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samedi 11 juin 2016

Bernard de la Véga




Romancier de l’Histoire calédonienne


Quatre ans séparent les deux tomes publiés par Bernard de la Véga : Pour qu’un ciel flamboie d’abord, puis Angélus en Terre Lointaine en 2011. Sous forme de fiction historique, il traite de la Nouvelle-Calédonie prise sous l’avalanche de la colonisation et de la fièvre de l’or vert à la fin du XIXème siècle : mais surtout il nous immerge de l’intérieur, au sein des cases et des gourbis, du bout de la machette et de la barre à mine, de la fourchette et de la pioche, au cœur d’un patchwork d’immigrés aux sensibilités bien tranchées.

Pour les explications très détaillées qu’il m’a envoyées, je l’en remercie vivement et vous en livre l’essentiel. Je n’ai lu que le second volume. Dans un article précédent, « j’en utilisais le canevas historique de son roman*», j’en ai même abusé  pour me plonger dans une époque où il me paraît toujours aussi énigmatique de me projeter. Bien entendu, je suis tombée dans ce piège où « il semble que l’auteur n’écrit que la moitié du roman et que le lecteur crée l’autre moitié.*»


Tribu Nengone au bosquet…

Le roman historique est-il générateur de polémiques culturelles ? Appartenant à cette génération née de la décolonisation, ma lecture n’est pas dénuée d’opinions éthiques et politiques, ce qui n’est pas si simple. Je dois juste admettre que les personnages sont pris dans le moule d’une époque qui ne les autorise pas à beaucoup d’indépendance d’esprit : la France profonde. Apparemment on a pensé pour elle, environ 78% de la population est illettrée dont 98% de femmes. « A-t-on le droit de revisiter l’histoire avec les valeurs d’aujourd’hui qui, de toute évidence, ne sont pas celles d’autrefois ?



L’auteur réagit ainsi : « Pour moi, avec un parti pris de romancier, j’essaie de camper mes personnages dans leur temps en refusant tous jugements actuels. Mes héros ont assez à faire avec leur quotidien. Les Kanaks ne savent pas qu’ils subissent le choc microbien, les bagnards ne connaissent pas la révolution industrielle qui a fait d’eux des délinquants et les fonctionnaires de la France pensent, sans vergogne, faire œuvre de civilisation en menant à bien la colonisation.*»

Roman de terre & d’eau

L’archipel ? Peu à peu s’en dévoile le cachet terraqué, c’est-à-dire de terre et d’eau, entre versant aride et vallées inondées…

Concessions agricoles de Bourail
Confusément quadrillé sur les plans cadastraux tronqués, avec son épine dorsale de brousse mystérieuse, ses relents d’orpailleurs, de pactole pour planteurs, ses despérados campagnards venus en conquistadors fermiers pour guérir des années famine du continent… c’est dans ce décor que s’ancre la saga de L’Angélus. Ce n’est pas sans raison que l’auteur prend soin d’individualiser chaque parcours, car chacun se trouve quasiment isolé, et quand les relations existent, elles sont casuelles, superficielles, garrottées ou vulnérables.

Sur l’archipel encore veiné de ses tribus squelettiques ambulantes, nous suivons le destin de Pwêêdi en quête de transfusion urgente de son capital culturel confisqué… Aux « vilains » de tous bords dont les autochtones, « les paysans, ceux qui font le paysage » comme le souligne Bernard de la Véga, transplantés de leur terreau périgourdin, bourguignon ou kanak, s’ajoute encore cette population dessouchée des bagnards. Soi-disant « réhabilités », pour expiration ou commutation de peine… soulagés ou résignés, mais toujours soupçonnés par les colons libres.

Les caféieraies
En filigrane, gouverneurs et fonctionnaires, pressés de retourner en métropole, gèrent espace et populations (bourgs, camps, pénitencier, réserves, ponts et chaussées, déplacements, transhumance) comme du bétail, à la va-vite et tambour battant. Éleveurs, caféiers, prospecteurs et leurs privilèges prospèrent sur le dos des «contrats de chair humaine », illégalement requis. En sourdine et en faible proportion, pour les évadés, les contrebandiers, les maraudeurs, à juste titre ou non : « Piller les riches est un droit : c’est de la légitime défense » (p.211).

Terra incognita, terra nova ?
Il s’agit bien ici d’une histoire de naissance, d’identification et d’appartenance, d’attachement ombilical à la glaise dont sont faits les hommes, de quête de paternité ou de giron matriciel. Sur cette aire, nouvellement sortie de son inconnue et annexée, la population clairsemée peine à se forger ses points de repères : d’origines diverses, elle se trouve compartimentée par les instances représentatives. Chaque communauté se voit écorchée, tantôt honorée, tantôt conspuée, ostracisée, proscrite, et dans bien des cas, orpheline. Ainsi, les privilégiés ou parvenus se protègent derrière le rempart de leurs relations. Quant aux autres, amputés de vrais modèles de chair et d’os, ils ressentent d’autant plus le dénuement que, ballotés par les revers de toutes sortes, la Terre nourricière est aussi leur marâtre.

Disparition d’une tribu
Les personnages, victimes ou actants, ont tous participé de près ou de loin à la mutation des paysages originels, tatoués de métamorphoses profondes. Sur une génération que dure le roman, la terre est devenue méconnaissable, pas seulement pour les autochtones kanaks aux villages désertés ou détruits… Même « marquée du sceau du laboureur », de quelques années de remise de peine sous forme de concession agricole, elle reste fuyante, quasi insaisissable. Car cette terre ne materne ni réfugiés, ni parqués, ni nouveaux venus. Pour ces « oubliés du monde libre », « pas d’issue », l’âme des lieux a disparu ou les lieux en sont dépourvus… Le profit les a fait avorter.

Encore une Terra Incognita
La Terra Incognita des explorateurs, Ô vierge tropicale… n’annonce pas une ère nouvelle mais le désenchantement. Par confusion ou non-sens, elle devient hostile. Ces Dames de Bourail ne sont libérées du bagne qu’à condition de convoler en juste noces avec un ex-taulard et d’assumer leur rôle d’épouses-fermières dans une concession agricole pénale. Grotesque pour ne pas dire monstrueuse ordonnance matrimoniale !

Tout est devenu invisible. « Ici, tout est ni vu ni connu. Personne n’aura jamais vu personne et personne ne rapportera jamais la vérité. Et qui va venir chercher tes os dans la rivière ? Sûrement pas ta femme. Elle ne sait même pas où tu es. Et t’as déjà vu un gendarme faire une enquête dans la chaîne ? » (p.252).
L’amour est une plante de luxe (p.321)

Un romancier au cœur de l’histoire

Tous les personnages ont en commun un destin qui s’étiole au fur et à mesure. Avec le préalable suivant, l’anankè, c’est-à-dire la fatalité, - l’anankè du dogme, de la loi, des éléments-, Victor Hugo écrit trois romans durant la même époque : Notre-Dame de Paris (1831), Les Misérables(62), Les travailleurs de la Mer (66).

La pause bagnards

Pour Bernard de la Véga le but est autre. Mais les personnages en sont-ils moins écrasés et perdraient-ils de leur tragique ? Pas du tout, à mon avis. « C’est en refusant le recul de l’histoire que je me glisse dans ce que je crois être leur passé. J’ai donc souhaité que mes héros trainent leurs blessures sans moi. Je les veux singuliers, mais dans un contexte qui soit absolument respecté. Si mes créatures n’ont pas l’envergure des héros de roman, que leur contexte au moins soit le plus juste possible.*» Le type de personnages choisi par l’écrivain ne relève pas du roman d’aventure mais de l’ordinaire. Semblables à leurs compatriotes expatriés, ils suivent la logique de l’enfermement sur le lieu dont aucun ne peut s’échapper.

Ce qui conduit à l’exacerbation. Et l’auteur de préciser : « le vrai héros du roman ce n’est ni Jean, ni Erardt, ni les autres… C’est la plaine et le vide d’affect qui la peuple... Des terres qui ne sont pas des terroirs, des voisins qui n’ont pas de morale, des kanak qui sont loin.*»

La pause Angélus
En auteur du XXIème siècle, Bernard de la Véga reste sciemment neutre. Appuyant la progression fictionnelle sur les réactions des personnages, leur évolution ou leurs faiblesses bien plus que sur l’introspection, il brosse une galerie réaliste de portraits à la Balzac, en toute conformité avec le puritanisme du moment. « Petits, obscurs, sans-grade », à la Rostand dans L’Aiglon (1900), ils sont les personnages-pivots qui nous permettent de visualiser et de découvrir une région, des parcours et une époque dans leurs moindres détails : de l’outil, à la nourriture, en passant par les préjugés sanitaires de la toilette, la relation au travail, à la morale, à l’argent, à la terre, à la femme, etc. Mais ils nous montrent aussi, s’il était utile de le préciser la complexité et l’impuissance de l’histoire, du passé.

L’Angélus bat la chamade
L’auteur vous présente cette saga à cinq continents en prenant soin de l’associer à la rétrospective d’un certain Paul, narrateur. Clin d’œil au millénaire supposé mettre fin magiquement à une mentalité révolue. Là, se côtoient au milieu de l’océan, des mondes éperdument hermétiques.

Le colon dans ses œuvres 
pour faire bonne mesure au titre d’un roman si proche de l’humain, si touchant et si sobre dans le malheur, je vous propose une ouverture sur toile. Penchons-nous sur cette contrition des gueux, l’Angélus, dans le genre paysan, du peintre Jean-François Millet (1857) et… Croquons un brin d’humour avec cette citation de Salvador Dali : « L’Angélus de Millet beau comme la rencontre fortuite, sur une table de dissection, d’une machine à coudre et d’un parapluie. »

Et pour clore sur un mot de l’auteur : « C’est fini ou presque fini. Maintenant certains vous disent : « Je suis fier d’être descendant de bagnard ». ça prouve que ce n’est pas tout à fait fini. D’abord la honte, puis le non-dit, puis la reconnaissance ; on va leur laisser leur bien bête fierté avant qu’ils ne trouvent la sérénité. L’histoire a tout son temps…*»

Jeune fille Kanake
« L’histoire n’appartient pas aux historiens, pas plus qu’un roman n’appartient à son auteur.*»

Un article de  Monak


Tous droits réservés à Monak. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.
Avertissement : Les astérisques (*) renvoient aux dires, commentaires et réponses comprises dans l’interview de Bernard de la Véga.
Voir aussi :
Monak : Bagne calédonien. Le désastre des colonies pénitentiaires.


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