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dimanche 19 mai 2013

Jean Cocteau joué à Tahiti


« Le Bel Indifférent »

façon Julien Gué

 

Image rajeunie du « gigolo » des années 40, le « Bel Indifférent » fait son entrée au Morrison’s Café à Papeete. Tango, fitness, glamour, le jeune premier  de l’affiche « prend son pied à tourmenter ces dames, à les rendre folles, à les malmener » ! Le mal d’amour pleins feux !

C’est là que l’audace du metteur en scène gère la crise et la piste. Fallait quand même oser, dans la même représentation, jeter en pâture deux versions du même monologue sans en changer un iota ! Julien Gué inaugure : en toute liberté de metteur en scène ! Toute modification étant visuelle il est conseillé au public d’y venir goûter les atmosphères ! Du spectacle, il y en a !

Le déclic de la scène !
Jean Cocteau est cet étonnant auteur qui porte au théâtre des personnages en quête d’interlocuteur. Pièce de théâtre courte, celle-ci s’autorise les paroxysmes. Alors, pas l’ombre d’un ennui à l’horizon. L’association Horo’a, donne, partage, échange ce moment fulgurant. Trois acteurs pour deux rôles ? Deux couples et un acteur qui se dédouble : avec Léonore Caneri – Rai Tevaearai et Hélène Boyancé – Rai Tevaearai (encore !).

 

Plus flatteur, tu meurs !

En plein dans son élément « bars et boîtes de nuit », empruntant deux facettes, le personnage inaccessible, « hautain », draine dans son sillage « deux hystériques de la vie ». L’acteur Rai Tevaearai « se fait violence pour assumer une autre personnalité » car : « chacune de mes partenaires dégage tellement d’émotion, de rage et d’amour en même temps que j’ai du mal des fois à rester de marbre ».

 

Un rôle muet, pivot de la pièce, c’est déjà un challenge pour un « hyperactif » que de « rester passif » ! Mais quand il doit passer d’un rôle à l’autre, du « danseur de tango argentin au boxeur, « c’est assez bizarre », il s’efforce de ne pas « se perdre » en jouant sur les « mimiques et les non-dits »  

 

Rai Tevaearai : L’acteur et son double !

Il pourrait devenir « schizo» mais Julien lui offre l’occasion de jouer différemment dans chacune des versions : « la condescendance du premier » évolue vers « l’insouciance du second ». Leur tenue, leur posture, leurs attitudes permettent de les distinguer. Flatteur, le rôle-titre ? A n’en pas douter : Rai ne se lasse pas de ce plaisir ludique.

 

Dans les secrets de Julien Gué

Ce n’est pas Exercices de Style à la Queneau, mais ce drame de la vie tire de son traitement exacerbé des antagonismes un humour décapant ! Florence Guettaa, le traduit bien dans la conception de l’affiche. Souffleuse de ces dernières semaines, elle insiste sur la « valorisation des acteurs par le metteur en scène » : des morceaux de bravoure. Ce n’est pas seulement le mutisme de l’Emile qui donne le rythme, mais comment Julien l’a conçu. « Mutité ne signifie pas absence et c'est le paradoxe de ce rôle », souligne Hélène. Emile devient imprévisible.

 

Julien Gué axe le spectacle sur des performances d’acteur. Les trois interprètes se surprennent d’abord eux-mêmes car leur rôle les mène à l’opposé de ce qu’ils sont dans la vie. De l’originalité ? Oui. Julien Gué se retranche derrière « un pari d’acteur ». « On aurait pu choisir un autre parti de mise en scène. On peut toujours faire autrement. Mais son choix me convainc et me convient », ajoute Hélène.

  

Julien Gué : un défi permanent !

« Les cassures de rythme dans le monologue sont essentielles et une grande partie du travail repose dessus. Après, garder des trouvailles au millimètre près relève de l'exploit. Je suis épatée ! », commente Flo. « Les deux ambiances rétro-tango / contemporain », avec ce clin d’œil au Cerdan d’Edith Piaf, « montrent combien ce texte reste d'actualité »

 

Léonore et le déni de soi 

Léonore en vient à soupeser le degré d’inhumain dans des relations si humaines ! Sous totale emprise, entre névrose et hystérie, « l’abnégation de cette femme qui la mène au bord de la folie est terrifiante. » Voilà, tout est dit : Léo admire la lucidité de Cocteau, se fascine et rejette à la fois ce rôle de « femmes qui croient qu’elles n’ont pas le choix, qui s’accrochent à la destruction comme une raison de vivre… à cette folie autodestructrice au nom de l’amour ».


Le détachement, l’insensibilité inébranlable de son partenaire masculin « provoquent une colère rageuse, font exploser toutes tes émotions, te font sortir de toi-même, te rendent borderline. » On s’y éclate, mais le thème, tel qu’il est abordé est sujet à réflexions.

 

Léonore Caneri et l’addiction à l’Amour

La conception du metteur en scène sur ce personnage l'a étonnée et aidée à la fois. « Surprise parce que ses valeurs à lui ne sont pas les miennes », parce qu’il est difficile de se couler dans le moule conçu par un autre (et qu’on s’en défend), « et aidée parce qu’on patauge dans la semoule avec un texte pareil : cette femme me fait pitié, j’ai envie de la secouer comme un prunier, elle n’existe pas, elle est perpétuellement dans le déni, elle n’existe que par lui et ça… »

 

Hélène et « l’innommé »

Hélène semble vivre autrement l’expérience de la scène. « Si je me suis lancée dans cette aventure, c'est qu'elle m’implique avec mes amis : Julien, Léonore, Rai. Avec d'autres j'aurais sans doute renoncé. Ces coïncidences de personnes, de lieux, et de temps, ne sont pas si fréquentes qu'on le croit. »

« J'ai une grande confiance dans les qualités de Julien en tant qu'homme de théâtre, pas seulement du fait de son expérience, mais parce qu'il a de cette activité humaine, il dirait art, une vision qui me correspond. Il s'attache à l'essentiel, il ne fait pas de concessions. Nous jouons, mais ne faisons jamais semblant. Nous proposons, il dispose. Il attend la justesse, que l'innommé jaillisse. Il a une grande intelligence du texte et de l'acteur. »

 

Hélène Boyancé et une « présence » qui déhotte

Le rôle de l’équipe est prépondérant : « Si Rai ne m'écoute pas je le sais, comme il sait que je suis dans le rôle ou non. Et je dois également sentir son indifférence : paradoxe du comédien comme dit l'autre (Diderot)… éprouver sans éprouver tout en éprouvant ». Son personnage « décide d'essayer de le sortir de son mutisme méprisant et de le faire réagir. Elle décide de "vider son sac". Mais elle n'arrive pas à le faire bouger d'un pouce et continue à l'aimer, vaincue à la fin du monologue. Pendant tout le trajet logorrhéique qu'elle suit, elle passe par toute une série de sentiments, de regards qui font la richesse et la difficulté du texte. Amour, haine, colère, ironie, moquerie, énervement, détresse, supplique, car l'attente toujours insatisfaite qu'elle a de lui » l’aliène (la rend autre et dépendante à la fois).


Je t’aime, moi non plus !

La même soirée, deux versions du même texte vous induisent vers le huis clos des couples. Mais au-delà de la vérité psychique, c’est d’images coups de poing dont il s’agit. Un spectacle en feu d’artifice et le bouquet !


Machisme et dérision !

Le bouquet final, ce retournement qu’évoque Léo : « Ses contradictions sont pénibles, son chantage affectif insupportable et donne envie d’apprécier cet Emile qui la bafoue ouvertement. Et cette dernière phrase résume à elle seule l’esprit du spectacle : « Emile je t’en conjure c’est trop atroce, Emile reste ! Emile regarde moi, j’accepte. Tu peux mentir mentir mentir et me faire attendre, j’attendrais Emile, j’attendrais autant que tu voudras… ». Le « autant que TU voudras », est abominable ! Il eût été moins dur à dire si Jean Cocteau avait écrit : « autant qu’il le faudra »…

 

Bon spectacle à tous !

 

 

Un article de Monak

PS : Les photos qui accompagnent cet article ont été réalisées pendant les répétitions, donc sans décor ni costume.

          Tous droits réservés à Monak. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet ou dans la presse traditionnelle.

1 commentaire :

  1. Je tiens particulièrement à remercier les acteurs, la souffleuse-photographe et le metteur en scène, d'avoir répondu avec autant de complétude et de sérieux à ma série de questions.

    Au point où j'aurais pu écrire des articles indépendants avec chacune des interviews. Ils ont tous accepté de prendre du recul en pleine période d'intense construction et de mise à l'épreuve de leur personnage et de me livrer, leurs bonheurs, leurs difficultés, leurs incertitudes, leurs complicités.
    Hélas ! il m'a fallu tronquer !

    Ils m'ont mise dans le bain à donffffffffff. C'est, à n'en point douter, la raison pour laquelle Flo a trouvé que cette présentation "résume parfaitement ce que l'on ressent en voyant la pièce".

    A toute l'équipe, à la fois lucide et embarquée dans un grand maelström de sensations et de sentiments, j'exprime ma gratitude et leur déclare combien je suis touchée.
    Monak

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