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lundi 24 juin 2013

Cocteau : scène d’enfer au paradis


La brûlure des planches

Trois sur scène et un homme-orchestre, une alchimie à son comble au pinacle du centre Vaima qui surplombe Papeete. Complicité d’une équipe théâtrale dont les accents, au faîte de la cathédrale, viennent frapper ce clocher qui dialogue les heures. Une alcôve en pleine boîte de nuit : les amoureux sont seuls au monde !

Le bel indifférent, versions Julien Gué dans une formule spectacle unique d’une heure et demie (entracte non compris), troue l’espace nocturne d’accents déchirants. Deux couples fictionnels dans la tourmente viennent perturber la quiétude du public et y nicher quelques contacts gorgés d’affects. Les habitants du quartier ne sont pas les seuls qui réagissent naturellement de leurs terrasses ou de la rue. Voilà ce qui arrive quand un metteur en scène de métier s’implique dans le secteur théâtral pro ou amateur. Plus vrai que vrai !

Julien Gué : une mise en scène préméditée
Pour ce moment éphémère, les acteurs ont ouvert les vannes du pathos, de la frénésie et de la fureur. Dans le for intérieur des interprètes se joue le rapport entre un marionnettiste et ses créatures scéniques en totale implosion. Cette incursion de la fiction dans le réel, cette rencontre fortuite entre théâtre et quotidien polynésien connaîtra-t-elle des prolongements ultérieurs ?

 

Au détour de la critique : Michèle de Chazeaux

Michèle de Chazeaux, figure incontournable de la critique et de la culture à la TV et à la radio polynésiennes (entre autres), semble opter pour cette alternative. Elle accepte de s’entretenir avec nous en toute franchise.

« J’étais très curieuse d’éprouver les effets de cette double interprétation, sur un texte qui m’agace un peu pour son féminisme. J’ai trouvé que « pour un coup d’essai, ce fut un coup de maître ».

Léonore Caneri a eu beaucoup de cran pour assumer l’incident technique (mutisme inopiné de la bande-son en pleine prestation).  Et c’est avec beaucoup de cœur, qu’elle y a pourvu. Elle a vécu son rôle avec passion, avec excès même. Etait-ce pour cacher son trouble ?

J’ai penché pour l’interprétation d’Hélène Boyancé. Du fait de la répétition du texte, ai-je pu davantage apprécier ? Toujours est-il que j’ai pu goûter toute la finesse de son interprétation. Cette partie-là était plus courte.


  Léo : journal d’une femme brisée
Peut-être que le tango nous dispersait : un peu plus bref, sans gâcher l’émotion, serait-ce plus intéressant ?

Le jeu de l’homme, Rai Tevaearai, je l’ai préféré dans la première partie : de l’élégance, de la classe, beaucoup de présence, plus de crédibilité. Dans la seconde, le jeu versait dans plus de facilité, était plus spectaculaire.

Le niveau est assez bon. La représentation tout à fait honorable. Le choix du décor est original et marginal. C’est un plus ! Il rend le texte moins conventionnel. Car c’est un thème « bateau ».

L’initiative devrait se renouveler dans le cadre du Morrison’s. Le lieu est intéressant pour se prêter à une initiation au théâtre.

Quand la critique s’invite
J’ai passé une très bonne soirée ; mes amies aussi. Ce spectacle est à encourager. »

La maladie de l’amour en deux versions

Sur ces planches austères et froides tranchant sous le clinquant des spots, viennent s’échouer, se raccrocher à la vie, les débris d’un couple, de tout couple en naufrage. L’image est tourmentée, torturée, bouleversante. Sur scène, peu de moments de latences, le public observe un silence des plus troublés, des plus palpables. A l’unisson de ces enjeux jetés pêle-mêle, il opte pour l’une ou l’autre version, celle qui lui ressemble. Car il s’agit de drame. Le drame de tout un chacun. Le drame de l’amour.


Hélène : la dérive de l’amour
La pièce commence en pleine crise. Une voix émerge. Marquée par l’attente pesante, douloureuse, elle met aussi en valeur son contrepoint : le détachement, concrétisé par le personnage masculin. Celui qui vient détourner les objets de leur fonction initiale, les piétiner, les annihiler et par-là même, anéantir la relation de couple.

Le gramophone embrouille la communication, met en place ce duo de tango virtuel. Le perroquet, symbole de servitude, essaime les vêtements comme un puits sans fond. A l’instar du bruit de l’ascenseur, la corde du boxeur devient lien de dépendance que se voudrait garder l’amoureuse. Le téléphone, perturbateur des plus cyniques, y déclenche égarements et flambées. Une création en tempos de rengaines : l’élément musical s’y joue une partition fine.

L’adulation au summum 
L’action s’y relance perpétuellement, les acteurs se saisissent de la scène à bras-le-corps. Les intentions de la mise en scène œuvrent comme des trépans, habitent les interprètes, s’adaptent aux personnalités, capturent le moindre détail, différencient les deux versions.

Deux types de jeu, deux types d’acteurs : pari gagné !

Deux aspects des ravages de l’amour, sur un même texte, ce n’était pas une sinécure pour le metteur en scène. Mais le résultat est tangible. Pas si facile à structurer avec le pavé du monologue féminin adressé à un amant présent mais irrémédiablement muet.

Dans cette insoutenable incertitude qu’impose la représentation, les incidents de scène modulent l’interprétation et le jeu de l’actrice « parlante ». Si les répétitions ont permis de boucler et de renforcer la cohérence du parcours et du rôle de chacune, reste toujours une marge de « diffraction » : cette trouée qui engage et bouscule à la fois consciemment et  viscéralement la dynamique du personnage.


Le bel indifférent : 1ère version avec Léo et Rai  
Léo, actrice de la première partie, passe de la résignation, de l’écrasement, au sarcasme. Une attitude de « bête blessée » qui laisse poindre sa rage, se perd dans les dédales de l’affrontement, de la déclaration de rupture aux revirements d’acceptation, pour s’achever sur un appel de désespoir tonitruant.

Le clivage est profondément marqué : plus Emile manifeste d’entregent, plus elle paraît gauche ; plus il est à l’aise, plus elle se chiffonne, devient servile, frôle l’hébétude ; plus elle l’accable, plus il s’esquive. Elle consomme sa défaite. Sa prestation de vivant reproche, buttant sur la désinvolture de son partenaire, multiplie ce mode du chassé-croisé : d’où l’intérêt et la justification de la danse dans cette mise en scène.


Le bel indifférent : seconde partie avec Hélène et Rai  
Hélène, actrice de la seconde partie, nous en livre la version tragique. Pelote de paroxysmes, elle se corrode comme une Phèdre. Un couple à la Lise Taylor et Richard Burton, avec ses atermoiements, ses grandeurs et ses règlements de compte. Au summum de l’exaspération, elle est la sensualité même : entame ses premiers mots « Toi, toi, toi ! », se brûlant à la reviviscence charnelle de l’acte amoureux, pour en finir comme s’avortant elle-même ou retardant sa re-naissance à l’amour.

Léo joue dans une sorte de mise à distance du personnage, Hélène, dans la prise en charge tripale et l’épure du personnage. Mille et une versions auraient pu se succéder, tant ce mot de la fin ne clôt pas l’histoire.

L’hymne au corps : un ego bien actuel

Cocteau pouvait-il convenir à un public polynésien ? L’auteur se moque des références : il n’affuble son texte d’aucune connotation temporelle. Les didascalies y sont rares. La pièce peut voyager dans le temps et les âges. Le personnage masculin d’Emile, plus jeune que les deux actrices, nous introduit dans la relation cougar bien contemporaine.
 
Aux antipodes…
Quelle que soit la version primitive ou celles que conçoit Julien Gué, toutes s’appuient sur les allusions livrées par le monologue. Le jeune homme tire sa réalité des clubs de danse de salon (rétros à l’européenne ou du 3ème âge), mais aussi des salles d’entretien musculaire (body building affectionné mondialement par jeunes et moins jeunes). Si la mise en scène de Cocteau était une gageure, dans le parti pris d’une présence masculine hermétiquement close, Julien Gué y introduit le contact, dans sa rigueur et sa violence : phénomène propre à notre siècle, sous toutes les latitudes.

De même, il réactualise le contexte un peu guindé à la Cocteau, dans cette dimension du corps et de l’apparence qui se traduisent pour l’homme par la danse et la boxe. Il ne saurait éluder du théâtre ni la composante chorégraphique ni cet hymne au corps, matérialisés en Polynésie par la danse et les joutes, sinon qu’il les transpose. Danse et muscles sont inséparables de la séduction !


Rai : celui qui me hante  
Focus sur le regard : le théâtre est image. La place du miroir est prépondérante : Emile s’admire face au public, dans les yeux du public, se nourrit d’une réalité hors-couple, concrétise l’incommunicabilité. Rai (Emile) emprunte au tango la manière d’être de son premier personnage. Position du corps, fierté, possession, balayage de l’espace, autosatisfaction masculine, parade sensuelle, conducteur du couple dansant : égo viril dans toute sa splendeur.

Sinon que sa danseuse est purement imaginaire. Léo, sa partenaire, tente de s’y substituer, de l’y suivre, d’entrer dans ses pas, de coller à ses codes et figures, à sa personnalité, d’exister. Dans le même processus, Hélène, entre coups de boutoir, vient le supplier au pied du lit, le capter à ras-du-sol, dans une attitude de supplique.

De l’hymne à l’amour, encore…

Si surprenant que cela puisse paraître, la majorité des moments humoristiques, conçus sur des fractures entre jeu et texte, entre attitudes paradoxales, se manifeste dans le public par un pâle sourire. Tant le sujet reste grave en fait ! Un sujet qui lui ressemble.
  
Polynésiens, Popa’a (occidentaux), Raere (transgenres)… tous concernés !  Si, par hasard, des réminiscences à la Piaf vous venaient à l’esprit, serait-ce pure coïncidence ?

Sublimer !
Malgré les défaillances liées aux conditions matérielles et autres impératifs techniques inhérents à l’absence de moyens du théâtre amateur, la représentation plein feu boîte de nuit révèle deux versions incomparables. Elles mettent en valeur de véritables prouesses d’acteurs.

Le Théâtre ne repose-t-il pas sur l’acteur ?

Un article de Monak



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