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dimanche 24 mars 2013

Saint-Valentin et Tunisie



Marché de l’amour ou de la haine ?

 

A la Saint-Valentin, les amoureux de toutes obédiences, ou sans, se délectent en se déclarant leur flamme. Les nations en guerre la revendiquent comme une trêve ou un armistice : un acte de résistance comme en Palestine… en passe de le devenir en Tunisie !

L’amour semblerait plus que jamais antinomique, à en croire nos amoureux, avec nos sociétés. A en bannir totalement le marketing ainsi que les prêches religieux, un peu partout répandus. Point n’est besoin de recourir aux forcenés de la publicité pour constater que l’amour est un marché entretenu par ceux-là même qui en dénoncent l’immoralité.


L’Amour mythique, Qays et Layla…
Bien que l’amour éternel, platonique, se trouve au cœur des légendes d’orient et d’occident, Tristan et Yseut, Qays et Layla, se voient troquer leur aura par un homme d’abstinence. La fête comme le Saint se trouvent différemment tiraillés, sans parler de ceux qui en revendiquent indifféremment les  reliques ! Face à ce gag hautement dilatatoire de nos zygomatiques, je n’ai pu résister à la tentation de faire partager mon hilarité.

 

Un saint, deux reliques, un sceau : « Ton Valentin »

On le fait naître sous le règne de l’empereur romain Claude II (Marcus Aurelius Claudius Gothicus ; 10 mai 214 - août 270), dit Claude le Gothique, mais surtout, l’empereur-soldat. Prêtre (chrétien), Valentin brave l’interdit et marie la soldatesque.

Incarcéré, condamné à être décapité, Valentin (de Rome) aurait adressé un dernier sceau à la fille d’un aveugle à qui il aurait fait recouvrer la vue : « Ton Valentin ». Canonisé en 1496 « pour son courage et sa lutte pour le mariage », il est devenu le patron des amoureux.

Mais il n’est pas le seul du nom à avoir été béatifié. Son prénom signifiant « santé », le statut n’est pas signe de longévité. Les martyrs foisonnent : Valentin de Terni (273), de Viterbe (304, fête le 3 novembre), de Ravenne (IVème siècle, 16 déc.)… et d’autres, un évêque de Strasbourg (Vème), Valentin de Griselles (4 juil.), etc…

Un saint martyr de l’amour profane
Ainsi l’authentification du patron des amoureux oscille entre le Valentin de Rome et celui de Terni. On n’assiste pas vraiment à une querelle de reliques. Sauf du côté d’Athènes en 1990 et de St-Pierre-du-chemin à Rome. Celles de Terni se fêtent à Dublin le 14 février depuis le XIXème siècle. Celles de la collégiale Saint-Jean-Baptiste de Roquemaure (Gard) auraient été importées de Rome et auraient sauvé les vignes du phylloxera en 1868.

Certains revendiquent l’origine berbère de cette fête en occultant l’existence de Valentin et en rappelant que le pape Gelase 1er qui l’a instituée en 495 était originaire de Kabylie, de la tribu des Djelass. Toujours est-il que la Méditerranée antique était un vrai miracle de tolérance et d’intégration !

Entre paganisme et chrétienté
Comme un hommage au printemps, débutant le 5 février chez les Romains de l’antiquité, « chaque année le 15 février, les Romains rendaient un culte païen à la louve romaine qui avait allaité Romulus et Rémus dans la grotte de la Lupercal ». La fête très populaire des lupercales (Lupercalia) était un hommage à Faunus, dieu de la nature et de la fertilité, appelé également Lupercus.

Après le sacrifice d’un bouc, un tirage au sort, tous les 15 février, pour désigner le couple de jeunes gens qui passera l’année ensemble. La fête consacre la fertilité.

Faut-il rappeler que l’Empire Romain, à cette époque païen, s’étend sur tout le pourtour de la Méditerranée : Afrique du nord bien comprise jusque dans ses déserts entre Maurétanie (Tingitane Maroc-Algérie), Numidie + Afrique proconsulaire (Tunisie-Libye), Cyrénaïque (Libye-Egypte) Judée, Arabie, Syrie, Cappadoce + Bithynie (Turquie), Macédoine, Germanie, Gaulle, Brittanie, Lusitanie avant de devenir chrétienne sous Dioclétien (306-337).

Un pape kabyle de la tribu des Djelass (Gelasio 1er)
En conséquence, la célébration est christianisée : « En 495, le pape Gelase 1er décida de célébrer en grande pompe la fête de Saint Valentin, le 14 février, un jour avant la fête des Lupercales !!! ». La fête de l’amour prend naissance.

Mais il en est tout autrement en Angleterre. Geoffrey Chaucer au XIVe siècle, auteur de cet hymne à l’amour épicurien des Contes de Canterbury, rappelle la croyance tirée des bestiaires médiévaux (fables) de La Dame à la Licorne : le 14 février était le jour où s’appariaient les oiseaux. Reviviscence de l’amour courtois : « fol’amor, fin’amor » (XIIème siècle) : le profane entre en lice.

Le poète Othon de Grandson, auteur de La Complaincte amoureuse de Sainct Valentin Gransson et autres ballades élégiaques sur le sujet, exilé en Angleterre, est magnifié un siècle plus tard par Charles d’Orléans (XVème siècle), pour cette tradition qu’il entretient. Elle passa du monde anglo-saxon au monde latin. Valentin fait son entrée dans la littérature.

L’amour, une échappée à Gaza ?
Sans cesse ce besoin de spiritualité des sentiments. Et le XIXème siècle, avec le romantisme, entérine le phénomène.

La Saint- Valentin tunisienne pour « mettre fin à la haine »
Si la coutume de la Saint-Valentin en Tunisie remonte au siècle dernier, elle est totalement laïque, à l’instar de la fête des mères. Bien entendu, comme elle ne concerne que les couples elle n’a aucun retentissement familial.

La fête des amoureux au minaret...
Ainsi que le notifie la presse tunisienne depuis plus d’un quart de siècle, consacrant un article ou parfois un feuillet de son magazine dominical, la fête des amoureux est entrée dans les mœurs, au bonheur des commerçants. Ce jour-là, dans les années 90 déjà, si vous n’aviez pas réservé dans les restaurants, inutile de penser pouvoir disposer d’une table !

Cette année (2013), après les condamnations wahhabites intempestives et les violences qu’a connues le jour de l’an, le mufti de la république, à la tête des affaires religieuses islamiques, lui donne le feu vert ! 

Même si cette fête ne faisait pas partie des habitudes du plus petit hameau perdu dans la montagne, même si elle ne semble pas concerner tout le monde, il semble qu’avec ce coup de projecteur médiatique elle ait attiré de nouveaux pratiquants. Il serait difficile d’en donner le pourcentage exact. 

Des roses* pour les martyrs de Syrie
Mais la clique des rétrogrades, prohibant toute autre réjouissance que celles inscrites dans les pratiques religieuses, s’est largement ridiculisée. Les quotidiens ne sont jamais autant intervenus pour le signifier. Et les interviews consacrées à ce sujet se sont largement divisées en avis des plus contradictoires.

Faut-il préciser que l’histoire de la Tunisie définie par les wahhabites, à entendre tout le petit monde qu’ils endoctrinent, commence au Prophète (632), alors que l’invasion arabe ne touche la Tunisie qu’à partir de 647. J’ai entendu ces derniers jours, un adulte d’une trentaine d’années affirmer qu’avant l’an 0 de l’Hégire, en Tunisie, c’était la Préhistoire !

Le Folklore des mythes
Berrichon, le petit village de St-Valentin, existe vraiment. On y vient en pèlerinage depuis 1965 ; de tous les continents de l’hémisphère nord. Il s’offre même le luxe d’être jumelé avec une ville japonaise et autrichienne du même nom ! En Autriche, à Saint-Valentin, le prosélytisme bat son plein.


 Les sonneurs du Berry
A contrario, le cérémonial clérical de bénédiction des couples dans l’église consacrée au saint a disparu. Certainement suite à la décision par le Vatican de l’éradication du calendrier des saints de légende. Cependant perdure un rituel laïque : promenade dans le jardin des amoureux sous les feuilles en forme de cœur de « l’arbre des cœurs éternels », certificat en mairie assuré, balade incontournable devant une niche à la Peynet, bisou au-dessus de la margelle du puits.

Le mythe s’y est donc installé. La société, que dis-je ? Le monde « se l’est approprié », dirait Roland Barthes dans Mythologies. Et combien peut-il se fonder sur « n’importe quoi » : « Chaque objet du monde peut passer d'une existence fermée, muette, à un état oral, ouvert à l'appropriation de la société. »

L’arbre des amoureux à Saint-Valentin en Berry
Fait-il partie de ces mythes fondateurs de la « conjugalité », de cet éternel recommencement d’une humanité qui ne change pas ? Nous voilà du moins dans cette éternité de l’amour que chantait Piaf, cet antidote du divorce, cet exorcisme de l’amour malheureux. (Faut-il préciser que les statistiques de l’illettrisme en France nous offre pour le département de l’Indre un taux de 14,5% en 2008 ?)

Entre Cupidon, Peynet et ses « amoureux » qui font fureur depuis 1942, si nous assistons à une infantilisation des représentations de l’amour, ne serait-ce du fait que notre humanité, sempiternellement en quête de son enfance perdue, en soit restée à l’âge du hochet ? Parallèlement, il semble notoire que les religions aient fort à faire pour tenter de rénover leur stock de jouets.


Plus généralement, dans le contexte des théocraties exacerbées, la jeunesse, lassée des appels à la haine, revendique et accomplit par toutes sortes de symboles cette fête de l’Amour : car dénuée de tout élément mercantile (en zones occupées ou en guerre), bardée d’interdits au nom de la guerre sainte (jihad), elle a pris un sens bien révolutionnaire : celui de la survie. Pour paraphraser la Femen Amina : « Mon cœur m’appartient et il aime. »

Un article de Monak

*note photo « Des roses pour les martyrs… », en guise de Saint-Valentin en Syrie 2013 : « Pour une Syrie libre.  Nous sommes désolés, nous n'avons plus de roses pour la Saint –Valentin ; elles ont toutes été épuisées sur les tombes des martyrs.» (Traduction de la pancarte)
Liens vidéo 
-          Layla, ma Raison : film de Taïeb Louhichi (Tunisie-Algérie, 1989) : Qays et Layla… Des images dont je ne peux me lasser… Un réalisateur d’exception
-          Pélerinage à Saint Valentin (Indre), http://www.ina.fr/video/CAF97035261


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1 commentaire :

  1. continue à nous instruire.... la connaissance du passé nous aide à comprendre le présent....fb

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