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vendredi 8 avril 2016

Ātea Roa, roman de MC Teissier-Landgraf



Les voyous de la république

Avec « Ātea Roa, Voyages inattendus », série de portraits in situ du colonisateur paru en 2006 à Papeete, Marie-Claude Teissier-Landgraf semble clore son diptyque romanesque, juste avant de s’exiler en Australie.

En parallèle, la voix tahitienne continuerait d’émettre dans le genre nouvelles, fidèle aux mensuels locaux dont le Tahiti Magazine et la revue universitaire Mana (Fidji). Il lui arriverait même de figurer dans un recueil de Nouvelles océaniennes.  En toute discrétion car elle se montre peu, même si son premier ouvrage fait partie des chouchous du lectorat polynésien dès sa parution (2004), même si elle compte parmi les auteures-phare et fondateurs en 2002 de la publication autochtone Littéramā'ohi.

 Les écrivains fondateurs de Littéramā'ohi
Peut-être faut-il voir, dans le décalage temporel entre les événements relatés dans son livre (1955-63) et le point final de son manuscrit (septembre 2005), un souci d’objectivité : entre le vécu et l’écrit. Et si l’ouvrage n’est pas autobiographique et recourt à une héroïne de fiction, le recul que l’auteure a su prendre lui confère une dimension ethnographique, dans ce Voyage au pays de l’autre.

Brèves d’Océanie
Point de vue d’une insulaire d’Outre-mer, il décrit sans concession l’attitude raciste des métropolitains vis-à-vis de ses ressortissants colonisés. C’est édifiant, impensable et scandaleux. Pour le mépris, la condescendance dont la jeune étudiante fait l’objet en France, Ātea Roa est un livre qui fait date. À rebours de la « littérature exotique » bassinée pendant quatre siècles par le monde occidental, il en démonte avec un brin d’humour les stéréotypes. Ainsi est-il capital pour la « littérature océanienne », née des îles du Pacifique Sud.

Un titre, un symbole ?
Avec une écriture des plus claires, sans rancœur, sans préjugé, M-Cl. Teissier-Landgraf brosse cette rencontre insoutenable avec la « mère-patrie ». Elle se solde par un fiasco.

Si Ātea Roa peut signifier en langue tahitienne l’infini lointain, l’éternel inaccessible, le livre met réellement un terme à la quête de l’autre. L’autre, c’est en principe l’alter ego : le semblable en droit, l’égal, mais l’unique dans sa différence. En fait, il n’en est rien : le Français se pose comme le référent, l’image-miroir. Qu’il soit paysan du Jura, employé de l’administration, pédagogue ou badaud de Paris, il se comporte en supérieur. Dans le cas présent le miroir est déformant, la reconnaissance de l’altérité illusoire, l’identité faussée « par la perception déformée des anciens missionnaires » (p.227). Le constat est brutal, humiliant, éprouvant. 

Un voyage alternatif…
Reste à l’auteure, de se reconstruire autrement. Cette perspective vient s’inscrire à la cinquième partie du livre, suite à la citation de cet acteur-écrivain au charisme indéniable, Bernard Giraudeau : « Regardez l’impossible et faites de votre vie un voyage inattendu »

Les malfrats de la République
Mineure, en position d’apprentie, l’héroïne « attend tout » de ce monde, l’hexagone : il représente « l’âge adulte », la maturité et… le maître à penser de leurs îlots dits « de primitifs ». Ici, nous allons devoir parler en termes de préjugés ethniques, passer par le prisme d’une mentalité imbue d’elle-même, confortablement installée dans sa mission dite civilisatrice, confortée dans ses réflexes conditionnés par plus de cinquante ans d’expositions coloniales.

L’inconscient collectif de la métropole, à part quelques penseurs et écrivains, le mouvement Surréaliste et le Parti Communiste, n’a retenu qu’une contre-valeur, allant à l’encontre des principes de la Constitution républicaine : l’infériorité des peuples soumis à leur empire. L’héroïne est regardée comme un spécimen de ménagerie, les barreaux en moins. À l’instar de ses frères Kanaks exhibés quelques années plus tôt dans « Ces zoos humains de la république coloniale », elle subit les quolibets du racisme populaire, profondément ancré et devenu ordinaire.

La contre exposition...

La France entame tout juste son processus de décolonisation promis quinze ans plus tôt. Elle vient de perdre l’Indochine et s’enfonce dans une guerre particulièrement impitoyable en Algérie. Ce qui ne l’excuse ni de ses mesquineries quotidiennes vis-à-vis des peaux couleur cannelle, ni de son machisme intrinsèque.  

Littérature océanienne versus Litté exotique
Combien de temps et de réflexion a-t-il fallu à M-C Teissier-Landgraf pour décider d’exposer un tel panorama ? Pas loin de cinquante ans pour digérer son expérience vécue et dépasser les poncifs d’une littérature ethnocentriste qui projetait sur la Polynésie ses fantasmes d’exotisme et de créatures fabulées.

Coïncidence, même urgence de rétablir la réalité ou question de rébellion humaniste, J.M.G. Le Clézio publie la même année RAGA, Approche du continent invisible qui se déroule au Vanuatu. Il pointe sans ambages le choc des cultures : « les îles du sud furent le rendez-vous des prédateurs et le fourre-tout du rêve»... énonçant ainsi son projet d’écriture : « substituer à l’image d’une colonisation aventureuse et civilisatrice celle d’un pillage dévastateur, d’un massacre de civilisations ».

Quand l’Océanie s’écrit.
C’est que l’opinion publique, comme la littérature, a fort à faire pour se débarrasser de ses œillères : la vision exotique c’est le regard de l’Européen qui, à travers un pseudo dialogue avec l’autre, monologue par devers soi. Échappatoire au système d’une société castratrice et culpabilisante d’abord, elle devient quête du mystère, du risque, fascination de pureté, d’innocence, de beauté pour s’enferrer dans des fantasmes de transgression.

 « L’opposition binaire immédiatement apparente dans le développement thématique de ces romans – une opposition entre la race colonisatrice (mâle, dominante, supérieure, rationnelle) et la race colonisée (femelle, subordonnée, inférieure, bestiale ou irrationnelle) – mérite donc un deuxième regard. »

Au rejet du modernisme se profile l’état de nature… au puritanisme s’oppose la soif de sensations, à la routine, la quête du nouveau, du vierge…  et il ne reste de l’insulaire qu’une entité invisible, remplacée par une apparence, un simulacre nombriliste, donc totalement déréalisé et inexistant.

Tribulations d’une épingle à nourrice
1955, année-clé du roman de M-Cl Teissier-Landgraf comme des études anthropologiques de Claude Lévi-Strauss et Roland Barthes, verrouille le « mythe bourgeois de l’exotisme ». Tous les trois incriminent les comportements aliénants d’une société qui abuse de ses conquêtes. Le simple bon sens aurait fait de même. Mais le quidam qui, d’un air détaché, importune stupidement les jeunes lycéennes ou infirmières basanées de la capitale, l’ignore. Le harcèlement sexuel n’est pas encore compté au nombre des délits (1992), pas plus que le racisme (1972), bien que le préambule de la Constitution de 1946 stipule : « …tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. »

À travers des épisodes qui décrivent avec justesse la France profonde comme l’atmosphère bouillonnante de la capitale, l’auteure ne manque pas de sortir de ses chapitres drolatiques l’arme anodine mais dissuasive des élèves-infirmières : l’épingle à nourrice…

Une peinture qui décape
Ātea Roa est l’un des romans de la littérature océanienne francophone, qui intelligemment et avec talent, renvoie au colonisateur sa propre image. Cette peinture de lui-même correspond en tous points à celle des voyageurs qui, par besoin de dépaysement, cultivent l’obsession maladive d’une sensualité exacerbée. M-Claude Teissier-Landgraf n’a pas eu à fournir d’effort pour se trouver confrontée à ces figures caricaturales qui ne discernent leur vis-à-vis ultramarin qu’à travers le prisme de leurs chimères. La vahine n’est pour l’occidental qu’une abstraction, créée de toutes pièces pour assouvir ses frustrations : une plante sexuelle tropicale passive, l’indolent objet du désir, infantile, vénal et naïf ; animalisée, il la soumet comme le bon sauvage. Elle lui revient de droit comme le cadeau du conquérant récompensé de ses aventures fantômatiques.

Rien n’a été épargné à la jeune Tahitienne dans ce roman : vexations, humiliations, indifférence, irrespect, outrages à la pudeur dans le cadre même de son travail, tentatives d’abus en plein milieu médical. Une totale incompréhension s’obstine, par paresse intellectuelle et mauvaise foi. Le récit est cependant mené d’une façon enjouée. Une ironie au second degré, alimentée de simples évidences et d’ingénuité, nous fait penser au Candide de Voltaire. Péripéties et événements de ce style, sont encore d’actualité. Mais si vous les voulez vérifier, il reste assez de témoignages de ce genre de faits divers en Métropole.

Une lucidité amusée
Quant à la perception des tricolores sur les « indigènes » de la Franconésie, il faudra encore bien des œuvres de ce type pour qu’elle évolue vers l’égalité et la reconnaissance de la « diversalité ». 


Un article de  Monak

PS – Si vous voulez commencer votre lecture, par le 1er roman de Marie-Claude Teissier-Landgraf, rendez-vous sur le site « Au vent des îles », avec «  Hutu pāinu. Tahiti, racines et déchirements »(2004), vivant auto-portrait des Tahitiens.
Voir aussi :

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