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lundi 18 août 2014

Street Art à Tahiti


Graff ‘ Lagon

Le Graffiti, art urbain pictural est bien rentré dans la politique de l’aménagement du territoire en Polynésie… comme un peu partout ailleurs. Il fait suite, après de longs millénaires d’interruption, à ce très préhistorique  « art rupestre » ou art sur la roche. Il se pulvérise sur la pierre, le béton, le métal, en fine couche protectrice et transmet un discours visuel, graphique, éthique ou esthétique…

Le 1er festival international du graffiti “ONO’U” en mai 2014 à Papeete n’est d’ailleurs pas la première intrusion de ce qui se bombe,  se poche, se spray, se peint, se gratte, se marque, s’asperge, se colle, se coule, se crayonne, se roule, se fond, se stick, se moule, se pulvérise, se résine, se cellograff, etc. sur les murs et les façades de la capitale comme des autres îles polynésiennes. Il fait suite à une vingtaine d’années aux multiples réalisations « sauvages » ou cadrées par des associations de graffeurs, des manifestations culturelles ou agrées par des particuliers.

Une rue, une perspective
L’espace public tahitien s’est-il vraiment réhabilité dans les mentalités populaires comme lieu d’expression : est-il devenu le tremplin qui défend les arts vivants urbains ou champêtres  au quotidien ? Les artistes ont-ils revisité les formes anciennes, originelles ou ont-ils engendré une imagerie nouvelle ?

Les récentes réalisations picturales s’intègrent-elles vraiment au « mobilier urbain » ? Comment les Tahitiens s’accommodent-ils des représentations que les artistes étrangers ont réalisées d’eux ? Que sont Graffitis devenus…

Vastes prémices
La roche volcanique des îles hautes de Polynésie, friable et fragile à souhait, nous a laissés quelques vestiges de pétroglyphes : idéogrammes ou pictogrammes, ils restent indéchiffrables depuis des millénaires. Bien présent, même altéré, il semble que l’art graphique des îles polynésiennes soit voué à la corrosion : les tablettes sur bois centenaires ont rarement résisté, pas plus que les tapa (tissus d’écorce) décorés ou les tatouages qui ne durent que le temps d’une peau, d’une vie…

Gravé dans la pierre de lave
Parois ou grottes naturelles, devantures ou pignons des édifices publics semblent avoir toujours fait office d’aire d’expression, de tribune : individuelle ou collective, suivant les époques. Après une vocation pédagogique renforcée au Moyen-Âge, les murailles se confrontent avec propositions ou dénonciations contestatrices (voir l’affaire des placards qui a agité la Renaissance…).

Alors, on se souvient des réactions et certainement du premier graffiti officiel au pochoir : « défense d’afficher » placardé par la IIIe république en 1881… et dans la même veine, « des mesures d'assimilation d’un certain Jules Ferry visant à interdire la langue tahitienne afin de franciser les " indigènes" des colonies… et justifiant d’un certain impérialisme ».

On s’étonne que la loi Deixonne de 1951 « autorisant l’enseignement des langues régionales, ne se soit étendue à la Polynésie française qu’en 1981 ». Mais on comprend aisément dans cette joute des cultures ou des minorités face au pouvoir que  la pratique du graffiti ait été tant controversée ou pourchassée.   

Un message, une image (2011)
L’autorité y confirme son rôle de contrôle et de censure, les associations de consommateurs leur réaction face à la saturation des espaces publicitaires urbains. Les malfrats s’en servent de support à informations de fric-frac, l’individu ou l’artiste anonyme pour médiatiser ses coups de cœur, ses protestations, ses SOS.

Petite ébauche historique
Le graffiti ne devient représentation esthétique que dans les années 1 900. Les premiers lettrages franchissant l’Atlantique le doivent aux inscriptions de Kilroy en 1 942. Cet employé d’une fabrique de bombes militaires de Detroit (Michigan) tentait de signifier sa position pacifique par le biais de « ses inscriptions : Kilroy was here (Kilroy était ici) », taguées sur la coque. En Europe, les soldats reproduisent le tag sur les murs encore debout. Message reçu.

La période contestatrice des années soixante voit fleurir toutes sortes de slogans sur les murailles. En même temps le lettrage (graffiti pur) signé d’un Tag (souvent appelé Blaz ou blason) signe les œuvres dont la représentation devient stylisée. Du personnage-emblème à la chimère, les spots de Graff se diversifient, peuvent devenir mobiles (camions, wagons), participent de l’exploit sur des endroits jugés inaccessibles (tunnel, faîte d’une bâtisse), jouent les trompe-l’œil à l’escalade des pignons, devient art aérien, bouleversant les perspectives et les points de vue.

Avant (2011)… Après (2014)
Le Graff, l’Art Urbain ou Street Art deviennent des arts à part entière et l’une des  marques de l’esthétique contemporaine du XXe siècle. Ce qui ne signifie pas que ce vaste musée (sauvage) à ciel ouvert ait eu droit originellement à autre chose « qu’à une reconnaissance minimale et ridicule des pouvoirs publics, à une place microscopique dans les médias, à une suspicion constante des préfectures, à un rejet permanent des institutions artistiques. »

D’autre part, certaines grandes capitales ont été commanditaires de telles productions… pour habiller leur environnement. Qu’en est-il maintenant ?

Tabu et « octopus »
Avant tout, il faut bien admettre que l’art urbain évolue dans son essence et fait bon ménage avec tout projet qui valorise la conscience et les liens de la Cité. Issu d’un courant où « la rue étant la plateforme de visibilité la plus large et la plus puissante, les collectifs d’artistes ou les individualités s’exprimaient sur les espaces publics dans le but de reprendre le contrôle des villes assuré jusque-là par des politiciens, des policiers et des hommes d’affaires qui définissent ce qu’est l’espace public à leur propre profit et non pas en pensant aux citoyens qui les entourent » ; « ils soutiennent des causes spécifiques, pour faire réfléchir et réagir la population


Le Festival de Graffiti à Papeete
Le  cadre juridique est strict : « Lorsqu'ils ne sont pas exécutés sur des supports autorisés, les graffitis constituent, pour le droit pénal français et polynésien, une destruction, une dégradation ou une détérioration volontaire d'un bien appartenant à autrui ». Dès 2 001, les taggueurs sont fichés par le biais des sites, des revues spécialisées, au sein d’un dispositif « OCTOPUS (Outil de Centralisation et de Traitement Opérationnel des Procédures et des Utilisateurs de Signatures)» qui n’a rien de l’inoffensive pieuvre.

« Par ailleurs, la teneur des inscriptions (menaces de mort, incitation à la haine raciale, diffamation, etc.) peut constituer un délit en soi. »

En mars 2009, le bulletin municipal de Papeete entame une campagne en ces termes : « Plus de 9000 tags ont été recensés dans la ville, c'est un véritable fléau ! La lutte contre cette pollution visuelle est devenue l'une des priorités de la ville de Papeete. Ces inscriptions agressent le regard et provoquent un sentiment de laisser-aller et d’insécurité »

La chasse aux tags sur Te Honoraatira
Une explication s’impose : « Si l'on se fie à la théorie de la vitre cassée développée aux États-Unis, le graffiti est un facteur d'insécurité, car il laisse aux populations le sentiment que leur quartier est délaissé par les pouvoirs publics et que les incivilités sont impunies. »

Quoi qu’il en soit, j’aime bien « respirer » les villes à travers les fenêtres que les taggueurs ouvrent sur les façades aveugles, les pans de murs délabrés et qui se revêtent de l’imaginaire d’anonymes dans les quartiers défavorisés. Je reprends donc la pérégrination entamée il y a trois ans. Le paysage urbain s’est-il modifié avec le festival Graffiti de 2014 ?

A jamais ou éphémère ?
Le Street Art est malheureusement périssable. Il n’est ni à l’abri des injures du temps, ni de celles des hostilités. L’âme de Beyrouth reconstruite au cœur de ses blessures m’a profondément émue en 2003. Qu’en reste-t-il après la guerre de 2006 ?

Il « risque à tout moment d’être perdu à jamais ». «Dans le cadre du Street Art Project lancé aujourd’hui, l’Institut Culturel de Google a collaboré avec des experts de 15 pays pour vous proposer plus de 5 000 images d’œuvres et 100 expositions qui racontent les temps forts du Street Art. »

Un casse-croûte sur la margelle…
Conçus parfois sur des spots précédemment occupés, mais surtout sur des espaces gigantesques, on peut se poser la question de leur véritable intégration dans les perspectives du paysage urbain initial. Certains apportent avec leur inspiration style BD une vision en total décalage. D’autres modernisent leur vision du fenua. D’autres enfin, se prennent aux  divertissements de la couleur ou interprètent leur ressenti du pays. 

Vite assimilés dans le regard quotidien, vite oubliés, certains même éclipsés par le retour du dépôt de débris, ils ont cependant ré-impulsé un peu partout dans l’île de Tahiti, l’envie d’occulter ou de rénover les palissades écaillées.

Poésie urbaine de l’éphémère…
Le graffiti peut-il s’institutionnaliser tant il a été combattu, entre autres. Peut-il vouloir perdurer quand il se situe comme acte de l’instant ?

Jeux de points de vue … d’irréel… d’imaginaire, de futur, art visuel, associé à la pensée, au présent, à la légèreté de l’humour… art de l’inachevé, comme la poétique.

« …On nous dit de rue,
C’est notre scène, notre ring, notre choix,

Un article de  Monak

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