mythe fondateur

Le mythe de la Tunisie éclot en plein XXème siècle avec la saga du « Leader Bourguiba » et l’épopée de l’Indépendance. L’ascension du monastirien modeste se confond avec l’édification d’une nation et l’instauration d’une région inexistante auparavant : le gouvernorat de Monastir.

Mythe novateur et unique pour le Maghreb et la mouvance « arabo-musulmane », il fonde l’unité d’une nation sur une constitution laïque qui inclut à part entière tous ses citoyens, juifs compris, sans discrimination fiscale. De plus, « Habib Bourguiba, le premier Président après l'indépendance acquise sur la France, avait tenté durant son règne de 30 ans de mettre fin au tribalisme en Tunisie, en proposant un Etat moderne, à l'esprit ouvert, indique Khalifa Belhadi, professeur d'éducation civique. »

Le dernier-né des gouvernorats tunisiens
Pour l’anecdote, surnommé de façon condescendante avec deux de ses amis du lycée Carnot à Tunis, « le trio des Sahéliens », ce n’est pas seulement le régime des passe-droit qui fait déjà de lui un contestataire. L’absence de justice et de droits à l’égard de l’individu comme du pays lui fera tenir tête aux grandes puissances.

C’est avec eux (Tahar Sfar et Bahri Guiga), les « petits, les sans-grade »… c’est avec eux les beldi, les campagnards… c’est avec  d’autres ensuite que se joue cette page de l’histoire. Et c’est à partir de cette province du Sahel Tunisien que s’accomplira le destin de la Tunisie.  

Monastir et son gouvernorat
Ce n’est pas que tout soit idyllique et sans faille sous la république du premier président de la Tunisie indépendante (1956). Mais tous les citoyens y disposent des mêmes droits et ne sont soumis à aucune discrimination (sexiste, ethnique ou confessionnelle) grâce au Code du Statut Personnel, édicté par Bourguiba un an après l’Indépendance (1957).

La région de Monastir, détachée de celle de Sousse, devient Gouvernorat en 1974. Parcourir cette région mythique s’accompagnerait sans aucun doute d’une musique élogieuse. Par chance, c’est le cas avec le sahli qui se pratique traditionnellement en province comme toute « poésie de circonstance », à l’occasion des fêtes familiales : « La ghneya ou salhi, est un style musical basé sur des poèmes inspirés par les femmes, le vin, le takrouri (drogue locale) ; elle individualiserait presque le Sahel tunisien ».


De la musique Sahli …à Jemmal
Jemmal, ville d’une quarantaine de milliers d’habitants, en est le chœur : cependant son influence s’étend à tout le territoire, notamment dans les cafés masculins ouverts tard la nuit. Le Tunisien est avant tout sentimental. Mais, pudique, il se réfugie dans le lyrisme d’un poète anonyme ! Et si le terroir s’active entre olivaies et briqueteries, Jemmal s’adonne au mysticisme. Ses nombreuses zaouïas fleurissant depuis le XIXème siècle en font le cœur du Soufisme renaissant. La région s’écartèle sous tant de ciel !

Le Sahel ne cesse de mêler ses sites aux grands événements de l’histoire. Ainsi, Ksar Hellal voit, le 2 mars 1934, la création du néo-destour* sous l’instigation de Habib Bourguiba, Tahar Sfar, Mahmoud Matiri.

Ksar Hellal et le Néo-Destour
Moknine, du berbère Makna (colline), bourg agricole notable avec son marché de gros, sait aussi faire dans la délicatesse avec ses artisanats d’orfèvrerie et de broderie. En plein essor suite à la création de l’Office National de l’Artisanat en 1970, ils semblent s’essouffler actuellement.

Foyer de résistance et de militantisme indépendantiste, il manifeste le 5 septembre 1934 contre l’arrestation et la déportation des chefs du Néo-Destour. La riposte du colonisateur se solde par plusieurs morts. 


Au nom des indépendantistes de Moknine en 1934

Que la communauté juive ait fait souche au 6ème siècle av-J.C ou avec la romanisation, qu’elle résulte d’autochtones convertis, ou encore qu’elle provienne de la reconquête espagnole (fin XVème siècle), soit la dernière vague d’immigration, le Code du Statut Personnel lui reconnaît pleine et entière nationalité (article de 1957).

La ville possédait son quartier juif, "Houmet el yahoud", jusqu'à la guerre des 6 jours (1967), où il se vide en partie de sa population qui migre vers Sousse ou la capitale. Sa synagogue, incluse au milieu des bâtisses, tombe en ruine.

Synagogue hispano-mauresque de Moknine
Moknine se souvient… mais fait perdurer aussi la tradition orale de la poésie. Elle met en place un festival poétique de la littérature engagée, en hommage à Saïd Boubaker (1899-1948), poète anti colonialiste.

La révolution de 2011 permet de délier les langues sur la période contemporaine. Un certain Rafik Ben Salah, écrivain exilé, revient au giron natal avec une fiction qui évidemment met en scène la région : « Les Caves du Minustaire ».

La notoriété de la ville dont il est natif (1926) s’enorgueillit aussi du retour d’Ahmed Ben Salah, syndicaliste et homme politique. Secrétaire général de l’UGTT (Union Générale des Travailleurs Tunisiens), puis ministre de l’Economie (1961), il est déchu de son mandat, et condamné à dix ans de travaux forcés. Evadé, il fonde le Mouvement de l’Unité Populaire qui n’obtient son visa qu’en mai 2012. Rien n’est vraiment simple dans le cafouillage d’un gouvernement provisoire qui s’éternise depuis 2011.
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Entre écriture et art vestimentaire imazigh 
Monastir ! Parlons enfin d’elle !  La punique Rous Penna, ancrée sur sa presqu’île, sert de lieu stratégique sous César. Principal centre religieux au 11ème siècle alors que Kairouan décline, elle prend naturellement le nom de Monastir (monastère) et reste place-forte turque au 16ème.

Son ribat datant du 8ème siècle, devenu caserne sous le protectorat, asile des Russes Blancs (1917-18), se transforme en musée d’arts islamiques et l’espace accueille les festivals culturels d’été. Tout proches, les studios de l’International Monastir Film (IMF) peuvent se targuer d’avoir produit Jésus de Nazareth, Les aventuriers de l’Arche perdue, English Patient, etc.

Ville natale de Bourguiba, le leader de l’Indépendance la privilégie : il y installe aéroport, université, mosquée, zone hôtelière et port de plaisance. Si Bourguiba exerce ses fonctions au palais présidentiel de Carthage, il prévoit son dernier repos dans cette province de Monastir qu’il ne renie pas car il lui doit tout. Et il le lui rend au centuple (éducation, instruction, ouverture sur la modernité) !


Le mausolée de Monastir au fil des sites, au fil de l’eau…
Les « monuments du président » sont effectivement des constructions de prestige : ils comportent la Mosquée Ali Bourguiba (1963) de marbre rose et de colonnes d’onyx ; sa maison natale restaurée et surtout son mausolée. Il y fait enterrer, en 1976, sa première épouse dont il avait divorcé. D’origine française, Mathilde-Moufida, militante pour la cause de la Tunisie, est rejointe par Habib Bourguiba en avril 2 000. Par contre, sa seconde épouse Wassila, divorcée aussi, n’y sera pas enterrée : une histoire de clans !

Une manière d’arrêter le temps et l’histoire, de faire perdurer le mythe.

Sfax
Par contre, Sfax ne semble s’émouvoir d’aucune légende. Seconde ville de Tunisie, 270 000 habitants et 500 000 pour l’agglomération totale, elle occupe essentiellement son site avec des activités économiques, dont des salines. La région, basse, étale la pourpre de ses marais salants. Pas d’échappées balnéaires, pas de plage. Mais un port opérationnel (exportant les phosphates de Gafsa et de Metlaoui, l’éponge, le sel, l’huile d’olive) : le 1er port de Tunisie ronronne aux engins de tous genres.

Sfax : un quadrillage de salines et de dars
Pragmatique, ville d’affaire, elle se concentre sur son espace urbain : une médina pittoresque, ceinte de remparts, s’agglutine autour de la Grande Mosquée fatimide ; les souks couverts se regroupent suivant les artisanats divers (Souk des Forgerons, des Bijoutiers, des Epiciers, des Teinturiers, des Etoffes).

Du site romain de Taparura, la ville arabe a récupéré les anciennes pierres. Capitale d’un émirat indépendant, elle n’entrera dans le protectorat que forcée par une canonnade (1881). Bien touchée par la seconde guerre mondiale, elle sera complètement réaménagée. 

Sfax sous ses arcades
Edifié en pierre rouge de Gabès, le Dar Jallouli, ancienne demeure traditionnelle du XVIIème siècle, abrite le musée régional des Arts et traditions populaires ; architecture et décoration minutieuses vous renvoient à une autre époque de bois sculptés et de pièces sombres ; un musée archéologique se trouve dans la ville moderne. 


Mythe ou réalité ?
Le mythe est à la mesure de la réalité. L’entrée de la Tunisie dans la modernité, sa croissance rapide, la place originale qu’elle a su tenir entre les pôles du Moyen-Orient, de l’Europe des anciens colonisateurs, elle le doit à « l’étoffe » de son stratège politique, Bourguiba.

Une endurance hors du commun, à l’instar du petit homme malmené. Ce n’est ni la dynastie beylicale, ni les notables de la capitale, qui ont mené à terme la lutte pour l’Indépendance. Réunis dans le parti constitutionnel, le Destour, fondé en 1920, ils l’avaient pourtant amorcée, tout en se ménageant. Mais un homme du peuple, son acharnement, sa clairvoyance, percent les nouvelles voies d’un Etat dynamique.

Au couchant de l’histoire… 
Emprisonné, livré à l’ennemi, déporté par le pouvoir colonial, la revanche a été à la mesure de l’humiliation subie. Bourguiba, conscient de l’immensité de la tâche, de la fragilité du pouvoir, des victoires marquées sur l’histoire, développa un culte autour de sa personne. C’était dans le vent de l’époque, mais ce lui fut fatal…

Ce qu’il craignait et qui l’a pris de vitesse…  c’est sa destitution, manigancée par les plus proches, les héritiers de son œuvre. Mais peut-on parler d’accélération à 84 ans ? Ce qu’on en sait, c’est qu’elle fut fatale au pays et prépara la dérive actuelle. Son assignation à résidence pendant treize longues années le renvoie au destin d’une de ces figures fondatrices de la Tunisie antique : Hannibal exilé…

Les héros ne meurent jamais : voilà le mythe renforcé.



Un article de  Monak

Tous droits réservés à Monak. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.



*Néo-destour : parti politique qui se sépare du Destour ou parti fondé en 1920 par le cheikh Thâalbi, en vue d’obtenir une constitution (du turc Dastur) et l’indépendance de la Tunisie.
*dar : maison en arabe
Voir aussi :



 

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