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mardi 17 juin 2014

Théâtre et lycéens polynésiens


Le jeu et la vie

Ils ont choisi la section-théâtre au lycée Aorai de Pirae, faubourgs de Papeete. Comme ils le disent, ils forment une « famille (…) où apprendre c’est se réaliser ». Ce projet studieux, conjuguant physique et mental, les aide à forger leur individualité et à la tester dans une dynamique collective : la scène n’est-elle pas une image de la « Cité » ?

Un parcours où se découvrir, s’affirmer ne s’opère que dans un esprit fédérateur : se mettre en jeu c’est courir un risque ! Défaillances comme fiabilité du partenaire sont vitales. Sous le regard d’un jury qui la sanctionne pour le BAC, la classe de Terminale vient de commettre sa dernière prestation de théâtre. Au lendemain de la soirée des « Molières 2014 » en métropole (2 juin), couronnant une pelletée de jeunes acteurs et auteurs dramatiques, ne serait-ce aussi une ouverture vers l’avenir du théâtre ?


On souffle dans les coulisses ? (photo-montage)
Trois ans déjà, que cette promotion, à écrasante majorité féminine, découvre, se frotte, expérimente, dissèque, l’éprouvante mais ô combien gratifiante discipline de la scène. Dernier coup de projecteur avant de se disperser ! C’est là le drame ! Continuer ensemble, continuer ou non : voilà la question toute shakespearienne !

Les Arts à l’école, pourquoi ?
Enseignement et pratiques artistiques font en principe partie de la formation scolaire… sauf que le théâtre n’y est pas obligatoire comme les arts plastiques ou la musique… Ainsi, par des hasards heureux, sur les conseils de camarades, sans avoir jamais rien vu de théâtral, la plupart d’entre eux ont choisi l’option. Rares étaient ceux qui en avaient goûté au travers de sketchs paroissiaux ou de clubs scolaires (loin des îles, ailleurs !) et qui envisageaient la carrière. Aujourd’hui, elles rêvent, elles peuvent rêver de scène…

« Javelot, je suis… » (Carnet de bord)
C’est un choc qui a conduit Miranda à s’intégrer plus à fond dans la pratique : un simple exercice où le « courant d’énergie du groupe, était palpable et l’a galvanisée ; elle existait, elle existait avec et grâce aux autres ». Marquisienne, donc exilée à 1 600 km de chez elle, les années-lycée « c’est beaucoup de barrières, de contraintes » : où « je me sentais perdue ! Et seule ». « La classe-théâtre ? Un moment où évacuer mes frustrations, me ressourcer… celui où je pouvais changer de peau, devenir quelqu’un d’autre pour affronter et dépasser le quotidien. »

Ces années de formation théâtrale sont définies par l’Education Nationale comme  « initiation, c’est-à-dire : émancipation, sensibilisation, réalisation et regard critique ». Les scènes au programme offrent un éventail de microsociétés : inscrites au répertoire universel, national ou récent, elles font partie de l’actualité et sont appropriées comme telles.
Apparemment, c’est bien d’autonomie scénique et sociale dont font preuve tous les membres de ce groupe. Responsabilisation, prise en charge du groupe, elles l’ont gérée, qu’elles soient sur scène, spectatrices ou dans les coulisses : leur présence est constamment active.

Maquillage de fortune, ambiance solidaire
Mais elle ne se situe pas seulement au niveau de l’infrastructure scénique (maquillage, costumes et accessoires) mais de sa dynamique : parti pris esthétique de l’image (jeu, postures, gestuelle, scénographie). Un apprentissage de la vie (« émancipation »), d’autant plus impératif, qu’il ne permet pas les erreurs devant un spectateur (surtout s’il devient jury).

Tout à la fois intellect et affect
C’est bien cette assurance, cet équilibre entre engagement scénique et sens des effets que les enseignants ont remarqué lors de la représentation publique. Avec les quelques fragments qui n’avaient pas été sélectionnés pour l’examen se dégage une dimension personnelle à part entière. Une gestion du personnage, de l’espace, de la présentation, une distribution du temps, une conscience des tonalités entre tragique, réaliste et comique…

Les jeunes polynésiens ont du talent…
C’est que la représentation leur appartient en propre. Il ne s’agit pas que les élèves soient des exécutants. Ce sont eux qui conçoivent leur propre mise en scène : ce qu’ils veulent transmettre au spectateur (dimension critique : d’un système, d’une société ; regard sur un type de personnage, etc.).
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Le travail de production artistique  repose sur ce cheminement préalable qui passe de la théorisation à la réalisation et s’appuie sur la mise en confiance. Prodigué par Johanna Creton-Mallard (en l’occurrence), il requiert de l’enseignante un rôle pédagogique complexe : il fonctionne à la fois sur l’intellect et la sensibilité, en étaye le cadre et les repères. Une relation de communication forte dont l’objectif final vise l’autogestion originale du jeune.

Un devenir valorisé avec Johanna et Julien au lycée Aorai
Sur les « Carnets de bord », le « contrat de confiance » réciproque ressort avec beaucoup d’empathie. Car la valorisation est essentielle dans l’apprentissage : conseils prodigués par l’artiste intervenant (Julien Gué) et conscience des progrès qui en découlent y figurent. De même que les étapes techniques (regard, voix, espace, jeu, aisance corporelle, dégagement des émotions, etc.). La personnalité entière y est impliquée et parfois, on touche à la performance : « aller jusqu’au bout… » de la situation, des sentiments, de soi.

Pas de formatage
Ce n’est pas qu’ils maîtrisent totalement leurs émotions, mais ils les sortent, « sans peur du ridicule ». Moeani me confie : « Tu sais, le sort des personnages colle au mien. Leurs sentiments, je me les approprie. Ensuite ? Ensuite ! Ils me dépassent… ils débordent. Je ne sais pas encore les maîtriser. » Elle ? Elle fait pleurer une salle…

Elle ne triche pas. Et elle convainc. Elle a su, comme les autres par leur « présence »  (leur talent), la variété de leur jeu et sa vérité, intéresser un public polynésien issu de plusieurs générations. Les spectateurs interrogés me l’ont confirmé : « ils parlent de nous, de nos problèmes… et autrement qu’en nous donnant des leçons ! » me murmure un adolescent, venu au théâtre pour la première fois. Les situations sont rendues claires, compréhensibles, attractives pour les plus jeunes ; riches, surprenantes, elles touchent l’affectivité ou l’humour des plus avertis.  


Un théâtre actuel (vidéo)
Du théâtre, ils connaissent les grands traits historiques et techniques. Mais l’intérêt de cette option c’est de pouvoir concrétiser leurs connaissances : un « panachage entre savoir et savoir-faire ». L’histoire du théâtre semble les avoir impressionnées du fait de son universalisme et de son ancienneté.

« Un monument, oui ; mais qu’on peut démantibuler », plaisante Cindy, « un espace qui nous offre la capacité de pouvoir se  lancer à l’aventure », de « pouvoir produire un autre monde où on se sent différent à travers le texte de quelqu’un d’autre ». Le  plus important et « le fantastique c’est aussi de s’essayer à plusieurs personnalités. On y trouve deux avantages : celui d’apprendre à se connaître, mais aussi celui de pouvoir réfléchir ses réactions et ses relations dans la vie », précise Hinatea.  

Du rire aux larmes, le plaisir
« Prendre conscience de soi, des partenaires alors qu’on ne connaît rien à la vie, ça sert à ça le théâtre » : une sorte de décodeur. Car  si toutes disent avoir beaucoup appris des caractères pour se positionner, se défendre et s’affirmer, elles insistent sur le plaisir que leur procure l’exercice de théâtre. Ce n’est pas une étude rébarbative. Les techniques leur apportent des facilités à se comporter à l’extérieur, à prendre de l’assurance face à un jury, à des inconnus.

…un public interloqué
Mais surtout le plaisir est démultiplié quand elles endossent un rôle, « pas tous les rôles ».  Hinatea développe : « Tu joues dans un état second ; et le bonheur est extrême ! Tu es transporté ailleurs, tout en sachant là où sont les limites. Le plaisir est indescriptible, tellement l’émotion est forte. » « Tu es reconnu pour ce que tu sais faire, ce que tu apportes au public, explique Heinuihere. Pas seulement par les applaudissements, mais parce que tu t’es accomplie ! »

« Tu as dépassé ta peur vis-à-vis du public. Ton réconfort, tu le trouves dans ta façon de t’inclure, de t’investir avec les autres. », « Avant je ne parlais pas, il ne se passait rien dans ma vie. ». « Maintenant ce sont des liens qui font qu’on peut jouer ensemble, être solidaire, s’ouvrir sur l’extérieur » : le grand mot est communément admis. « Faire du Théâtre c’est être solidaire : s’ouvrir, sur soi, sur les autres, sur le monde » conclut Salomé.

L’après : un petit bonheur ?
Dans les coulisses du groupe, qui s’appellent aussi internet, les messages sont explicites entre les lycéennes et leur prof : « Merci aux élèves pour ces belles expressions, l'émotion sincère, le partage enjoué, la générosité pour le public... Bravo à mes élèves pour leur bon et "long" spectacle, plein d'émotions, de rires et de professionnalisme ; super timing hier soir : les enchaînements étaient nickels. Merci pour ce beau moment. Des élèves exceptionnels passent leur épreuve de pratique théâtrale : je les encourage du fond du cœur. »… « C’est toi la meilleure, commentent les élèves ».

…en atelier
Et combien essentielle est cette conscience paritaire de l’équipe, s’échangeant les encouragements. Johanna s’adresse ici à Julien Gué : « Un petit passage sur ton mur pour te dire combien je te suis reconnaissante pour tout ce que tu fais pour les élèves, le temps que tu leur accordes bénévolement : merci, c'est stimulant de travailler avec une belle âme comme toi. »

Et si tout n’est pas dit, ce qu’elles disent toutes, c’est que l’apport du théâtre dépasse les limites de la discipline et déborde autant sur le reste des études que sur leur comportement. Pour elles, c’est tout bénéfice. Affronter une matière qui vous fait bouger « du dedans » et vous aide à l’extérieur : ce n’est pas banal.

Reste la fin du lycée… et l’après ! Leur cohésion, l’esprit de groupe, la solidarité qu’elles ont entretenus, le temps de leurs études : elles aimeraient pouvoir continuer ensuite. Mais le théâtre n’assure nulle part la sécurité de l’emploi ! Se retrouveront-elles ensuite pour « faire un spectacle ensemble », « un jour… »,  « plus tard… » comme elles le souhaitent ? Un épisode à suivre…

Châteaux en Espagne, le Théâtre ?
« L’enthousiasme, l’inventivité et le plaisir sont des notions qui reviennent très fréquemment comme ligne directrice d’une démarche éducative. » Reste que ce n’est pas souvent appliqué !

Nous avons rencontré des lycéens heureux !



Un article de  Monak

Tous droits réservés à Monak et Julien Gué. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.





2 commentaires :

  1. C'est trés beau, trés touchant, la spontanéité n'enlève rien à la profondeur du ressenti et de l'interprétation de ces étudiants. bonne continuation.
    Céline

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    Réponses
    1. Merci Céline,
      Nous avons rencontré des lycéens qui n'épargnaient pas leur peine... pour effectuer ce long cheminement de la prise en charge scénique:
      Les jeunes ont appris et su nous donner l'impression que tout était vécu pour la première fois... donc, nous transmettre l'émotion sincère à forte dose, celle qui touche.
      Mais ne nous leurrons pas... si nous ne nous en rendons pas compte : c'est beaucoup de travail pour parvenir à ce résultat !
      Leur plaisir d'avoir fait fructifier leur talent, nous l'avons partagé.
      Bravo, les Jeunes acteurs: comédiens, tragédiens etc...

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