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vendredi 27 juin 2014

Secret défonse, de P’tit Louis

 

La BD atomisée puis ressuscitée

Une bande dessinée antinucléaire polynésienne censurée à sa sortie en 1982 rencontre un énorme succès en Polynésie à sa réédition fin 2009 chez Haere Po.

Les deux dessinateurs de presse les plus connus de Polynésie française s’appellent Gotz et P’tit Louis. C’est ce dernier, dessinateur vedette du quotidien « La dépêche de Tahiti » pendant 24 ans, qui est l’auteur de cet album de bande dessinée hors du commun publié par l’éditeur polynésien Haere Po : « Secret défonse ».

P’tit Louis, le marin aux crayons
Originaire du Sud-ouest de la France, P’tit Louis arrive à Tahiti à la voile en 1972, à bord du Pen Duick III d’Eric Tabarly dont il est l’un des équipiers.

Il tombe amoureux de la Polynésie et de ses vahine… et le Pen Duick repart sans lui.

P’tit Louis à Tahiti en 1978

C’est pas dangereux
Héritier des valeurs et des idées du mouvement de 1968, il ne lui faut pas longtemps pour entrer en guerre contre le CEP (Centre d’Essais du Pacifique), la machine à tester les bombes nucléaires si chères au Général de Gaulle.

Mais, à l’époque, le clientélisme forcené mis en place pour faire taire les consciences polynésiennes fait des merveilles et il ne fait pas bon critiquer le nucléaire français à Tahiti et dans ses îles tant l’argent de la France coule à flot.

La couverture originale de « C’est pas dangereux » en 1982
Dans cette ambiance du début des années 80, P’tit Louis réalise une bande dessinée (en noir et blanc) intitulée « C’est pas dangereux ». Il se trouve même un éditeur courageux (ou inconscient ?), les éditions Haere Po, pour publier l’album et le mettre sur le marché en 1982.

Il s’agit d’une attaque en règle de la présence nucléaire française en Polynésie, doublée d’un regard pour le moins caustique sur certains champignons consommés dans les îles pour des raisons autres que gustatives…

L’album provoque un tollé général, tant chez les autorités françaises civiles et militaires que chez les Polynésiens commerçants, et employés du CEP. Il est purement et simplement boycotté par tous les négociants, boutiquiers, commerces, détaillants ou marchands  de Papeete, comme de toute l’île de Tahiti.

« Secret défonse », édition 2009
Il faut dire qu’à une époque où le champagne coule à flot chez tous les nantis de Polynésie, « se moquer de la manne sonnante et trébuchante qui tombe du champignon nucléaire » relève de l’inconscience, voire du suicide…

Il est amusant de noter qu’ils sont nombreux ceux qui, à l’époque, faisaient partie de la cabale et tentent, aujourd’hui, de « faire passer leur cirrhose ou autres ulcères à l’estomac pour des maladies post-nucléaires ».

Les années noires de P’tit Louis
Face à la violence des réactions des employés du nucléaire, furieux que l’on puisse publiquement critiquer l’existence même du nucléaire et de la « pompe à fric » qui va avec, P’tit Louis est obligé d’aller se mettre à l’abri sur une île moins remontée contre lui.

Il faut dire que même les Renseignements Généraux le prennent, lui et ses amis, dans leur collimateur !

Les champignons de Polynésie n'étaient pas tous nucléaires
Donc, après avoir soigneusement enveloppé dans du plastique et enterré dans le jardin d’un ami le seul exemplaire de « C’est pas dangereux » qui ait été sauvé du pilon, P’tit Louis embarque sur son petit voilier et va se réfugier sur une île au climat moins délétère...

De « C’est pas dangereux » à « Secret défonse »
Vingt sept ans plus tard, le climat en Polynésie a bien changé. Les anti-nucléaires, à travers des associations de vétérans comme « Moruroa e Tatou », font entendre leurs voix de plus en plus fort et le gouvernement français a de plus en plus de mal à justifier la destruction des atolls de Moruroa et Fangataufa. La bombe atomique n’est plus à la mode.

Au début du troisième millénaire, la maison Haere Po est toujours dirigée par les mêmes personnes, et P’tit Louis est devenu un dessinateur de presse à succès… L’envie de ressusciter l’album maudit se fait jour.

Te nuna’a vous l’avait dit : « Fèt pas lékon ! »
On exhume donc le seul exemplaire qui ait échappé à la destruction et P’tit Louis se remet au travail. En effet, les techniques d’éditions ont beaucoup évolué et il est décidé de rééditer l’ouvrage en couleurs.

C’est chose faite en septembre 2009, mais sous le titre « Secret défonse ».

Les années passent, P'tit Louis se marre toujours !
Immédiatement, l’album remporte un énorme succès en Polynésie française. Ce qui tend à démontrer que si l’éditeur Haere Po et P’tit Louis sont toujours les mêmes hommes courageux et ancrés dans leurs convictions, les mentalités du public, elles, sont plus versatiles.

En l’occurrence, on ne peut que se féliciter de voir enfin reconnue la valeur de cet album hilarant au destin compliqué.

Un article de  Julien Gué

« Secret défonse » est disponible sur Internet aux éditions Haere Po

Et pour connaître la bien triste fin de la collaboration de P’tit Louis avec « La Dépêche de Tahiti », lisez notre article « P’tit Louis l’indésirable ou l’humour libre ».


Tous droits réservés à Julien Gué. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.



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