Ce blog est présenté par
--- Publicité ----

mardi 14 juillet 2015

Une île, des femmes, un livre



Les clés de Célestine Hitiura Vaite

L’envie vous prend de vous immerger en îles polynésiennes et de comprendre l’esprit d’un peuple ? Ne manquez surtout pas la trilogie de Célestine Hitiura Vaite.

Elle se dévore d’un trait ! Tant l’auteure tahitienne vous prend par le cœur, la drôlerie, les pleurs, dans les dédales d’une saga familiale. Ils ne sont pas moins d’une centaine, voire davantage, se distribuant sur cinq générations. Le récit est alerte. L’analyse subtile, menée tout en douceur, vous laisse libre de votre opinion : l’indéniable talent de Célestine, ni prude, ni revancharde.


Un fruit en sa feuille
Une galerie de portraits aux saveurs, aux couleurs, aux parfums, à la musicalité de ces trois langues mêlées du Pacifique Sud : l’anglais, le français, la truculence du reo tahiti  (l’une des langues mā’ohi). Un panorama, nourri de mythes insulaires et empêtré dans une actualité qui bouleverse à nouveau le mode de vie d’une culture en harmonie avec l’environnement, s’effrite lamentablement en ces années charnières du 21ème siècle.

Avec L’arbre à pain  (2003, soit Breadfruit en 2000), Frangipanier (2005, Frangipani, 2004) et Tiare (2006), trois titres-phares enracinés dans la symbolique arboricole qui colle au cœur et au corps des vahine.

Le mystère Célestine : « un point c’est tout »
L’œuvre conçue en un panaché linguistique, éditée d’abord en Australie, puis à Tahiti, étrenne le best-seller polynésien : c’est bien le seul jusqu’à présent. Traduite en maintes langues pour près d’une quinzaine de pays, elle paraît aussi en e-books. Primée, autant dans l’espace anglophone (New South Wales Premier’s Literary Awards en 2005 et Orange Prize en 2006) qu’en francophonie, elle est une référence ethnographique océaniennes.

Des jeunes filles en fleur
D’où lui vient son succès fulgurant ? Du fait qu’elle remette les points sur les « i » du destin des îles ? Effectivement, elle casse l’image touristique de « La Nouvelle Cythère », véhiculée par les premiers découvreurs-caboteurs et martelée par l’imaginaire collectif de la planète. D’où tire-t-elle sa consécration ? De la qualité littéraire de ses écrits. Elle dote ses trois recueils d’une atmosphère dynamique et nouvelle à chaque fois : à l’emporte-pièce pour le premier, entre exaspération et aspirations pour le second, et sous le signe de la gravité, du recueillement et de l’apaisement pour le dernier.

Aurait-elle fait date pour avoir su faire entendre les multiples voix qui composent l’essentiel de la collectivité polynésienne, en en respectant les contradictions ? Dans cet assemblage composite le Chinois et le popa’a* font partie intégrante du paysage, par commerce de voisinage, par alliance ou par accident de paternité.


Une petite ville en bord de piste, Faa’a
De ce fait, elle offre à voir la complexité du contexte social, ses embûches comme ses issues provisoires ou à long terme ; les différentes facettes d’une communauté dont les membres ne sont pas caricaturaux.

Polyglotte, elle choisit sa nouvelle terre d’adoption, l’Australie, comme tribune à son propos. Bien lui en a pris. L’écoute était-là, porteuse des échos de sa minuscule île originelle. Le hasard a fait le reste… ou plutôt le regard d’empathie qui confère à son sujet lucidité et objectivité.

Un petit magasin comme celui-ci
A la trentaine finissante, Célestine semble avoir tout dit. Depuis le point final de Tiare, elle n’a plus entrepris d’autres chantiers d’écriture, sinon par le biais de conférences qui l’invitent à en parler sur tous les continents.

Atypique Célestine ? D’une certaine façon… mais ne réaliserait-elle pas l’héritage de ses ancêtres traceurs d’océans ?

L’arbre à pain ou l’arbre de vie
Arbre de vie comme de survie, manne magiquement apparue palliant la disette selon la légende, le tumu’uru, l’arbre à pain, joue toujours son rôle de palliatif alimentaire dans les milieux les plus démunis, par sa présence dans le moindre jardin.

Livre des femmes car l’essentiel des dialogues leur revient il fonctionne aussi sur les cancans divulgués par « radio-cocotier », le bouche à oreille bien connu. Il en relate les tribulations pour opérer le miracle quotidien de la pitance, des besoins scolaires et de l’apprentissage de la vie. 

Une station d’essence comme celle-ci…
Est-ce le livre des malentendus ? Où chacun des sexes se tient sur son quant-à-soi, exhibe ses bannières et où le mot amour ne prend pas le même sens. Livre des chassés croisés où le totem, la bière et les revenants jouxte le balai, la poêle à frire et le ‘uru à toutes les sauces… Entre chamailleries et chicaneries, l’esprit famille assure la cohésion du clan : chacun se cantonnant dans une absence de réelle communication.

Materena, la mère courage au prénom déclinable, s’y profile en filigrane.

Frangipanier ou l’arbre à palabres
Avec Frangipanier le récit s’appuie sur davantage de narration. Il tente de renouer le dialogue amorcé précédemment. Il abandonne les apparences derrière lesquelles chacun cherchait à se cacher par pudeur. 


Des trucks pour bouger
C’est l’arbre de la naissance des amours, celui du rendez-vous et de la quête de l’autre. Celui qui affirme la liberté de chacun, quoi qu’il en coûte et met un terme à la possession qui dénature l’amour. C’est l’arbre de la révélation, celui qui accompagne les gammes du ukulele, des promesses et des serments.


Des rédactions inoubliables
C‘est le livre du face à face et de la mise à nu mutuelle. Livre des savoir-faire transmis oralement par la filiation féminine. Sur fond de perturbations radicales qui font entrer la Polynésie dans l’ère de la rentabilité et de la consommation à l’occidentale, s’y traitent la violence, l’abandon, le rapport au travail et à l’argent, la peine, la passion, les dégoûts, les non-dits. A cette intensité vécue au quotidien, s’immisce cette force de vie qui émane des petites gens comme des laissés pour compte ou pour recyclage des uns et des autres, et parmi eux les raerae* et les chômeurs suite à la fermeture du Centre Expérimental du Pacifique de Moruroa.

C’est le livre du paradoxe de l’ombre et de la pluie, du soleil et du fiu : du refuge et de la fécondité sous l’arbre tutélaire. « La pluie, c’est très bon pour l’âme surtout quand on est une femme », énonce Materena, en verve de parabole.

Se profile en filigrane, Leilanie, et son destin de guérisseuse.

Tiare, le buisson sucré
Pour son final, Célestine ne s’en tient pas au seul emblème de la fleur tahitienne, portée à l’oreille droite pour les femmes mariées ou déjà prises. Tiare est le livre de l’enfance avec la dernière-née de la filiation qui en porte le prénom. Pages, ô combien émouvantes, de la « re-naissance » de Pito, recouvrant son statut d’homme à part entière. Le tiare « au parfum sucré » serait-il ce buisson ardent de l’amour ?


Des rires et des jeux
Après une incursion dans les ghettos de la misère, Célestine opère une véritable révolution dans son écriture. Par de nombreux monologues, elle adopte le point de vue du fil conducteur masculin de ces trois volumes : Pito*, le nombril du monde ?

Le ton s’émaille de sursauts, se teinte de lyrisme et de ce romantisme gouailleur s’égrenant en leitmotive avec « La vie en Rose » sur les ondes et entre les lignes.

L’hymne à l’amour de Célestine
Annoncé dès le sous-titre du premier opuscule, c’est bien d’un hymne à l’amour du partenaire, de l’enfant, de tous et de soi, dont il est question.

Une auteure à fleur de cœur
Célestine dégage tellement d’émotion qu’elle donne le frisson au lecteur. Et sous l’aspect enjoué de son écriture, lui fournit les éléments qui lui donnent à réfléchir sur sa condition. Le lecteur ciblé, le lecteur de cœur est avant tout polynésien. Elle ne juge pas, elle raconte.

Féministe Célestine ? Certainement, dans l’acception la plus noble du terme qui est en fait la plus vraie.  Aucune misandrie. L’enjeu est vital : reconnaître chacun dans son intégrité. Trois étapes pour le dire : celle de la cocasserie où le torchon brûle, puis de la fougue où la marmite déborde et enfin du fondant où « l’escrime » (lire ice-cream) réjouit langue et gorge.

Faa’a, une baie tranquille
Quant au lecteur universel, elle le soigne : le guidant de petits cailloux blancs pour qu’il ne s’égare pas en chemin. « C’est de nous, Polynésiens, dont je parle. Tels que nous sommes, tels que nous nous percevons, de l’intérieur », dit-elle en substance dans une interview accordée à l’hebdomadaire To’ere en 2003.

 « Et c’est pourquoi Pito propose à sa femme, la belle vahine étendue près de lui dans le lit conjugal, d’aller camper en amoureux... Ça a été très difficile pour lui de s’adapter à son nouveau rôle de grand-père, de tuteur et de parrain, mais il a appris vite et tout le monde a survécu… Ce que Pito voit dans tout ça, c’est qu’on ne lui a jamais donné l’occasion de faire ses preuves, à chaque fois c’est les femmes qui ont pris le manche… »

Ecriture du cœur tout simplement.


Un article de  Monak


Māuruuru à Vahineitaria pour les photos des années 70 et autres…

** Notez au passage :
La traduction pétulante de l’angliciste Henri Theureau qui, ravi par le giron polynésien, conquis par les accents du fenua, ne décolle plus de son île sous le vent. Sa prestation sensible, il l’a harmonisée avec Célestine. Tout musicien qu’il est.

* Pour vous familiariser avec la langue, où les e se prononcent é, petit lexique tiré du dictionnaire de l’Académie tahitienne :
- tumu : Racine, origine, cause, raison, fondation, source / Tronc, arbre, pied.
-‘uru : fruit de l’arbre à pain
- tīpaniē : Frangipanier.
- tiare : Fleur en général, de plantes herbacées ou d'arbustes ; les fleurs d'arbres étant appelées pua mais de nombreuses exceptions existent. / Gardenia tahitensis (De Candolle). Par abréviation, de tiare tahiti, qui est le nom exact de cette fleur souvent considérée comme l'emblème de Tahiti.
- popa'ā : Forme moderne de papa'ā : étranger de race blanche.
- pito : Cordon ombilical, ombilic.
- raerae : Travestis ou transsexuels masculins nés de la prostitution sur les atolls sacrifiés aux essais nucléaires.
- fiu : Dans la totalité de son acception tahitienne (plus large que la définition succincte du Larousse 2015), mal-être, lassitude, spleen, ennui, dépression.

Pour feuilleter et vous délecter :


Tous droits réservés à Monak. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.



1 commentaire :

  1. Merci pour cet article empathique. Une des raisons pour lesquelles Célestine n'écrit plus (mais sans doute pas la seule), c'est je pense le fait que sa fille (Turia Pitt, voir Facebook) a été très gravement brûlée il y 4 ou 5 ans, piégée dans un feu de brousse au cours d'un marathon, en Australie. J'ai cherché récemment à la recontacter pour des raisons "professionnelles", mais elle ne répond plus à aucun mail. Amitiés à Julien. Henri Theureau (il a mon mail).

    RépondreSupprimer

Cet article vous a fait réagir ? Partagez vos réactions ici :