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vendredi 11 juillet 2014

Les figures du Sahel tunisien


Des bâtisseurs aux pourfendeurs

Des personnalités qui sont entrées dans l’histoire par la grande porte, le Sahel tunisien n’en manque pas ! Elles en sont originaires ou elles l’ont suffisamment marqué au passage.

Je ne les évoquerai pas toutes : les énumérations sont fastidieuses. J’en tairai d’autres. Pour ne pas remuer les erreurs de l’histoire ou ressasser les épisodes douloureux. Par contre, je ne pourrai me soustraire à en évoquer de pénibles, car elles sont incontournables. Certaines ayant déjà fait leur apparition dans des articles précédents*, il suffit de vous y reporter.

Mahdia à l’aube des mythes du Sahel
Les grandes figures de l’histoire ont des relents d’épopée. Je ne passerai pas à côté de ce plaisir tant il est succulent de se plonger dans l’incroyable mais vrai !

Dans la famille corsaire…Dragut
Des lignées de Darghouth et autres patronymes similaires ont fait souche en Tunisie. On ne saurait négliger ni l’impact des corsaires dans les villes portuaires, ni leur aura...

 Même si Dragut tient ses origines de Turquie, même si sa date de naissance n’est qu’approximative (v. 1515), la vocation maritime du Sahel lui confère toute sa superbe. Dragut Torghoud Rais, fils de paysans d’Anatolie « s’engage très jeune dans la marine turque ». Capturé par les Génois, Khayr ad-Din Barberousse, le rachète et l’enrôle en tant que corsaire. Les côtes méditerranéennes sont à sa merci pendant une vingtaine d’années.

A cette époque, la concurrence est rude entre l’empire ottoman, Charles-Quint et François Ier qui se disputent la suprématie du bassin méditerranéen. Les services de la flotte génoise s’accordent au plus offrant. Dragut, mis aux fers sur leur galère, ne doit sa liberté qu’à l’acquittement de sa rançon (1544). Il installe alors sa base à Mahdia, soumet et écume la région. En 1560, bloqué dans l’île de Zerbi (près d’Alger), il réussit à s’en échapper.

Dragut le corsaire
Avec quinze galères, il rejoint les Turcs devant le siège de Malte en 1565. Il est tué par un boulet de canon. D’éclats en aventures, sa vie est émaillée d’exploits dont les récits alimentent encore l’imaginaire des Mahdois.

L’épisode de Dragut n’est pas anodin, dans la mesure où Tunisie et empire ottoman sont étroitement liés ensuite. Devenue province ottomane en 1574, la régence ottomane de Tunisie s’affranchit d’Istanbul au cours du XVIIème siècle avant d’être convoitée par la France en 1878 qui transforme de façon musclée son annexion en protectorat en 1881.

Farhat Hached un syndicaliste engagé
Farhat Hached, lui, ne recherche pas la gloire. Il sera pourtant broyé par l’implacable machine du colonialisme finissant. A la fleur de l’âge, à 38 ans, il est sacrifié aux intérêts du Protectorat français. La Tunisie représente un point stratégique en Méditerranée.


                              Farhat Hached, le militant

         Assassiné ! Ce n’est pas le sort auquel peut s’attendre un syndicaliste ! Mais il est vrai que les syndicats du début du XXème siècle ne sont pas ménagés. La défense des travailleurs ne peut se dissocier de la politique, surtout quand leur sort est sujet à discrimination.                                                                     
Né en 1914 à El Abbassia, aux îles Kerkennah, Farhat  Hached est contraint de travailler tôt et peut relever toutes les infractions auxquelles sont soumis les travailleurs d’Afrique du Nord. En 1930 il forme une section syndicale affiliée à la Confédération Générale du Travail (CGT). Moyennant quoi il est licencié en 1939. Le régime de Vichy interdisant « toute activité politique ou syndicale », il se met au service des miséreux dans le cadre du Croissant Rouge*.

Pour résoudre les problèmes spécifiques au pays, il fonde en 1945 une section syndicaliste autonome : l’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT). Elu premier secrétaire général, il prend la précaution de l’inscrire à la Confédération Internationale des Syndicats Libres (CISL) en 1949, de façon à ce que son action soit connue et protégée par l’opinion mondiale. Le mouvement syndical s’engage dans la lutte pour l’indépendance aux côtés du Néo-Destour : statut et conditions de travail sont insécables.

Sous le ciel parisien
Revendications, manifestations, grèves se succèdent, suite à « l’échec des négociations entre gouvernements français et tunisien », à l’arrestation des leaders nationalistes, à la destitution du gouvernement beylical, à l’interdiction de l’activité politique et autres répressions violentes exercées par l’armée. L’UGTT organise la guérilla. Bilan : 20 000 arrestations…

Le plan de réforme français étant refusé par le bey de Tunis en 1952, les sévices contre les biens et la famille de Farhat Hached se multiplient. Le 5 décembre 1952, il succombe après une fusillade où, blessé, il est achevé d’une balle dans la tête.

Les responsables sont enfin démasqués en 2013 : il s’agit des services secrets français et non d’une pseudo-organisation d’extrême-droite.
 « Plus de soixante ans après la mort du leader syndical, la France a remis les archives de l’assassinat de Farhat Hached à sa famille. Elles seront rendues publiques ce 5 décembre, a annoncé son fils, Nourreddine Hached. » On apprend que, « classé confidentiel jusqu'au 21 juin 2013, un rapport des renseignements français révèle qu'avant son assassinat, le leader syndical Farhat ... »  était sous surveillance…

La place d’un « Grand »
 La France de François Hollande, président depuis un an, semble vouloir s’amender et montre sa réprobation en rendant hommage, à Paris même, au leader syndical. La famille Hached, d’autre part, refuse tout hommage de l’actuel gouvernement Ennadha et de ses milices djihadistes, suite à l’assassinat politique de l’opposant Chokri Belaïd, dans des circonstances similaires : meurtre par balles, devant son domicile (le 6 février 2013).

« Mardi 30 avril 2013, à la veille de la Fête de Travail et en présence des représentants des principaux syndicats de salariés français, Bertrand Delanoë a inauguré la place Farhat Hached à l’intersection de l’avenue de France et du boulevard du Général Jean Simon ( Paris 13e), moins de deux mois après l'hommage rendu à Habib Bourguiba. »

Dans la famille clan, corruption et dictature : Zaba…
Je pourrais poursuivre ce « jeu des sept familles » avec l’un des satrapes qui s’est imposé et maintenu à la tête du pays de fin 1987 au 14 janvier 2011. A la mesure de sa mégalomanie et de ses ambitions démesurées, il développe a contrario un fétichisme maladif au chiffre « 7 », voulant même changer la pendule de l’histoire !

Déjà en 2006, des blogs dénoncent le discrédit, que cet « accro du pouvoir » jette sur sa région d’origine, tout en occultant le berceau de sa naissance, Hammam-Sousse. Déjà démontrent-ils cette opération « main-basse sur la Tunisie », méthodes mafieuses et sans scrupules :
« Possédant déjà une villa à deux étages à Kantaoui, Ben Ali ne s’est pas contenté de faire construire un palais de rêve à Merazka… mais il a pris possession d’un terrain militaire à Sidi Dhrif pour construire un second palais. Pour quelle raison a-t-il besoin de plusieurs palais ? Pourquoi se prend-il, durant ses folles soirées au palais de Hammamet pour Haroun Al-Rachid ? …il ne peut combler son vide intérieur que par l’accumulation des richesses, les plaisirs charnels et l’extase du pouvoir. » (Source : le blog d’O. Khayyam, le 26 août 2006)

Le culte de la personnalité chez le marchand de poulets
Déjà en 2006, un blog censuré,  appelle à la révolution :
« C'est le moment de renverser ce pouvoir totalitaire et tortionnaire du général Ben Ali et d'éradiquer son système corrompu et de bannir son RCD. » affirme Chokri Yacoub.
« Chaque jour qui passe avec ZABA sur le trône c’est un jour de trop pour les millions de tunisiens,   surtout pour les familles de certains  disparus ainsi que pour  les milliers de prisonniers d’opinions qui croupissent injustement et sans motif dans les goulags du dictateur ZABA depuis plusieurs années  dans des conditions  inhumaines, ces familles qui souffrent le martyr restent très inquiètes et angoissées sur le sort atroce réservé à leurs proches... »

Mais, avant de m’en remettre à cet excellent article de Zgougou, je ne peux m’empêcher de citer ce passage de Flaubert :
 « Les Carthaginois (...) s'étaient établis au pied des murs, avec leurs bagages, leurs valets, tout leur train de satrapes ; et ils se réjouissaient sous leurs belles tentes à bordures de perles (Flaub., Salammbô, t. 1, 1863, p. 112). » La lignée des nababs n’étant pas toujours de génération spontanée, Zaba avait déjà ouvert le pays aux bakchichs du Golfe !

Feu Zaba
« Zaba, ou plutôt Zine el-Abidine Ben Ali (en arabe : علي بن العابدين زين), général autoproclamé président à vie, officieusement par des élections truquées depuis son "coup d’Etat médical" destituant le retors et vieillissant Habib Bourguiba le 7 novembre 1987.
Je me souviens du portrait dressé à l’époque par Charlie Hebdo et le Canard sur notre "ami Ben Ali" en 1999, suite à la publication du très bon livre de Nicolas Beau (réédité à La Découverte depuis janvier 2011) : absence de toute liberté d’expression, régime policier omniprésent et tortures à l’abri du si bon climat méditerranéen.

Mais pourquoi un silence si pesant des élites françaises sur ce pays à deux heures de Paris et partageant une histoire riche et commune avec la France ? Y a-t-il un rapport avec les milliers de touristes français, mais aussi européens, venant se prélasser sur les plages tunisiennes chaque année dans les fameux "Sahel d’or" construits durant les années 70 pour attirer les devises manquantes à l’économie ?

Ou plutôt – comble d’effroi du citoyen lambda – silence complaisant du monde politico-économique  franchouillard pour un régime qui assure l’ordre dans l’arrière-cour de l’Europe, face à une possible immigration montrée de manière fantasmagorique (agitée de temps à autre au gré des élections) et canalisant des barbus fanatisés par une lecture tronquée du Coran …? » (Publié le  

Un geste de ministre sans lendemain et sans conséquence
Inutile d’épiloguer davantage sur un fomenteur de complots, de misère et de chaos politique… et abordons l’ère des bâtisseurs avec Habib Bourguiba.

Habib Bourguiba, père de l’indépendance
Entre la Monastir de sa naissance et celle de sa mort, Habib Bourguiba est passé par seize ans d’exil dont les geôles françaises, un retour triomphal, une assignation à résidence et chevauche l’histoire pendant presque tout le XXème siècle (1903-2000). Formé au droit en France, il ne peut qu’imaginer une Tunisie de plein droit : débarrassée de sa régence beylicale turque et du protectorat français et se définissant une identité nationale, une « tunisianité »

Le « Combattant Suprême » est d’une trempe exceptionnelle : livré à Mussolini par le gouvernement de Vichy, libéré par l’Allemagne Nazie en 1942, il entre en Résistance. Ne pouvant s’appuyer ensuite ni sur la France libérée, ni sur la Ligue Arabe, ni sur certains de ses compagnons du Néo-Destour pour réaliser l’indépendance de la Tunisie, il ne fera ensuite que renforcer sa tendance au pouvoir exclusif.


En toute « tunisianité »
Il dote son pays d’une constitution laïque et républicaine, renforce la conscience identitaire de la population mais, surtout, s’acharne à faire passer l’éducation au premier plan : qu’elle soit scolaire ou politique, par le biais de ses causeries télévisées quotidiennes, dites « recommandations du président ». Mais il se méfie avant tout de ce qu’il ne peut contrôler car les mentalités sont conditionnées depuis des siècles au conformisme et à l’apathie.

L’éducation pour tous
En fait, indépendant dans l’âme, il doute avec raison de ses soi-disant frères du Golfe. Persuadé que le pluralisme politique constitue un danger dans les jeunes nations émergentes, il tombera dans les travers de son absolutisme.

En conséquence, ses successeurs immédiats ne sauront que profiter des failles du système pour s’y introduire, le ruiner, sans avoir l’envergure de pouvoir gérer la situation, ni de mettre au pas une population en pleine évolution.

Légende ou travestissement ?
L’histoire finit par décaper le portrait des dignitaires que travestissent les légendes, mais aussi les factions qui les ont supportés au pouvoir. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen ajoutent à leur analyse implacable de Bourguiba en 1989 ces quelques lignes parmi tant d’autres :
« (…) quels rapports entretient la révolution tunisienne de 2011 avec l’héritage bourguibien ? A-t-on assisté à une révolution anti-bourguibienne différée ou, au contraire, cette secousse est-elle le résultat – différé lui aussi – de ce qu’a construit l’homme qui s’est si ardemment voulu le bâtisseur de son pays ?

Une analyse implacable
 « Aux premiers jours de janvier 2011, les foules joyeuses malgré les dangers, jeunes, femmes cheveux au vent, scandant leurs revendications dans un langage mondialisé porteur des aspirations de leur temps, ont donné à voir une révolution moderne, mixte, séculière, aux mots d’ordre empruntant au registre des principes universels de justice, de liberté et d’égalité. Dieu était absent. Ce n’est pas en son nom, mais en celui de la dignité humaine que la Tunisie est descendue dans la rue. On a pu dire que le fait d’y voir éclore la première révolution démocratique du monde arabe n’est pas le fruit du seul hasard.
Puisant lui-même dans la profondeur historique du réformisme dont s’enorgueillissent tant les élites tunisiennes, admirateur sincère de la modernité qu’il a tenté d’adapter dans plusieurs domaines aux réalités d’un pays dont il s’est voulu le guide, Bourguiba n’a-t-il pas jeté quelques bases de la formidable aventure tunisienne d’aujourd’hui ? L’instauration de l’éducation pour tous qui a jeté un demi-siècle plus tard des milliers de chômeurs diplômés dans la rue pour revendiquer un travail et un statut, n’est-ce pas lui ? Les femmes, n’est-ce pas lui avant tout, par-dessus tout ? L’âge moyen de leur premier mariage à trente ans, la réduction de la taille de la famille grâce à la planification familiale, encore lui ?... »


Une figure charismatique
Héros ou malheureux, bandits ou pandits ? Les personnalités qui tissent l’histoire restent encore, dans la mémoire de leur peuple, des cibles à encenser ou à écharper… surtout dans le contexte de l’après-révolution tunisienne.

Un article de  Monak

*Croissant Rouge : équivalent de la structure de la Croix Rouge
* Voir aussi :

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