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mercredi 15 juillet 2015

Politiques, Églises et censure



Les Parfums du silence

La pièce de Jean-Marc Pambrun devait être créée en 2003 à Hiva Oa, aux Marquises, pour commémorer le centenaire de la disparition de Paul Gauguin (8 mai 1903 à Atuona). Nous avons donc, Jean-Marc et moi, tout mis en œuvre pour cela. Les choses se sont, hélas, passées autrement…

Il faut se souvenir qu’à l’époque la Polynésie vivait la fin du règne de Gaston Flosse et que tout soutien financier ou logistique passait par lui. Se souvenir également que ni Jean-Marc Pambrun ni moi-même n’étions en odeur de sainteté auprès de lui. Moi-même pour mes activités de journaliste d’opposition, Jean-Marc pour l’ensemble de son œuvre et de sa vie. Raison pour laquelle la première édition du texte de la pièce fut signée du pseudonyme Etienne Ahuroa. C’est le même pseudonyme qui fut utilisé dans toutes les démarches visant à monter le spectacle, jusqu’à la chute de Gaston Flosse et son remplacement par Oscar Temaru (leader indépendantiste) à la présidence du Pays.

Naissance d’un projet
Mon souhait, et c’est ainsi que le projet fut conçu et lancé par la compagnie « To’u fenua e motu » (Mon pays est une île), était que les huit acteurs du spectacle soient tous Marquisiens. Il fallait donc obtenir le soutien et le partenariat d’un maire de l’archipel. A ma grande surprise c’est un des piliers historiques du Tahoera’a (le parti de Gaston Flosse), le maire de Ua Pou René Kohumoetini, qui nous apporta le premier son soutien. Et c’est donc grâce à lui que les bases du projet purent être jetées sur cette île merveilleuse qu’est Ua Pou. En effet, les élus de Atuona (île de Hiva Oa où mourut Gauguin) s’étaient clairement et fermement opposés au projet. Las ! Malgré son soutien et un budget de création le plus étriqué possible, nous n’arrivâmes jamais à obtenir de cette administration le moindre sou pour produire le spectacle.

La couverture de l’édition originale de « Les parfums du silence »
Les choses changent du tout au tout avec le renversement de Gaston Flosse et l’arrivée au pouvoir d’Oscar Temaru en juin 2004. Dans les semaines qui suivent, le nouveau ministre de la culture, Tauhiti Nena, nous accorde une subvention de 1 million de francs pacifique (soit environ 8 400 €). C’est clairement insuffisant : il y a quand même une équipe artistique de 11 personnes à rémunérer pendant 4 mois, sans parler de tous les frais techniques. Qu’à cela ne tienne : nous décidons de lancer la machine.

            Dès lors, tous les frais engagés le seront sur des fonds personnels, en attendant que la subvention arrive pour me rembourser. Et ce sont bien ces frais de déplacements et d’hébergement qui grèvent lourdement le budget du projet. En effet ils avaient été chiffrés à l’époque à 500 000 xpf (environ 4 200 €).

Je me rends donc à Ua Pou une première fois pour y faire le casting. Puis retour à Tahiti pour lancer les aspects techniques du projet, et notamment la conception et la fabrication du décor confiées au plasticien Makno. Enfin, je m’installe à Ua Pou et commence les répétitions du spectacle.

Ici, je précise qu’aucun des acteurs retenus n’a jamais fait le moindre pas sur une scène de théâtre, n’a même jamais vu un seul spectacle de théâtre. Ce qui explique que les répétitions aient été prévues sur deux sessions de deux mois chacune.

Quand l’Église s’en mêle
Tout s’est merveilleusement bien passé jusqu’à ce que l’évêque des Marquises s’en mêle.

Avant d’aller plus loin, deux ou trois précisions indispensables.

Dans une île aussi isolée que Ua Pou où la population est quasiment à 100% catholique, le pouvoir de l’Église est absolu et rien ne peut se faire sans son accord. Dans toutes mes démarches sur place, j’avais donc bien pris soin d’associer le prêtre de l’île et tout se passait merveilleusement bien. Je m’étais même, moi l’indécrottable mécréant, obligé à assister à la messe pour ne heurter personne.


Jean-Marc Pambrun, tel qu’en lui-même

Jean-Marc Pambrun était, avant d’être un artiste de grand talent, historien et anthropologue. Et donc, lors de l’écriture des « Parfums du silence », tous les faits relatés ont été vérifiés de matière scientifique par un scientifique. C’est essentiellement à cause de deux faits historiques avérés et incontestables relatés dans la pièce que l’Église catholique, via l’évêque des Marquises, va s’opposer violemment au projet jusqu’à le faire annuler. Ces deux faits sont les suivants :
-  de notoriété publique, l’évêque de l’époque (l’épicopo dans le texte de la pièce) a eu plusieurs enfants naturels avec de très jeunes vahine ;
-  sur ordre du même évêque, le corps de Gauguin fut enlevé au nez et à la barbe des protestants et des autochtones par les catholiques afin qu’il soit inhumé selon le rite de l’Église et aucun autre.

Dès lors, pression fut exercée par le curé de Ua Pou sur les acteurs pour qu’ils abandonnent leur participation au projet. Il fut également demandé aux fidèles de me tenir le plus possible à l’écart de la communauté. La situation devenait intenable et, surtout, il devenait impossible de continuer le travail puisque quatre des acteurs avaient quitté la pirogue et qu’il semblait impossible de les remplacer… Je rentrais donc à Tahiti pour tenter de trouver d’autres solutions.

L’une des solutions de rechange était de monter le spectacle à Tahiti, mais toujours avec des acteurs marquisiens. Contact fut donc pris avec « Te Fare Tauhiti Nui », la maison de la culture de Papeete, seule salle de spectacle équipée de Polynésie.  Là, le blocage n’était plus religieux mais politique…

En effet le directeur de la structure, aujourd’hui ministre de la culture du gouvernement Fritch, avait été nommé à ce poste directement par Gaston Flosse lui-même pour services rendus. Sa position fut très clairement exposée à Jean-Marc Pambrun : « Je veux bien que l’on monte ta pièce « chez moi », mais à la condition que Julien Gué ne soit pas du projet ! ». Proposition que Jean-Marc refusa catégoriquement, cherchant malgré tout un moyen de le faire changer d’avis. En vain jusqu’à ce jour.

La fin d’un rêve ?
Le 22 octobre 2004, le gouvernement Temaru était renversé pour la première fois grâce aux manipulations politiques de Gaston Flosse. En janvier 2005, la compagnie « To’u Fenua e Motu » recevait, du ministère de la culture, une injonction de rembourser la subvention perçue pour le spectacle « Les parfums du silence » au motif qu’elle n’avait pas été utilisée dans les délais ! Je précise ici que l’argent avait été versé sur le compte de l’association dans le courant du mois de novembre 2004…

Le glas du projet avait été sonné. Du moins pour ce qui concerne sa réalisation dans un cadre strictement polynésien.

Julien Gué, sans fard ni couronne
Depuis, je continue de chercher une solution qui permettrait de produire le spectacle sans demander un centime à la Polynésie afin de ne subir aucune pression ou censure. Des pistes ont été trouvées. Mais, pour l’heure, aucune d’entre elles ne permet de mener le projet à son terme dans de bonnes conditions.

La solution idéale serait la suivante : une co-production entre une structure métropolitaine et le centre culturel Jean-Marie Tjibaou à Nouméa sans aucun autre lien avec la Polynésie française que le casting et les premières répétitions.

La question est : trouverai-je un jour le ou les partenaires qui me permettront de rendre enfin cet hommage au talent du regretté Jean-Marc Pambrun ?


Un article de  Julien Gué



Lire également ici :
-Notre article consacré à la pièce de Jean-Marc Pambrun « Les parfums du silence »
-Sur l’Écriturien, blog de Jean-Marc Pambrun, toujours en activité :
http://teraituatini.blogspot.com/2014/12/les-parfums-du-silence-piece-de-theatre.html
-L’article de Chloé Angué : http://revel.unice.fr/loxias/?id=6817


Tous droits réservés à Julien Gué. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.



2 commentaires :

  1. Nous avions vécu cela de près avec les proches de mon frère. Un ignoble déni de démocratie. Quand les institutions culturelles, religieuses et politiques se mettent au service de la censure dans ce qu'elle représente de plus pervers. C'est quelque chose qui attristait beaucoup Jean-Marc. Et je ne parle pas des conditions dans lesquelles fut jouée la pièce "La nuit des bouches bleues quelques année auparavant elle aussi interdite à la maison de la culture. Dans notre beau pays vivre sa culture est sans danger tant que tu ne déranges pas la communauté bien-pensante locale et les pouvoirs occultes en place. Des gens comme Henri Hiro et Jean-Marc osèrent franchir les frontières de cette pensés unique et ils payèrent chèrement leur engagement.

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    1. Merci infiniment, Ra'i Atea, pour ce témoignage. Sache que, pour ma part, je n'ai pas baissé les bras et que je continue inlassablement à chercher des solutions pour que ce spectacle voit enfin le jour, et dans les meilleures conditions possibles.

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