Ce blog est présenté par
--- Publicité ----

dimanche 18 mai 2014

Hechmi Ghachem



L’écriture au poing

Monsieur est visionnaire. Certainement est-ce congénital, pour le fils de cette étrange cité marine de Mahdia, qui plante ses deux croissants au beau milieu du littoral tunisien. La vue lointaine, perçant l’horizon, ainsi que ces lignées de pêcheurs, Hechmi Ghachem ne cesse de l’exercer sur le monde qui l’entoure

Qu’il s’y adonne par la plume, le pinceau, la parole, ses Brigades d’Intervention Plastique (BIP), ses rêves de radio-libre sous la dictature déchue, il reste dans le fond bourru comme ces « travailleurs de la mer », taiseux, comme tout artiste qui ne s’ignore pas. 

Un regard qui en dit long…
Il le souligne dans cet article adressé à son homologue plasticien américain, «Correspondance avec David Black» (03.03.2011) : «L'art commence toujours à partir du point d'anéantissement total; c'est-à-dire celui de la mort de l'artiste. L'acte de créer permet à celui qui l'accomplit de ressusciter pour de nouveau mourir. C'est peut-être pour cela, que les génies échappent à la mort.»  

Hechmi Ghachem génial ?
On le serait à moins ! La parution de son dernier conte-roman «Discours d’un jeune âne amoureux», publié aux éditions Abencérage à Tunis, soulève déjà l’enthousiasme du milieu artistique et critique tunisien.  Comme nombre de poèmes déclamés dans ces soirées-slam de l’Etoile du Nord et d’ailleurs, comme force articles, pièces de théâtre, pamphlets, billets d’humeur et chroniques commis sur papier ou sur le Web.

Les lecteurs ou auditeurs s’en sont réjouis et continuent à le faire, à piquer des quintes de rire pour son esprit, son audace, son sens de l’à-propos démesurés. Et ce n’est pas sa mort qui pourra éteindre le brasier qu’il a allumé (Hechmi Ghachem : 13 mai 1953-17 mai 2014). Toute la force de son génie est là.

La toute récente publication
Je voulais m’atteler au « Discours de l’âne »: il ne m'en a pas laissé le temps. Mais je me suis replongée dans tout ce que j’ai pu glaner de ses écrits insolents sous la dictature précédente comme sous l’insidieuse actuelle. Le courage, la lucidité sont l’encre de sa plume. Le plaisir demeure intact pour moi, l’envie de dévorer aussi.  

Quant à l’animal à grandes oreilles qui a déjà défrayé la chronique en littérature francophone de Tunisie, comme dans son histoire latine, et a alimenté la scène politique de ces dernières années, il est hautement symbolique de l’entêtement et de la souffrance des individualités et de tout un peuple.

La poétique de la caricature et du sentiment
Du bât de la souffrance à l’idiot, le mulet est récurrent jusqu’à l’obsession, dans ses définitions, ses portraits, ses caricatures à travers sa chronique journalistique, «Les mots déchainés». Ainsi emploie-t-il les images les plus étonnantes : «La culture étant l'âne le plus court sur pattes, on le monte et le démonte quand on veut. (31.05.2014)» ; n’hésitant pas, comme à son accoutumée, à fustiger du même terme, la soumission de ses concitoyens au parti intégriste et à leur ignorance.

Quand les pinceaux déjantent
Dans le bestiaire d’Hechmi Ghachem, les intellectuels se frottent aux chameaux, s’y assimilent (25.05.2011) : parcourez sa «Chronique cannibale» et vous savourerez son ingéniosité ! Montrant ainsi la réversibilité des idées et des mots, comme des êtres. La 4ème de couverture, signée Samia Harrar, intuitivement prémonitoire sur le devenir de l’auteur, atteste la façon dont il rétablit la dignité de ce compagnon domestique, devenu le héros de ce conte-roman.

« Un « drôle de voyageur » à la « drôle de fleur »…
Mais tout ceci n’était-ce qu’un mirage ?
Superbe et cruel conte de l’enfance, où l’on vit et meurt, comme il n’est pas permis, d’amour inconsolé.
Beau et tranchant comme un diamant, qui refuse de tailler dans le vif, même si c’est cela son destin,
tant la blessure est écarlate, et long, si long et si ardu, le chemin que devra parcourir un « jeune âne amoureux », avant de pouvoir rejoindre enfin sa petite princesse au cœur volage, qui avait oublié de se souvenir …

Non, ne cherchez pas « l’oiseau blessé » d’Aragon. Lui l’a enfoui dans sa poitrine, a souri à deux oiseaux qui s’embrassent dans le ciel, avant de poursuivre son chemin… »



De l’autodérision à l’engagement
Qu’il se défende en peinture d’introduire dans son œuvre la dimension symbolique, laissant au public toute liberté de l’interpréter montre à quel point il sait trancher sur son rôle critique : «On peut, on a le droit de leur donner l’explication, la signification et la symbolique propre à chaque observateur. Mais elle ne signifie rien en elle-même, en dehors de l’œuvre.» Toujours est-il que ses fictions, qu’elles soient des nouvelles publiées en feuilleton sur les quotidiens ou aient pris d’autres formes, détiennent une dimension de parabole.

La Zamba de Mahdia, un certain article
Quelques mois, après la Révolution, il ne cesse de tirer les sonnettes d’alarme et de se mettre en danger par le fait, dans de nombreux et virulents articles : «Il serait triste tout de même que cette belle, fragile et intelligente révolution des tunisiens, ramène au pouvoir, un parti qui n'a d'autre programme économique, social et politique que celui de combattre le mal et les non-croyants» (22.05.2011).

Ce qui ne l’effraie pas davantage, depuis qu’entré dans le métier, il est friand de coups de gueule contre la censure d’opinion et d’expression. Depuis 89, s’est-il "bâté" à cette difficile entreprise de solidariser les Artistes plasticiens. Mais aussi, fondateur de «L’Espace Bouabana», cherche-t-il à y réhabiliter les marginaux du système.

Le divin de l’art face à l’anathème
C’est par une provocation (une de plus) qu’il se positionne dans cette lutte entre tenants de la foi intégriste et artistes maudits : « L'art est rebelle à toute forme de justice. Il est subjectif. Donc, d'essence divine. »  Même s’il a récolté les fruits de sa jouissance à créer, à coaliser, il a payé très cher son militantisme.

L’espace Bouabana
Il ne le redira jamais assez : «Nous n'avons pas souffert de plus d'un demi-siècle de dictature du Destour, pour tomber sous le joug de la plus noire des dictatures : celle des pouvoirs réactionnaires. Ils prétendent cependant accepter totalement le jeu démocratique. Personnellement, je n'en crois rien. (22.05.2011)»

Dénonçant avec clairvoyance une situation politique sous diktat religieux, théâtre de la mise à sac des toutes les libertés, en ce domaine aussi, il est inconsolable : «Tant qu'on n'aura pas séparé le cultuel du politique et ceci radicalement, le paysage tunisien sera l'arène de multiples tempêtes dévastatrices qui n'aboutiront qu’à un seul résultat : empêcher le pays d'évoluer et le réduire à un ensemble de perdants vivant sur l'âge d'or d'un passé mythifié, et un futur qui n'a que deux issues : l'Enfer ou le Paradis.»

Najsou… illustrateur.
Le legs spirituel d’Hechmi Ghachem se trouve à la fois, dans cette mise en garde, mais aussi dans cette action qu’il ne cesse d’initialiser et dont il est le moteur… à coups de grands éclats de rire cachant pudiquement ses larmes… Si vous voulez prendre un grand bol de facéties dans la manière magistrale dont il conduit certaines de ses interviews, cliquez sur ce lien. Le portrait n’en devient que plus éclatant ! C’est énorme…


Un article de  Monak

Tous droits réservés à Monak. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.






Aucun commentaire :

Enregistrer un commentaire

Cet article vous a fait réagir ? Partagez vos réactions ici :