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lundi 13 janvier 2014

Tunisie insolite 2


Dissonances

« Il est des portes sur la mer que l’on ouvre avec les yeux… » Telle est la Tunisie, poétisée par Fatima Maaouia (écrivaine). Telle est la Tunisie avec ses discordances.

Tout comme l’histoire a débaptisé un temps la Porte de la Mer, « Bab El Bahr », qui scellait la médina de Tunis, pour la renommer Porte de France… maints minuscules portails sont fichés en bord de précipice… et s’ouvrent sur le large.

Bonne année amazigh : Aseggas ameggaz !
En ces premiers jours de l’année 2014 le Tunisien, s’il se rappelle qu’il est aussi d’origine amazigh*, (ⴰⵎⴰⵣⵉⵖ), va célébrer le nouvel an ce 13 janvier. Le même jour, ce sera le mouled (naissance du prophète). Le lendemain, 14 janvier, 3ème anniversaire de la révolution tunisienne, se solde déjà par un article « langue de bois » du quotidien le plus lu.

Le dicton du jour : « Soleil de Ste Nina, pour un long hiver rentre ton bois », même tiré des froides heures de la France médiévale, semble augurer aussi d’une lente germination  hiémale, tout comme celle du jasmin.

Egalité d’humeur ou parité ?
Il est vrai que le Tunisien n’est pas spécialement doué pour la patience en matière conjugale ou domestique. Ce n’est pas un scoop ! Les Tunisiennes dans leur ensemble, elles, font preuve de la même constance depuis qu’elles ont pris la parole, il y a plus d’un siècle, sur le sujet de la parité. Sinon qu’elles ne sont pas au pouvoir, comme leur ancêtre Alyssa. Sinon aussi que quatre des élues  de l’Assemblée Nationale Constituante se désolidarisent de la cause féminine.

La parité mise en doute sous la pression d’Ennadha
En matière politique, les stratégies dilatoires semblent avoir émaillé l’histoire. Il n’est pas besoin de se remémorer le délai excessif imposé par le sénat carthaginois à Hannibal, devant les « portes de Rome » ; pas plus que l’interminable bras de fer entre Bourguiba et De Gaulle pour l’évacuation de Bizerte ; pas plus que les vingt-trois dernières années de dictature de Ben Ali ; et pas davantage avec la rédaction de la nouvelle Constitution qui n’est toujours pas votée après deux ans d’instabilité parlementaire.

Le code comportemental du Tunisien dans l’espace public n’est pas à confondre avec celui de la rue où, s’il ne se lance pas directement dans le pugilat, les chances de parvenir à un accord s’effectuent en pourparlers. Cette convention vaut-elle en période de troubles pour ces premiers jours de janvier 2014 ? L’excès de prudence pèsera-t-il dans la ratification de l’article sur l’égalité ?

Situation explosive…
Depuis décembre 2010, il ne s’est pas passé un mois  sans que des incidents n’éclatent. Plus ou moins graves, plus ou moins sanglants. L’insolite deviendrait-il accoutumé ?

Des affrontements depuis décembre 2011
Les démonstrations de force s’en prennent autant aux particuliers, qu’aux groupes ou aux institutions.  Ne sont épargnés par les hommes de main d’Ennadha, ni les quartiers, ni les foyers d’instruction, ni les centres de culture, ni les sièges ou les agents d’information : spectacles dûment programmés, artistes ou intellectuels isolés, quartier général des partis d’opposition sont ciblés. Les exactions sont de toutes sortes : de l’agression personnelle au lynchage anonyme, sans parler des tirs, assauts d’ambassade, saccage de lieux de réunion, mutilations, torture et assassinats de représentants d’opposition, jusqu’aux mains basses sur l’armée.

En riposte, la société civile répond par des sit-in, des manifestations pacifiques, des actions de solidarité et de secours. Et la vie continue, la vie reprend le dessus ! Inouïe cette façon d’être du Tunisien qui n’en paraît pas plus perturbé dans son quotidien ! Difficile de présenter un panorama de cette longue patience, parfois ponctuée d’affrontements. D’une part les milices salafistes, associées au gouvernement en place et à la police, armés ; d’autre part la société civile, sans arme.

La zénitude ?
Dans cette atmosphère pour le moins lourde et nébuleuse, le Tunisien prend sur lui de maintenir un cap imperturbable. Est-il seulement  et tout bonnement en mode « résistance passive » ?

La zen attitude : insolite ?
Du moins s’est-il familiarisé avec les rumeurs alarmistes, les coups de pression. Et a-t-il apprivoisé à coups d’engagements solidaires les moments-clé où il lui faut agir et se trouver au rendez-vous de la rue par centaines de milliers.

  Ce qui est étonnant, insolite même, peut-être compliqué à comprendre, vu d’ailleurs : c’est le flegme que nous ne lui connaissions pas avant. L’épreuve changerait les mentalités ? Ou bien des paramètres insoupçonnés sont-ils parvenus à lui insuffler une seconde nature ? Car ce qui le maintient dans son calme olympien, c’est le poids de la parole publique qu’il a su arracher et garder depuis trois ans, malgré les procès et les emprisonnements.

Mieux vaut attendre ?
Aucune réponse ne pouvant être donnée sur équanimité et parité, ni sur l’issue définitive de la révolution tunisienne, car nous n’allons pas jouer les devins, mieux vaut prendre son mal en patience et s’offrir après la discussion un petit coin pour s’asseoir. Si le mode de siège traditionnel reste encore le tapis, la natte d’alfa, le coussin à même le sol, dans les régions les plus dépourvues, la chaise a pris une connotation politique en quelques deux années postrévolutionnaires.

Chaise de mer…ou siège éjectable ?
Le « siège » est le lieu de pouvoir auquel on s’accroche et qu’on ne veut plus lâcher…  tant les indemnités sont alléchantes ! A part ce cas extrême qui touche les dirigeants, toujours est-il que la chaise devient « planche de salut » dans les endroits les plus incroyables.

Lisons encore Fatima Maaouia :
« Cette chaise… concentré magique
d'ingéniosité, de musique et de Titanic
qu'aucun des prétendants au trône qui boite
- pourtant si souvent passibles de la chaise électrique-
ne convoite
mon cœur rafiot travaillé à vie
de la fuite vers le large et l'infini
la revendique
comme un emblème, comme cantique »…
Il est bien d’autres choses encore, ce siège rescapé des pires naufrages !

Quand la survie est dans ce seau…
La survie sort de la bouche des enfants. Elle est au bout de la misère, comme au fond du puits. Un nombre confortable d’années qu’on ne voyait plus d’enfants errer par voies et chemins. Il faudra bien vous habituer, si vous pouvez y parvenir, à ce que  « l’insolite » se confonde avec « le scandaleux » !

Figues de barbarie, pour survivre
Même si les établissements scolaires n’avaient pas été rénovés sous l’ancienne dictature, ils recevaient en permanence leur lot d’enfants. Les salafistes voudraient remplacer l’école par les koutabs, lieux exclusivement réservés à la récitation du coran, avec petites filles niq’abées dès le « jardin d’enfants » ! Cependant la société civile veille. La scolarité se maintient tant bien que mal et son obligation n’est plus sous haute surveillance. Depuis le gouvernement Ennadha, le budget de l’instruction, le plus fort sous Bourguiba, est  descendu à 0,03% du budget de l’Etat.

Les droits de l’enfant, ayant été mis entre parenthèses, ne leur reste plus qu’à se plier aux nécessités de parents chômeurs ou enrôlés dans les milices, en échange d’un peu de pain, de « Choco Tom » (biscuits) et de quelques dinars. Ainsi voit-on proliférer les petits vendeurs de rue. Momentanément peut-être… mais qui peut en savoir davantage ? Les adolescents ne se laissent pas tous conditionner aussi facilement.

Nous venons de Tunisie !
La preuve : ils multiplient les initiatives, les occasions de se produire au regard de tous ! Malgré les garde-à-vue, les emprisonnements, les procès des rappeurs et graffeurs, la génération des adolescents aux trentenaires se prend toutes les libertés revendiquées par la révolution… : Zwewla, KlaY BBJ, Weld15… ne sont pas que leur modèle.


Le bonheur, ça s’arrache !!!(vidéo) 
En effet, les jeunes, qu’ils aient directement participé à la révolution ou qu’elle les ait fait émerger ensuite, ressentent tous la même chose : le droit de chacun à l’expression, le droit d’exister pleinement. 



Ce qui semble évident un peu partout dans le monde, était impensable sous la dictature. Ce qui a changé, c’est que les badauds, se mettent à danser dans la rue ; même sans être du métier, juste pour le plaisir ! Sous la dictature de Zaba (Ben Ali), on se retrouvait vite entourés d’indics ou de policier en civils et embarqués au poste. Il est incroyable aussi que les jeunes ne se posent plus la question de la mixité taboue : ils dansent ensemble, se touchent, ce n’est pas un délit sexuel ! Rappelons-nous que  sous la pression de la morale patriarcale, femme et jeune fille n’imaginaient même pas danser dans un espace public !
 
Ainsi, l’espèce de mouvement de vidéastes qui éclot sur le net est significatif : “Happy : We are from Tunis”. Et il prend de l’ampleur. Qu’ils soient amateurs ou issus d’Ecoles supérieures de Tunisie ou de l’émigration, au moment même où la situation devient plus cruciale, les jeunes affirment leur joie de vivre, leur droit à la vie, leur droit au bonheur : ils sont  Tunisiens et ça se voit !

Et comme on reparle amazigh en Tunisie : « Joyeux Yennayer 2964 ! », « Aseggas ameggaz ! »… Bonne année !


Un article de  Monak

* Amazigh : Berbère. Non seulement la population berbère est autochtone, mais en plus la langue est dotée d’une écriture que la romanisation a occultée et que l’arabisation a interdite, en Algérie, au Maroc comme en Tunisie où elle réapparaît depuis la révolution.


- Les radios relaient la vidéo d’Asma El Costantini : Medi 1, la radio du grand Maghreb au Maroc,  interview sur un pays ouvert au tourisme (Interview Medi1Radio (Happy - We Are From Tunis) https://www.youtube.com/watch?v=SrPxusxpDT4#t=82 )
 

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