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mardi 19 juillet 2016

Le lycée Aorai et son théâtre


Regard polynésien sur la société

Même et surtout en 2016 où le monde marche sur la tête, les lycéens d’Aorai à Tahiti mettent en scène pour leur spectacle de fin d’année, des problématiques d’actualité. L’absurdité des situations et la perte des repères sont menées jovialement à leur terme à travers « L’Archipel sans nom »… De même l’éternelle résistance amoureuse féminine à l’instinct belliqueux masculin se déploie dans « Lysistrata ».

Ils sont en classe de Seconde et Première, ils suivent l’option théâtrale. Avec leurs enseignants Vaiana Hervé-Mecheri et Olivier Moné, ils ont choisi, dans le patrimoine universel, des auteurs anciens dont le texte ne vieillit pas : Jean Tardieu qui couvre allégrement le 20ème siècle tout en l’égratignant et l’antique Aristophane, qui rame à contre-courant du sexisme, quelques 411 ans avant J-C. Deux pièces théâtrales qui ouvrent les portes de l’utopie.

À l’affiche du mois de mai
Si L’Archipel sans nom a déjà figuré au répertoire des Ateliers Théâtre de Papeete, il faut remonter aux années 90 et à la fréquentation de la Maison de la Culture (OTAC, Fare Tauhiti Nui) par les spectacles scolaires. Quant à Lysistrata, cette toute première fois n’est pas sans soulever quelques résonnances en ce qui concerne la contestation des femmes tahitiennes contre les violences conjugales.

La section Option Théâtrale du Lycée Aorai se porte de mieux en mieux avec 8 apprentis-acteurs en seconde, 15 en première, sans compter les 23 de Terminale. « Lysistrata me manque atrocement » épilogue, deux semaines plus tard, Sariah qui tenait le rôle-titre.

Un archipel théâtral ?
Pourquoi le théâtre de Tardieu aborde-t-il régulièrement l’archipel Polynésien ? Peut-être parce qu’il correspond à l’esprit potache des jeux de mots, des jeux de gestes, des inversions de situation. Pas seulement ! Il n’est pas qu’exercice de style. Le langage est représentatif de nos convictions et de nos préjugés. Les jeux verbaux et gestuels des différentes saynètes, qui composent L’Archipel sans nom, véhiculent nos a priori et dénoncent nos contradictions. Dans ce dernier cycle des études secondaires, ce spectacle entre à plein dans la mise en cause des convenances et des évidences. Et Tardieu excelle dans cette remise en question du genre théâtral.

Les affres du trac…
Peut-être aussi parce que sur un fenua polyglotte, la communication, les codes culturels prennent une importance majeure, les lapsus, les pertes de sens, les valeurs se télescopent. Le jeu théâtral, en tant qu’expérience, investit les facettes de la personnalité. Endosser des personnages quelque peu surréalistes, abolit les barrières et aide à se construire. Vous le demanderez à certains des novices, qui n’étaient pas au mieux de leur avantage, comment ils ont réussi à dépasser leurs défaillances.

Tout en prolongeant l’espace de l’imaginaire L’Archipel sans nom poursuit une logique explosive qui rebondit de surprise en surprises. Les jeunes acteurs s’en donnent à cœur-joie pour s’approprier le délire surréaliste des personnages et jubilent en toute fantaisie. Car le texte des saynètes se prête à l’invention ludique, sans aucune barrière. Chaque acteur se brode des parures et se taille les accrocs de son costume comme il lui plaît. L’assistance trouvera toujours moyen de l’interpréter.

L’Archipel sans nom et autres saynètes
La prestation dépasse l’univers énigmatique du plateau scénique et se transforme en véritable dialogue avec les spectateurs au gré des réactions. Commencer sur les planches avec un rôle burlesque, une atmosphère des plus farfelues, c’est plutôt motivant pour expérimenter et faire découvrir le théâtre.

Le public le leur rend bien, interférant à la moindre facétie, s’amusant à reprendre en écho les réparties. Le rire est maître-mot, la salle est chauffée à blanc. Le salut final est relayé directement par les guitares arpégeant à la Jimmy Hendrix l’introduction à l’hymne MLF, pour la seconde partie de cette soirée à la mairie de Pirae, Lysistrata.

Un projet de société hilarant
A contrario des programmes rébarbatifs que nous offrent nos politiciens, entre guerre et restrictions, Lysistrata donne de sa personne, pour ouvrir les champs du bonheur partagé. En voici le propos : un combat pacifique, non-violent, celui des donneuses de vie. Inédit, révolutionnaire, il passe par l’essence même de notre condition d’humain, le sexe. Telle est la proposition sans précédent d’Aristophane. Lysistrata mène la grève du sexe pour faire cesser les massacres.

Mauvais poète… mais bon acteur…
Lysistrata, en grec ancien signifie « celle qui délie l’armée ». Dans les deux sens du terme, l’héroïne rompt les chaînes qui embrigadent la soldatesque et remporte la victoire de la paix entre les Cités de l’archipel des Hellènes. Elle donne la parole aux femmes en éradiquant le sexisme. Dans son sens figuré, se délier c’est s’affranchir… sexuellement, se débrider. Cette insinuation fait sourire autant qu’elle délie les langues.

Revenons donc à l’origine de la comédie en ce VIème siècle av. J-C. Dans les festivités populaires qui animent l’Antique Grèce, les cômos arborent l’euphorique cortège des plaisirs de la vie. On y chante, on y danse les forces vives, la fécondité, sous forme de phallophories. Société phallocrate, déjà, qu’Aristophane ne manquera pas de mettre en pièces, dans le sens de railler, tout au long de sa carrière de dramaturge !

Un brin de rouge dramatique
La comédie reprend à cette tradition ses déguisements de carnaval : les personnages, à l’encontre de la tragédie, sont affublés de rembourrages. D’une part, pour distinguer les femmes des hommes, fesses rebondies, poitrines proéminentes, ventres bedonnants, sexes postiches ballants ; mais aussi pour insister sur leur fonction burlesque. Contrefaits et ridicules, ils sont l’image de l’anti-héros,  intempérant, lâche, terre-à-terre. N’oublions pas, d’autre part, que les acteurs de l’Antiquité grecque ne peuvent être que des hommes. Sexisme oblige !

L’amour pas la guerre
Lysistrata augure de la lutte féministe qui ne cessera de traverser les millénaires et les sociétés de par le monde, presque toutes exclusivement patriarcales. Même si on a tenu à les rendre invisibles dans la gestion des affaires publiques, elles sont apparues cycliquement pour revendiquer leurs droits de femme à part entière, depuis toujours et partout.

Le chantage au sexe a été utilisé par les femmes dans la réalité. Sans reprendre l’historique des initiatives de ce genre, de cette crainte de domination matérialisée dans la farce médiévale, citons la continence des femmes utilisée plus récemment comme levier politique. En Algérie, en 1984, pour manifester contre la promulgation d’un Code de la famille, répressif. Puis au Soudan en 2014, pour rétablir la paix.

L’indispensable cellulaire d'avant-spectacle
Il ne s’agit pas que de simple fiction. Des œuvres romanesques, à l’écran, en science-fiction, à la scène, continuent d’émailler ces deux derniers siècles de leurs boycotts du sexe. Elles sont inspirées de mouvements féministes ou de protestations, telle La Source des Femmes, sélectionnée au Festival de Cannes 2011.

Au lycée Aorai, Lysistrata est d’abord emblématique du recouvrement de la dignité des femmes. Les costumes féminins l’énoncent franchement : distingués, solennels. Pour cette raison, le parti pris de la mise en scène ne donne pas dans la trivialité farcesque. Elle ménage des plages d’intensité dramatique, tout en caricaturant l’étroitesse d’esprit, la rigidité et la lâcheté des rôles masculins. Elle donne dans la finesse et cultive l’allusion sans lourdeur : le traitement des phallus en tressage végétal à la polynésienne, souples et dressés, bien que comique, en est un exemple.

Lysistrata à la polynésienne
Qu’ont-ils réussi à nous transmettre, ces jeunes lycéens, à travers leur prestation ? La liberté de l’adaptation d’un texte, de la modernisation de son traitement (uniformes de camouflage). Ils ont su gérer au mieux l’illusion : par des jeux de composition ; passant du vieillard au soldat, au bébé ; et pour les filles, de la vestale à la mégère, de l’Amazone à la séductrice, etc… Les scènes sont très actives, elles tiennent sur la transformation des acteurs de personnages en accessoires (le bélier). Elles nous ont donné à voir du spectaculaire, une dynamique rythmée, un enthousiasme enjoué et allègre.

À travers Lysistrata, au palmarès de l’éducation sexuelle, la leçon du refus, la gestion des pulsions, la libre disposition de soi ainsi que le respect de l’intégrité de la personne, figurent en bonne place à côté de la prévention.

Euh ! Pardon…
L’émotion est passée, l’énergie aussi, ainsi que le public l’a marqué par une longue standing ovation !

Un théâtre porteur ?
Porteur de valeurs pérennes et d’éventualités d’avenir, L’archipel sans nom et Lysistrata ont mobilisé un effectif de lycéens polynésiens convaincus des meilleurs mondes possibles. Qui pourrait se permettre de saper leurs idéaux ?

Aux côtés de leurs éducateurs, intervenants musicaux (Paul Tetahiotupa et Jean-Bernard Pharamond), collaborateurs bénévoles pour les costumes  et leur metteur en scène (Julien Gué), nommément cités au salut final, les jeunes partagent cette dimension signifiante et engagée du théâtre.

Libido au taquet !
Il serait encore bien des choses à conter sur les novices des planches. Bien des portraits à dessiner, des parcours à retracer. Le bouillonnement des ateliers. Les petits miracles du déblocage, l’éclosion de l’épanouissement, les grands moments d’exaltation. Les déceptions, les petits bonheurs. Évoquer ceux qui ont été obligés de se priver de cette représentation, pour des raisons familiales, celle qui n’a pas voulu lâcher même après son opération et répétait avec le sourire. Ceux et celles qui ont remplacé les absents au pied levé, ont appris le texte en une nuit !

Cet article manque de cet important volet qui brosse l’originalité de chacun. Talentueux pour la plupart, même si certains ont atterri dans la section par hasard, il me faudrait rendre compte de ces petits coups de génie qui font la sauce d’un spectacle. Je me promets prochainement de dresser une galerie de portrait des plus étonnants. Je le leur dois bien pour leur rendre la pareille du plaisir qu’ils m’ont prodigué. Adieu les frustrations ! à ces acteurs en herbe, qui ont été allaités au nectar de leurs tupuna (ancêtres) baladins, les ‘airoi… encore bravo !

Débraillé, un avant-goût de scène…
Malheureusement, quand on parcourt le paysage scénique commandité par les amuseurs du fenua, on patauge dans un marasme où la devise serait : rire pour ne rien dire. Ne reste-t-il que cette jeunesse pour faire perdurer des utopies au goût d’espoir ?


Un article de  Monak
Tous droits réservés à Monak et Julien Gué. Demandez l’autorisation des auteurs avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.


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