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jeudi 10 avril 2014

Des îles, entre le ciel et l’eau


De la mer à la terre

Oui, les plus incroyables photos de la Polynésie sont ces clichés aériens qui nous proposent d’hallucinants camaïeux de bleus et de transparences…

            Et oui ce sont ces images là que découvrent les touristes du vingt-et-unième siècle qui ont la chance d’atterrir à Tahiti dans la journée. Pourtant…

Toute la beauté d’une île…
            Pourtant, c’est par la mer que doit s’aborder une île car c’est ainsi qu’elle se révèle dans toute sa sérénité, sa fragilité, son âpreté, sa violence et, donc, toute sa beauté.

Des voiles aux ailes…
C’est par la mer que les premiers occupants de nos îles, les ancêtres des Ma’ohi sur leurs fabuleuses pirogues à voiles de voyage, découvrirent ces terres inconnues… De très nombreux siècles plus tard c’est aussi par la mer, et après de longs mois d’une très difficile navigation, que les premiers occidentaux posèrent les yeux sur ce qu’ils n’hésitèrent pas à qualifier de « paradis terrestre »…

Les premiers avions américains arrivent à Bora Bora… par la mer !...
Les premiers avions à se poser sur les terres polynésiennes furent ceux de l’armée américaine à Bora Bora de 1942 à 1946. Avec eux naquit un océan de photographies aériennes, toutes à la gloire de nos lagons et de nos îles, toutes venant renforcer le mythe polynésien né des voyages de Cook et Bougainville (entre autres)…


Les îles polynésiennes vues par la publicité
Il n’empêche : c’est toujours par la mer que les îles polynésiennes s’offrent avec le plus de vérité au voyageur désireux de n’être pas prisonnier d’un prospectus forcément mensonger car toujours terriblement réducteur…

De la houle au récif…
Quel que soit le navire sur lequel vous êtes embarqués -paquebot, goélette (cargo mixte de Polynésie), yacht de luxe, fragile esquif ou voilier de voyage- l’approche d’une île offre toujours le même spectacle fascinant…

Du bleu, du bleu, et encore du bleu…
D’abord il y a cette infinie ligne courbe qui nous entoure totalement, séparant simplement le bleu du bleu. Quels que soient les mouvements du bateau, où que nous tournions la tête, elle est toujours là, interrompue par rien : que les nuages, les moutons d’écume et la crête des vagues…

Perdus ainsi au cœur de l’horizon, au centre même du plus grand des océans, il peut arriver que cette sensation de n’être rien et nulle part dure des jours, des nuits, et des jours encore…

Quand l’océan se maquille l’horizon…
Inéluctablement pourtant arrive cet instant hors du temps où tout marin se frotte les yeux pour être certain de n’être pas victime d’un mirage : une minuscule portion de l’horizon semble plus épaisse, comme maquillée, surlignée d’un trait brun… Tel un tiret au milieu d’une ligne bleue : c’est la Terre !

Enfin : une île…

Aux yeux du marin, la naissance d’une île…
D’heure en heure, le trait va s’épaissir, se transformer et prendre du relief. Puis il va s’affiner, s’élever, s’élargir et devenir couleurs. Lentement la Terre, elle, va prendre consistance, se réaliser, perdre son uniformité brune jaillie du bleu pour se parer de vert et d’ocre… Sous nos yeux ébahis, une île nait de la matrice de l’océan.

Au tréfonds de chacun de nous, l’excitation d’un accostage tout proche commence à agiter l’équipage. Nous ne sommes pourtant pas au bout de nos étonnements…

Née de l’eau : la silhouette du rêve
Entre l’île et nous, une étrange ligne blanche semble vouloir nous barrer la route…

Du large au lagon…
Comme un sourcil froncé à la surface de l’océan, œil de la vie à la surface du grand désert liquide, l’île nous apparaît donc maintenant comme posée sur un trait blanc…

Du bleu au bleu, les couleurs du rêve…
A se rapprocher au rythme de la houle, la ligne blanche s’épaissit et se détache de la montagne marine, dévoilant un nouvel émerveillement chromatique. « Encore du bleu ? » direz-vous… Oui, toute une palette de bleus posée là, en à-plats miroitants. Sans une ride, sans un accroc…

Entre elle et nous, l’île a dressé ses défenses. Comment franchir ce récif sans déchirer la coque de notre esquif ? Comment se fondre dans ce camaïeu de bleus pour atteindre enfin à ces plages rêvées mais encore invisibles ?

Où se trouve le portail ouvrant sur la quiétude du lagon ?
En longeant la barrière de corail, gagnés par la crainte de ne découvrir aucune faille dans ce rempart à fleur d’eau, se dévoilent des motu* solitaires, étranges radeaux coiffés de rares cocotiers… Des rêves d’îles désertes échappées des aventures de quelques Robinson Crusoe, pointillés oniriques sur la ligne bien réelle du récif.

Alors que l’espoir de pouvoir enfin atteindre la côte s’amenuise à chaque instant, une déchirure dans la ligne d’écume nous arrache à la torpeur : la barrière de corail est ouverte, une entrée nous est offerte, le lagon n’est donc plus un rêve mais un havre protégé de la houle…

La passe tant espérée…
Ne reste donc plus qu’à franchir la passe ainsi dévoilée.

S’éloigner un peu du récif, pointer l’étrave de l’embarcation vers le lagon tant espéré, repérer un piton rocheux bien dessiné sur le bleu du ciel au sommet de l’île, le prendre comme amer puis enfourcher le vent et la houle pour enfin caresser le rêve bleu…

Des bleus à n’en plus croire ses yeux…
La marée est montante, le courant rentrant nous pousse donc sans trop de remous entre les doigts de corail. Le bateau se stabilise, nous réduisons la toile et ralentissons l’allure, presque à glisser sur notre erre, émerveillés par la magie du lieu : nouvelle palette de bleus maintenant translucides. Sur les fonds sableux, formes étranges aux teintes parfois orangées, presque rouges, s’égarant jusqu’à des ombres noires… Enfin protégés, nous sommes sur le lagon…

Du lagon à la Terre…
            « Barre à tribord toute !... »

Ce hurlement chargé d’angoisse vient rompre l’émerveillement. Jusqu’à avoir posé l’ancre sur un fond de sable blanc proche de la plage, nous serons en danger : les fabuleuses masses brunes et ocres des patates de corail menacent dangereusement l’intégrité de notre coque. Il faut à tout prix les éviter.

Mais où est le chenal ?...
D’ailleurs il faut également s’éloigner le plus possible des zones d’eau les plus claires, au risque de s’échouer sur un banc de sable… Parcourir les quelques encablures qui nous séparent encore de la plage est bien plus dangereux que de glisser sur la longue et puissante houle du Pacifique…

Remettre un tout petit peu de toile, un homme à la barre et un autre à la proue avec une sonde, de bons yeux et une voix forte pour prévenir des écueils et des hauts fonds… A portée de mains, jamais pourtant la plage ne nous a paru si lointaine…

Au cœur du labyrinthe lagonaire
La limpidité de l’eau nous donne la sensation de survoler les canyons dessinés par les patates de corail. Paysage fabuleux qu’hélas la peur de couler nous empêche d’apprécier à sa juste mesure. Et chaque fois que nous osons quitter les fonds des yeux, la côte se révèle un peu plus…

A trois ou quatre dizaines de brasses de nous, l’eau devient transparente et sert de faire-valoir à une impossible plage de sable d’un blanc éclatant. Issue des délires bleus du lagon, elle se perd dans une foison de verts improbables. Cette fois ça y est : nous n’avons plus d’horizon…

Enfin arrivés…
Il est temps de jeter l’ancre.

Une fois le bateau au repos et bien sécurisé sur ses amarres, embarqués sur notre annexe nous franchissons les dernières brasses qui nous séparent encore de la terre ferme...

De la plage à la montagne
            …Eblouis par la violente blancheur du sable, il nous faut quelques temps pour retrouver ce pied terrien qui n’était plus le nôtre.

… et dans quelques instants, les premiers pas sur l’île…
Le temps d’assurer l’amarrage de notre annexe, nos yeux ébahis oublient un instant le blanc de la plage et les verts de la forêt tropicale pour retrouver les bleus dont nous sortons tout juste : ceux du lagon d’abord, ceux, plus sombres, de l’océan ensuite et enfin ceux du ciel moucheté de nuages orphelins.

A quelques dizaines de mètres à peine du lieu de notre débarquement, une rivière émerge de la forêt et traverse langoureusement la plage pour se diluer sans façon dans le bleu du lagon. Une eau douce et fraiche, presque froide, qui lèche sans vergogne les pieds de quelques mape égarés au milieu des cocotiers.

Une rivière : le chemin vers le cœur de l’île…
Pas vraiment de chemin qui longe les berges. L’envie de remonter ce cours d’eau vers l’intérieur de l’île nous oblige donc à nous déchausser…

Sur trois ou quatre centaines de mètres tout au plus, la rivière paresse et s’étale en largeur, caressant jardins et fare** noyés sous les fleurs et les arbres. Mais les choses changent bien vite…

Du bleu au vert…
Autour de nous, la vallée se resserre. Le lit de la rivière n’a plus rien d’indolent et il nous faut maintenant lever la tête pour goûter encore au bleu du ciel. La forêt tropicale gagne en hauteur, comme si elle voulait lutter contre les à-pics vertigineux qui nous dominent alors que nous ne cessons de grimper, glissant sur les pierres noires du lit du torrent.

Oublié l’univers bleu du ciel et du lagon : nous nous noyons maintenant dans un océan de verts. La chaleur ici devient étouffante, suintante, assommante. Nous avons, sans nous en rendre compte, troqué nos costumes de Robinson pour ceux d’un groupe d’Indiana Jones à la recherche d’on ne sait quel diamant insulaire…

Lentement, la canopée évince le bleu du ciel…
Au-dessus de nous la voûte forestière se referme. Nous progressons dans une moite pénombre d’où le bleu a totalement disparu. Le bruissement de l’alizée dans la canopée devient envahissant, assourdissant même.

Ce bruit n’est plus seulement celui du vent : il y a autre chose, mais quoi ?

Nous reprenons notre marche. La pente s’adoucit et la végétation change, s’éclaircit, même si le ciel nous est toujours caché par la frondaison. Nous nous trouvons maintenant dans une forêt de mape et pouvons enfin quitter le lit de la rivière : de nouveau marcher sur la terre.

Longeant la rivière, le chemin que nous suivons maintenant continue de s’élever. Dans cette atmosphère chaude et moite nous poursuivons notre avancée, engoncés dans cette sorte de grondement ininterrompu qui ne cesse de s’amplifier…

Les eaux vives, offrande de la montagne
Ici, le sentier boueux contourne un éperon rocheux couvert d’une épaisse mousse d’un étonnant vert sombre… Encore quelques pas et nous voici figés de stupeur et d’émerveillement !

De la terre à l’eau…
La forêt est derrière nous. S’offre à nos regards incrédules d’impressionnantes falaises déchirées d’eaux tumultueuses jaillissant plusieurs dizaines de mètres au-dessus de nos têtes…


Quand les montagnes pleurent la vie
Une multitude d’arcs-en-ciel naissent de ces embruns et l’eau, toute cette eau, douce et fraiche, s’effondre dans une sorte de petit lac qui semble n’attendre que notre bonne volonté pour nous soulager enfin de la fatigue et la chaleur de notre ascension.

Dans les bras irisés de l’île…
Immergés dans cette eau miraculeuse, nous levons la tête et prenons enfin conscience de ce qu’est ce lieu qui nous a ainsi pris dans ses bras.

Au-dessus de nous, découpages noirs sur le bleu du ciel, les montagnes aux pics abrupts semblent totalement inaccessibles. Sans doute le sont-elles.

Ainsi, l’île garde à jamais ses secrets…
Une chose est sûre : nous sommes au cœur de l’île…




Lexique :
*Motu : ilet, terre émergée sur la barrière de corail d’un atoll.
** Fare : maison traditionnelle de Polynésie

Un article de  Julien Gué


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