Ce blog est présenté par
--- Publicité ----

mercredi 3 septembre 2014

Othman Babba


Tunisie de cendre…

Avec « Chroniques d’un âge de poussière », Othman Babba prend la parole après avoir pendu la toile aux cimaises tunisiennes pendant une vingtaine d’années. S’il entre en littérature au printemps 2014, ses peintures ont toujours dialogué avec les mots, en particulier ceux des poètes (Prévert, Souf Abid, René Char, etc.)

Ne croyez surtout pas que le chroniqueur prenne le voile. Au contraire les pages de son recueil tombent le voile, comme un vieux costume momifié. Sa parole est libre, sans détour, elle dénonce. Elle dépoussière le gentil conformisme moral dans lequel on fait croire, sur le territoire et internationalement, que se complaisent les Tunisiens. Ce récit recouvre la génération des enfants de la lutte pour l’Indépendance en Tunisie, soit, approximativement, à partir des années cinquante.

Un récit que l’édition enregistre
Dans cette mise en lumière de plus d’un demi-siècle d’événements attestés, c’est le voile du temple du silence qu’il arrache : alors se soulèvent des colonnes de poussière qui habillent les « Chroniques » d’un panel de couleurs pesantes, de « Couleurs en fureur », comme l’exprime son exposition de 2008 à l’Espace Sophonisbe. Les couleurs, les mots sont-ils porteurs d’émotion ? Oui, car ils sont terriblement humains chez notre artiste.

D’ombre et de poussière…
Les premières lignes à peine découvertes, se pose l’architecture d’un livre qui, jusqu’à son point final, s’étaye sur les différents sens du mot « poussière ». Ce n’est pas artificiel, ce n’est pas fastidieux. Chaque évocation propose une image, comme pour la composition d’un tableau. Ne l’oublions pas, Othman est plasticien.

L’écrivain brosse des portraits précis et tranchants de la société tunisienne, de son histoire et de ses héritiers. Poignants, ils s’emboitent et se succèdent avec rapidité. Le récit est bien mené. Mais toujours sur le fond hélas rédhibitoire de ces individus laissés pour compte ; de ces espoirs à l’abandon, de cette usure de l’être qui s’effrite, cette absence d’éclat, de la misère, cette poussière dont on ne se lave pas. C’est hélas, loin de l’espace infini qui mène aux possibles, de la magique « poussière d’étoiles », du rêve…
 
« Et comme si la femme était un festin »
Elle recouvre, déforme et cache la honte, l’ignorance, la violence, le scandale du sexisme et de l’exclusion : elle est poussière du temps, poussière âcre qui suffoque, poussière aveuglante qui brouille la vision et occulte les vivants, poussière sombre qui enveloppe comme un suaire.

Elle s’écoule, ne peut se retenir, se délite, à l’image de l’individu fragilisé, terrassé, anéanti, celui qui compte pour rien, qui mord la poussière et baise la semelle des parvenus. Elle est aridité de l’air, des relations, des croyances, de l’avenir inscrit chaque jour sur la dune et qui s’ensevelit, de l’inutile. Elle est enfin signe d’un pays qui se meurt : s’éparpille et tombe en poussière. Symbole de l’humain « né poussière et redevient poussière ».

L’artiste “macule la surface blanche” (L’herbe rouge)
Parcourir les tableaux et le site d’Othman Babba, nous conduit à reconnaître la même fougue : Ronz Nedim taxait son « inspiration de joie de vivre », je suppose à cause de l’éclat des couleurs. Mais je pense qu’il s’agit plutôt de rage, d’explosion : elles se retrouvent dans le déséquilibre volontaire de ses compositions picturales, dans le heurt des couleurs, dans le « criard » dont il tient à « maculer » ses œuvres, ses titres, ses écrits.

Une herbe qui naît de la pierre.
Sa gouache « L’Herbe Rouge » nous renvoie à ce brin révolutionnaire qui germine bien au-dessus du dôme des mosquées et des mausolées. Car ses chroniques, Othman Babba ne les écrit pas pour se plaindre ou se faire consoler d’une enfance miséreuse, mais pour porter haut et fort le plaidoyer d’une société reproduisant les clivages de la colonisation française ; une culture qui disparaît aussi sous le pouvoir informel de la collectivité et de coutumes qui ne se justifient plus.

Un magma « d’hommes qui ressemblent à des êtres humains dès qu’ils vous regardent dans les yeux, l’espace d’une seconde, puis s’effacent dans l’anonymat de la multitude ». L’auteur n’aligne aucune explication, aucune excuse, aucune justification à ce culte de la domination masculine et de la mauvaise foi, sacralisé depuis des millénaires : « au pied de la muraille imprenable du machisme, celui (l’éternel visage) de l’amour dont l’homme s’empare et qu’il transforme en silence, en absence et en manque de reconnaissance. ».

Les lendemains sont des oiseaux …qui planent
Les Chroniques ont en effet ceci de particulier qu’elles sont un constat du vécu, du passé : inchangeable, clos. L’écrivain ne lui pardonne rien, se montre intransigeant, de cet hier et de ce proche présent qu’il sanctionne d’un « âge des cavernes ». A contrario, Othman Babba tente en partie, dans la création de ses tableaux, de suggérer un autre monde, celui du futur. « Les lendemains sont des oiseaux …qui planent aussi haut que nos rêves » (OB, 27.05.2014), commente-t-il.  

 « Où es-tu ? »
En tant qu’intellectuel issu d’un milieu modeste, tout comme Bourguiba (un voisin natif de la même province) il ne peut qu’envisager une révolution des mentalités et des systèmes politiques, tribaux et familiaux. Mais l’inertie culturelle est inébranlable. L’auteur ose s’attaquer aux sujets tabous, jusque-là bien gardés par « l’honneur des familles ».

Ce qui me touche au plus haut point, c’est la sincérité des propos tels qu’ils sont relatés, à visage découvert. Nous avons tous entendus, dans nos familles, les mêmes témoignages dégradants. Nous ne pouvons que reconnaître le courage de l’auteur d’avoir publié la litanie des exactions auxquelles sont soumis les humiliés du petit peuple : les adolescentes devenues épouses forcées ; les gamines de quatre ans, employées de maison, violées par leur maître ; les provinciaux bafoués par les collégiens de la capitale ; le viol conjugal perpétré malgré le Code du Statut Personnel.

Les dames de cœur
Othman Babba raconte, se raconte. Il est le porte-parole de ses amis d’enfance, de jeunesse, d’adulte. Il ne prend pas parti. Il livre de façon brute la voix des démunis. Il nous laisse juste réfléchir… et avec un peu de chance, nous déterminer : pour que les choses changent. Il écrit pour les faire exister, tous : ces hommes et ces femmes.

Les portes du silence
Il transmet, sans langue de bois, en un langage des plus familiers et du plus trivial, la détresse de ces jeunes femmes dont le salaire sert à élever le reste des frères et sœurs, géniteurs y compris et dont le mariage, alors qu’elles sont mineures, rapportera au père :

« Je serai une chienne qui élèvera des chiots, une chienne qu’on bat parce que l’hiver est trop rude ou parce que l’été est torride, une chienne qui se nourrit de restes et se couvre de haillons, une chienne qui n’aura ni le droit de mordre ni celui d’aboyer, une chienne qu’on rejette si elle met bas des femelles et qu’on affame si elle ne tombe pas enceinte dès le premier mois du mariage. »

Zohra, la jeune « bonniche » comme il se dit en Tunisie, « bonnicha », prend la valeur d’emblème de ces femmes de cœur, ces « Dames de Cœur », qu’on joue aux cartes et qu’on vend : « Une statue, Zohra, celle du silence ou de la résignation, celle de la révolte ou de la sagesse, celle de la femme combative ou celle de la jeune fille exploitée ».

« Pinceau & plume » témoignent…
Sur sa page internet « Pinceau & PLUME », Othman Babba cite Léo Ferré : « La poésie ne prend son sexe qu'avec la musique comme le violon avec l'archer qui le touche ». Car sa partition est artistique.


Un article de  Monak

Tous droits réservés à Monak. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.




1 commentaire :

  1. Ce qu' Othman Babba a publié, suite à cet article :

    " Je te suis très reconnaissant, Monak de ces quelques mots qui éclairent, pour moi, et certainement pour d'autres, des coins un peu sombres de nos âmes et de nos esprits. Tu as fait une merveilleuse lecture des " Chroniques d'un âge de poussière " car tu as su, avec brio, avec une grande et profonde sensibilité, établir un lien entre le mot écrit et le souffle de couleur jeté sur la feuille blanche. Ce lien, même pour moi, est assez peu visible. Alors merci de m'avoir ouvert les yeux sur ce qui reste encore en moi d'inconnu ou d'indécis...

    04 sept. 2014

    RépondreSupprimer

Cet article vous a fait réagir ? Partagez vos réactions ici :