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dimanche 21 juillet 2013

La Tunisie du Livre

La littérature brûle-t-elle ?

Depuis l’Antiquité, la terre tunisienne écrit et publie. Des  millénaires de littérature, des millions de livres ! Qu’elle se nomme Numidie, Carthage, Byzacène, Ifriqya ou Tunisie, de son nom originel recouvré. Qu’elle change de régime, qu’elle soit empire, occupée ou république.

Que savons-nous de ces auteurs qui se sont exprimés au poinçon, au stylet ou au kalam ? Que savons-nous de ces auteurs qui se sont fait entendre, ont créé dans la langue du dominateur pour être diffusés ? Que savons-nous de leur imaginaire, de leur audace ? Qu’en va-t-il de la littérature quand force œuvres ne figurent pas au patrimoine pour raisons politiques, religieuses ou éthiques ? Par ordre chronologique les alphabets tifinagh (berbère), punique, hébraïque, latin, arabe, français (latin moderne), y ont concouru. Quoi qu’invoquent les censeurs de tous bords !

Il faut bien l’admettre : dès que conquérants et envahisseurs s’installent dans un pays, l’un des premiers méfaits qui marque leur pouvoir est la volonté d’oblitérer la culture autochtone en brûlant les bibliothèques. La Tunisie n’y a pas échappé depuis que le vainqueur romain d’Hannibal a détruit Carthage par le feu et le sel. 

L’ancienne Bibliothèque Nationale de Tunis, Souk des Parfumeurs 
Même si les endoctrineurs actuels brûlent les livres déclarés impies en dehors de l’ouvrage importé de la Récitation (القرآن, al Qur'ān, Le Coran), décrètent l’origine du pays deux siècles après le début du Moyen-âge (c’est-à-dire après la conquête arabe en 697), cette négation ne tient pas face aux historiens dont les chroniques attestent depuis l’Antiquité que la Tunisie a toujours été multilingue.

Langue(s) et culture
Qu’elle soit fixée sur la pierre (écriture libyque), sur des tablettes de cire, l’alfa, les tapis, le parchemin, le web… l’écriture indique la multiplicité de mouvances culturelles qui se sont côtoyées, se sont affrontées parfois, ont fusionné dans l’identité nationale d’un pays qui s’est délimité au cours des siècles. Ainsi pouvons-nous parler de littérature tunisienne et suivre avec amusement une similitude de portraits du Tunisien depuis l’Antiquité.

L’ancêtre du premier tunisien, berbère d’allure, reposant du côté de Gafsa (Homo capsus) remonte au huitième millénaire (avant JC). Auparavant, peu d’informations sur les civilisations qui ont peuplé son territoire. La désertification du Sahara a repoussé les peuplades apparues précédemment (environ 2,5 millions d’années) vers le sud de l’Afrique, sauf que l’écriture éclot à la fin du 4ème millénaire (toujours avant JC).

Inscriptions puniques sur stèles carthaginoises
Les inscriptions les plus anciennes datent du VIe siècle avant JC (en alphabet punique). Augustin, rhéteur (avocat), théologien, mais aussi autobiographe (Confessions), mentionne au Vème après JC : « Demandez à nos paysans ce qu'ils sont. Ils vous répondront en langue punique : Chanani» (Cananéen).

L’expression littéraire se définit d’abord, pour cette population de nomades, par son oralité. On parle ici de littérature orale parce qu’elle répond à des critères esthétiques de composition. Elle est transmise aujourd’hui encore sous sa forme populaire. L’accès à la scolarisation officielle, pour toutes et tous, reste récent.

Qu’elle soit chant (de travail, de tissage, de rites…), poésie, spectacle ou conte, la tradition orale y est fortement ancrée et perdure dans ces improvisations de circonstances (الشعر الشعبي التونسي : cha’ar cha’abi tounsi, poésie populaire tunisienne) qui émaillent les fêtes familiales dans les petits villages. Telles se recommandent et proclament les maddahat (littéralement : femmes qui font les éloges).

Ibn Khaldoun, tunisois philosophe et sociologue
Les ouvrages détruits, restent les traces de cette littérature berbéro-punique précisément mentionnée par des auteurs latins tardifs du Ve et VIe siècles après JC (Salluste). Bien plus tard encore, l’historien et sociologue tunisois Ibn Khaldoun (1332-1406) en commente la prolixité et les valeurs.

Un métissage millénaire
« La culture de la Tunisie, héritage de quelques 3 000 ans d’histoire, forme une synthèse des différentes cultures amazighe, punique, romaine, juive, chrétienne, arabe, musulmane, turque et française qu’elle a intégrées à des degrés divers (…) ». Méditerranéenne, elle transcrit les différents courants religieux (paganisme, christianisme, judaïsme antiques et islam médiéval) qui l’ont traversée en des commentaires ou traités apologiques.

Dès le VIème s. av JC, le Périple d’Hannon (navigateur carthaginois : 630 ? 530 av JC ?) figure sur une stèle punique du temple de Ba’al-Hamon à Carthage, reproduite en grec dans le temple de Kronos. Au IVème s. le Traité d’agriculture écrit en punique par Magon (IIIè ? IIè s av JC ?) paraît en langue latine à Rome. Sont aussi cités, dans des travaux grecs ou latins, annales, chroniques, ouvrages de droit, d’histoire, de géographie, textes religieux, poèmes mythologiques... Le serment d’Hannibal (247-183 a. JC) est transcrit par Polybe (entre 220 et 168 av JC) et figure chez Tite-Live (59 av JC).

Magon, un cru littéraire sans conteste
Sous la romanisation, la Province d’Afrique produit des théologiens d’obédience chrétienne, citoyens ou natifs de Carthage. Tertullien, rhéteur aux arguments dialectiques jouant de l’ironie, auteur de L’Apologétique (vers 197), fonde une hérésie. Quant à Thascius Caecilius Cyprianus, ses Traités et sa correspondance s’interrompent brusquement par sa décapitation sous l’édit de Valérien (258). Augustin achève son parcours à Hippone (l’actuelle Annaba) au Vème siècle initiant le « cogito » de Descartes.

Térence (184-159 av. J.-C.) s’adonne au théâtre sous les cieux de Rome. Tout proches, les opuscules d’Apulée (en latin Apuleius, Afulay en Berbère) font fureur en Byzacène et pour cause ! Né à Madaure en Numidie (Algérie actuelle, 123/125- 170 ap JC.), formé à l’Ecole de Carthage, il lance la forme romanesque avec L’Âne d’Or ou La Métamorphose.

Mosaïques  de la synagogue du Vème siècle av JC à Kélibia
La présence des communautés juives, attestée par Tertullien au IIème siècle, n’est pas en reste. Leur implantation à Carthage daterait de sa fondation ; leur installation à Jerba, de la destruction du temple de Jérusalem, en 586 av JC. Et c’est dans la cité de Kairouan, sous les Aghlabides et les Fatimides, que se révèlent leurs talents (IXè-Xè s). Notamment dans cette littérature judéo-arabe des traités de médecine ou des récits du Kairouanais Nissim B. Ya’aqob (990-1062 : Al-Faraj ba‘d al-shidda).

Une littérature impressionniste 
Certains critiques fondent la « vraie littérature tunisienne  à l’époque du Protectorat français », sous le signe du trilinguisme : arabe, français, judéo-tunisien. Cette classification convient pour la littérature francophone.  Il semble qu’elle soit réductrice en éradiquant la période arabe médiévale.  

Le concept de “littérature tunisienne d’impression française”, dans le sens de typographie et introduit à l’université de Tunis par Habib Ben Salha, ouvre bien d’autres perspectives : la diffusion de « l’imprimerie hébraïque de Tunis » occasionne un foisonnement créatif dans tous les domaines (essai, poésie, journalisme, périodiques, chroniques, patrimoine, traductions, etc.).

Tahar Haddad, une réflexion féministe bien tunisienne
D’autre part la littérature arabophone innove et surprend dès le début du XXème siècle. Notre femme dans la charia’a et la société de Tahar Haddad (1899-1935), par son militantisme féministe, l’anticonformisme du poète Abou El Qacem Chebbi (1909-1934). Dans la catégorie contes radiophoniques, poésie, chansons populaires et théâtre, le nouvelliste Ali Douagi (1909-1949). Mais surtout, la langue tunisienne devient langue d’écriture avec une nouvelle de Béchir Khraïef (Lilet Loutya 1937) qui fit scandale pour cette raison.

Après l’Indépendance, la contestation fleurit avec la poétique de Salah Garmadi (1933-1982). Mais la part des écrivains de la diaspora (Albert Memmi, Tahar Bekri, Abdelwahab Meddeb, Habib Selmi, Fawzi Mellah) est nombreuse, l’écriture se veut autonome et le dirigisme douloureux. Il est intéressant de consulter sur le sujet l’ouvrage de Ahmed Touili -De la littérature arabe contemporaine, en Orient, en exil et en Tunisie- ou ceux de Jean Fontaine à partir de 1956, en particulier avec les auteures arabophones.

Les formes éclatent avec les dramaturges des années 70 (Mohamed Driss, Fadhel Jaïbi, Fadhel Jaziri puis Jalila Baccar), mais aussi avec les écrits politiques d’Hélé Béji, médicaux (Azza Filali), les récits (Sophie El Goulli, Alia Mabrouk…), les biographies (Alia Babou, Nine Moatti, Faouzia Zouari…).

Fadhila Chebbi, une avant-gardiste renommée, parfois estompée
Ce que j’appelle « impressionnisme » illustre ces formes combinées entre les différentes langues : pas seulement l’emprunt d’une image transposée d’une langue à l’autre, mais ces écritures qui se forgent un style indifféremment ou étonnamment dans les deux langues. Telles ces clameurs musclées, ces « éventrations » contestatrices chez Moncef Ghachem, ces incantations passionnées, ces mises à nu secrètes de la poésie symbolique de Fadhila Chebbi.

« Comme si un pays, une culture et une langue s'étaient tissés en moi à jamais, étroitement entremêlés avec ce que j'étais avant. Un mot qui vient en arabe, seulement parce qu'à un instant précis il s'impose dans sa justesse, son exactitude. » (Cécile Oumhani)

Tunisianité au passé, au présent, au futur
La littérature tunisienne ne se trouve-t-elle pas au creuset de ses cultures millénaires ? Bourguiba, s’appuyant sur l’essence d’une nation qui a toujours revendiqué sa spécificité, même sous le protectorat, l’engage dans un processus de « tunisification » face à la politique des Etats arabes.

« La langue arabe, qu’il voulut moderne, était moins liée à l’identité religieuse qu’en d’autres pays, et ceci d’autant plus que le président, loin de limiter l’identité tunisienne à l’islam, y incluait les strates antérieures : romaine et punique. Son objectif était plus de «tunisifier» que d’arabiser. »

Bourguiba, ses «Recommandations du Président, écrits et discours» de tribun
Les deux langues cohabitant depuis longtemps, « l’arabe n’avait jamais disparu de l’environnement social et culturel, du fait de la prestigieuse université la Zitouna et du collège Sadiki qui, dès le XIXe siècle, offrait, dans le cadre d’un enseignement en arabe, une large ouverture aux langues et aux disciplines modernes. Ce collège fournit à la Tunisie indépendante une élite bilingue arabo-française »

Amnésie ou devenir littéraire en Tunisie
Ce rapide survol de la littérature tunisienne est bien entendu incomplet. Surtout du point de vue des dernières parutions contemporaines (à suivre…). Mais il tente de gommer les zones d’ombres et les préjugés. Il se tient aussi à l’écoute des récentes émergences.

Le berbère (chelha) se parle, se chante, se poétise, orne les poteries et les tapis  surtout dans quelques terroirs de l’Ouest, du Centre et  du Sud tunisien. Aucune statistique estimant la part de la population tunisienne de langue berbère n’existe, excepté à Jerba. Ce n’est qu’après la révolution de 2011 que ces communautés revendiquent leur spécificité linguistique et culturelle, hors du mutisme des expositions artisanales.


Poésie populaire féminine, une tradition du Maghreb
Dans cette Tunisie, pénétrée par tant de langues, serait-il propice d’entendre la voix des écrivains eux-mêmes ? 

« Aller vers la langue de l’autre est peut-être aussi une voie qui mène vers soi dans une démarche où ipséité et altérité sont tributaires l’une de l’autre. » (Jalel El Gharbi)   



A Lire :
Ouvrage sur la littérature profane latine d’Afrique, ouvrage de Paul Monceaux :Tome 2, Les auteurs latins d'Afrique - Les païens

Remerciements à :

Un article de  Monak


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3 commentaires :

  1. Très bon article, documenté et fouillé !! Continuez, surtout !!!

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  2. excellent article riche en information historique, bravo !

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  3. Bravo pour toutes ces informations. Transmettre est un devoir ! Merci, j'ai lu tous ces articles avec beaucoup d'intérêt.
    Garance

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