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Le nouveau roman de de Monak à lire absolument

mercredi 6 novembre 2013

Tunisie, le vrai visage de la misère


Les images de la vie

La Tunisie va de l'avant, quoi qu'il arrive... Malgré son inscription dans le modernisme, elle présente au quotidien, le tableau de la dissonance. La routine qui semble s’ancrer met en lumière une certaine âpreté due à la misère. La cohésion familiale fait le reste, ainsi que la « débrouille ».

La douceur de vivre, si elle s’apparente au climat et resurgit au petit bonheur, ne fait pas toujours partie du lot quotidien. Car si la classe moyenne a tendance à se développer, elle se trouve en butte aux embûches pécuniaires. La Tunisie, c’est aussi la vitrine idyllique du luxe touristique à portée des étrangers, qu’ils viennent du Golfe arabique ou d’Occident, côtoyant une majorité de petites gens.

Enfant endormi sous charrette de  bric et de broc
Malgré la morosité ambiante qui ferme les visages quand chacun se trouve seul à vaquer à ses occupations, la jovialité immanente au caractère méditerranéen éclate comme une déflagration à chaque coin de rue. Le Tunisien aime la compagnie. Rien ne se décide sans l’accord du clan et pour les  jeunes générations sans le chorus des amis.

Le jasmin, la chicha, les cartes…
En pleine adéquation avec la tendance hédonique du Tunisien à la procrastination, qui remet au lendemain et étire le temps, le jasmin à l’oreille, le verre de thé interminable et la chicha (narguilé) rythment la vie coutumière. A la suite de Zoubéir Turki et de Gorgi s’esclaffant : « Je ne dessine pas le vendeur de jasmin, je dessine le parfum du jasmin », la peinture continue à l’immortaliser.



Hedi Jouini, le jasmin et les calligraphies de Nja Mahdaoui
Qui ne se berce encore aux accents de « Taht al Yasmina (الياسمينة تحت) » (« Sous le jasmin »), chanson phare composée par Hedi Jouini dans la 1ère moitié du XXème siècle ? Car les Tunisiens chantent : en famille, à la veillée, aux fêtes, entre amis… Et ce jasmin les identifie.

Une de ces multiples chansons d’amour populaire où l’amoureux éploré, consolé par les fleurs, chante sa peine sous le ciel nocturne dépourvu de lune et pleure le manque qu’il éprouve pour elle… Mais si le Tunisien est sentimental et se complaît aux chansons élégiaques, il trouve d’autres ressources dans l’humour.

 Il est le premier à rire des travers de la vie et de ses propres faiblesses. L’incongruité émaille son environnement. S’il sait faire feu de tout bois, c’est parfois à ses risques et périls. Ainsi s’emploie-t-il à aménager le domicile familial, sur le principe des extensions. Ce n’est pas toujours du plus bel effet. Mais c’est efficace. Tout est à récupérer, les objets, les véhicules, l’espace vital.

Comme un château de cartes
Cependant, l’infrastructure publique ne fait pas défaut au territoire. Il est aménagé de grands barrages, de ponts audacieux, de gratte-ciel et de bâtiments des plus fonctionnels à l’architecture prestigieuse. Mais ce n’est pas ici notre propos.

Sans nul doute, le pays ne fonctionne pas sur la même longueur d'onde. Certains n'hésitent pas à accentuer les clivages, à renforcer l'inadaptation. Il n’est pas si rare de voir une charrette traverser l’autoroute. Question de hiatus entre la frange modernisée et le monde hermétique de la paysannerie démunie ! Le particulier, lui, doit subvenir, sans de réels moyens, aux nécessités de toutes sortes. Et il s’en accommode.  Demain est un autre jour.

Un jeu de dés…
Comme les Tunisiens ne cessent de le répéter : « Dieu y pourvoira ! ». La chance, ils en ont sacrément besoin ! Mais il faut la solliciter et ils s’y emploient sans baisser les bras. Le jeu de carte, les osselets, les dominos, sont des moyens pour traiter d’affaires. La baraka (la chance), ce n’est pas seulement que pour le loisir. L’avenir se joue sur le tapis.

Les affaires se jouent au café
Le troc fait partie des affaires courantes : le marché aux puces, comme les multiples réparations et rénovations d’appareils ménagers sont monnaie courante. On ne jette rien on transforme. Pas de gaspillage. Tout est réutilisé moult fois. On a même vu des carcasses d’habitacles de voitures, tirées par des ânes : en guise de tracteur défiant les averses.

Peu d’usines de fabrication, ainsi faut-il pallier aux importations. L’amortissement est indéfini et la durée de vie des engins motorisés semble aller au-delà de toute limite. Si le Tunisien est roi du bricolage, il fait preuve d’ingéniosité.  De surcroît, il fait partie de ces as du marchandage. Toute denrée, toute bête sur pieds, tout ce qui se consomme s’achète, rarement au prix indiqué.

Bric-à-brac : tout est bon !
Les négociations interminables font partie de cet emploi du temps journalier. Il faut dire que la parole est dotée de sacralité. On ne joue pas avec les mots lors de tractations. Chaque terme se soupèse avant même d’être prononcé. Tout est finesse de pourparlers. Mais que le visiteur se rassure !

Le Tunisien est avant tout serviable et il offre son aide en cas de petite panne en toute gratuité ! Mesdemoiselles, Mesdames, vous pouvez crever sur la route : jamais, vous n’aurez à toucher le pneu. Il vous suffit de savoir où se loge votre cric.

L’étal au grand-air
La délicatesse ne semble pas affecter le commerce de l’alimentaire. D’une part, tout est question d’exception en Tunisie ; d’autre part, la confection domestique des repas fait preuve de raffinement. Encore une contradiction à laquelle il faut s’accoutumer. Si les grands marchés, les halles couvertes municipales, les grands magasins sont soumis à contrôles sanitaires en ville, dès que vous vous enfoncez dans le terroir, les normes semblent s’être perdues sur le trajet.

Le bétail au porte-à-porte
Ainsi, si les rites du « sacrifice du mouton » (Aïd El-Adha) sont scrupuleusement suivis car l’égorgeur se tient à la lettre aux prescriptions coraniques, la totalité de l’abattage s’effectue au domicile du client. Ensuite, que la bête soit dépecée dans le jardin ou dans le garage est du ressort du chef de famille : à la hache, au couteau, sur une pierre, sur un billot, sur une bâche, etc.

Boucherie à tous vents
Il n’est pas que la viande qui nous nargue à l’étal sans vitrine.  Il est vrai qu’elle est souvent vite réquisitionnée par la clientèle. Les jours d’approvisionnement et de débitage sont connus et les ménagères font la queue dès l’aurore. Précaution indispensable, la viande est lavée avant cuisson.

Au petit bonheur des odeurs
Le charme des légumes et fruits des quatre saisons, ce sont ces petites roulottes de colporteurs. Ces sandwicheries même dimension qui s’outillent de friteuses. Le Tunisien ne recule devant aucune peine et il n’est que les kaftéjis (beignets à la viande) qui soient de petite taille. Le sandwich tunisien, de dimension plus qu’honorable, déborde de légumes ou de frites.  

Mobylette à étal de fruits
Les étals d’épices, de saumures et de fruits secs chatouillent vos papilles immanquablement : des carroubes aux figues et aux dattes de lumière (Deglet Nour). Et chaque région offre ses spécialités : du poisson à la viande séchés. Les piments sont doux ou forts ! N’hésitez pas : demandez...

Les héros incontestables de l’alimentaire, ce sont aussi les camionnettes. Qu’elles soient 404 (bâchée ou pas) ou Isuzu : elles se  nomment « bachis ». Et leur arrivée déclenche l’affluence : un label de fraîcheur. Toutefois si le soleil ne tape pas trop fort sur la marée. L’usage  des pains de glace est impressionnant et les camionnettes jouent les dégoulinures. 

« Mitsubâchi » aux poissons
Vous vous sentez dépaysés ? Vous n’êtes plus habitués à la dimension humaine ? Le minuscule associé au rapport de proximité, tout un apprentissage où vos interlocuteurs ne manqueront pas de vous lancer quelques mots de français, d’italien, d’anglais. Le Tunisien vit à l’heure de la mondialisation.

Tout comme les salades de tomates coupées en dés lilliputiens, il vous faut admettre que tout se mesure à dose miniature. Les boutiques sont des mouchoirs de poche, occupant des couloirs, les restaurants de plein-air une impasse. Ils débordent car les femmes du peuple répugnent à entrer dans un lieu fermé. C’est souvent sur le seuil qu’elles hèlent le commerçant. Comme si l’espace privé était tabou.

De l’utilisation spécifique du tabouret
S’avère donc que la rue représente un espace de vie et ménage bien des occupations, comme dans un endroit familier. Mais attention : le paradoxe s’incarne avec force nuances. L’espace où tu es vu est une sorte de sauf-conduit. On ne peut douter de ta probité.

L’espace de chacune…
Sauf que tout n’est pas permis et que la pudeur domine. On s’y habille (par-dessus son costume), on s’y désaltère, on s’y fait dépoussiérer les chaussures, on y prend au vol une tasse d’eau…

Le vendeur à la sauvette et les petits-métiers y pullulent, sauf pour les enfants d’âge scolaire. Sauf que chacun sait que la petite pièce pour le jeune gamin qui vend des fleurs, l’aidera à s’assurer la tranquillité paternelle et une miette de subsistance, face au chômage. La pitié l’emportant sur le droit.

Les figures récurrentes qui vivent la rue sont souvent mobiles, comme le cireur de chaussures, le marchand de sucreries ; le kiosque à journaux par contre est fixe ; même si les cabines sont sur roulettes. 

Le thé au kiosque…
Le tabouret marque une certaine hiérarchie chez les crieurs de rue : à la différence des plombiers, des maçons, installés sur leur carton dès l’aube, avec outils et matériel et qui ne travaillent que de jour.

Ce qui dénote aussi leur appartenance à la rue, c’est ce petit verre de thé ou de café… Ils trompent la faim, donnent un coup de fouet. Certains vendeurs s’organisent en famille, en équipes pour que l’échoppe reste ouverte. A moindres frais.

Ils ferment tard ou pas. Qui dit journal, dit tabac, cigarettes vendues à l’unité, boissons, friandises, chewing-gum et livraison des quotidiens en pleine nuit. N’arpenteront plus les rues que les cireurs, parfois aussi vendeurs de cigarettes au noir.

Des cireurs de souliers non-stop
En ville,  ne restent allumées que les réverbères et les devantures des magasins clos.

Sous les porches, dort la misère. D’un œil. Comme le mini kiosque qui semble veiller.



Un article de  Monak


Tous droits réservés à Monak. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.



dimanche 3 novembre 2013

Litterama’ohi


La seule revue littéraire
de Polynésie

Isolée au milieu d'un océan Pacifique essentiellement anglophone, la littérature polynésienne éclot, telle une rare et belle fleur de tiare apetahi.

C’est pour accompagner ce foisonnement de mots, pour que chaque plume polynésienne ait au moins une chance d’être publiée, qu’a été créée la revue Littérama’ohi* par un groupe d’auteurs à Tahiti.

Naissance d’une revue littéraire

Avant toute chose, il faut rendre hommage à ces sept Polynésiens pour avoir eu l’audace de se lancer dans cette aventure. Ils s’appellent : Patrick Amaru, Rai Chaze, Flora Devatine, Danièle-Taoahere Helma, Marie-Claude Teissier-Landgraf, Jimmy Ly et Chantal T. Spitz. Tous écrivains et écrivaines, bien sûr.

Le tout premier numéro de Littérama’ohi
A l’époque, cela se passait en 2002, la Polynésie française vivait les dernières années du « règne » de Gaston Flosse. Pour les artistes, cette époque signifiait tout simplement faire allégeance au politique ou garder ses œuvres pour soi. Aujourd’hui, le roitelet est revenu au pouvoir et les inquiétudes son grandes quant à l’avenir de cette liberté d’expression.

D’autre part, et pour les mêmes raisons, en ce début de millénaire, les éditeurs polynésiens ne prenaient aucun risque et ne publiaient quasiment aucune œuvre de fiction. Pourtant, nombreux étaient celles et ceux qui entassaient des pages noircies de mots, de phrases et d’idées, qu’elles soient en langue française, ma’ohi ou autre.

La présentation actuelle de la revue
C’est donc bien afin de permettre à la parole polynésienne écrite d’être entendue que ces hommes et femmes de lettres ont décidé de lancer une revue littéraire, participant ainsi à la reconnaissance de cette littérature polynésienne naissante.

Littérama’ohi, ramées de littérature polynésienne

Ainsi se nomme cette revue (avec en sous-titre Te Hotu Ma'ohi) qui prépare en ce moment son 19ème numéro, et ce nom n’est pas anodin.

- Littérama’ohi ; ce mot, créé pour l’occasion, signifie à la fois l’affirmation de l’identité polynésienne et une porte ouverte sur le monde littéraire.

- Ramées de littérature polynésienne ; cette proposition fait, bien évidemment, référence aux rames de papier, mais aussi à celles des pirogues si chères aux Polynésiens et à leur culture mixte : polynésienne et francophone.

- Te Hotu Ma'ohi ; pour signifier la création si féconde en terre polynésienne.

Les caractères chinois qui accompagnent la revue
- Pour finir, la présence des caractères chinois intercalés entre titre (en Français) et sous-titre (en Reo Tahiti*) souligne et renforce cette idée de la fécondité originelle par la référence au ginseng ou jing shen**.

Le fanal de la littérature polynésienne

Réalisée par une équipe entièrement bénévole, Littérama’ohi n’a d’autres ressources que celles des ventes qu’elle réalise. Ce qui signifie que, pour chaque nouveau numéro, il faut à l’équipe de bénévoles qui gère la revue développer des trésors d’énergie et d’imagination pour boucler le budget de fabrication. Ce qui passe souvent par des avances financières de ces mêmes bénévoles.

Malgré cela, et malgré les obstacles érigés sur sa route par les tenants de l’ancien pouvoir local, le numéro suivant est en préparation et devrait être disponible très bientôt. Car Littérama’ohi, envers et contre tout, a largement dépassé ses dix années d’existence.

Et le succès est bien là pour honorer celles et ceux qui ont cru à cette idée folle qu’il y avait de la place pour une revue littéraire consacrée aux artistes polynésiens.

Lors de sa création, Littérama’ohi avait trois objectifs :
- tisser des liens entre les écrivains originaires de la Polynésie française,
- faire connaître la variété, la richesse et la spécificité des auteurs originaires de la Polynésie française dans leur diversité contemporaine,
- donner à chaque auteur polynésien un espace de publication.

Ils peuvent être rassurés : les trois sont largement atteints, voire même plus.

Un autre objectif qui poussait les fondateurs de la revue était de créer un mouvement entre écrivains polynésiens.

Une lecture publique au marché de Papeete
Celui-là aussi a été réalisé et dépassé. Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter la longue liste de ceux qui, à un moment ou à un autre, occasionnellement ou régulièrement, ont contribué par leurs écrits au succès de ce qui est, aujourd’hui encore, l’unique revue consacrée à la littérature polynésienne.

Diversités de cultures et d’écritures

D’origines très diverses, les Polynésiens sont à la fois multiples et uniques. Et qu’ils soient d’origine océanienne, asiatique ou occidentale, ils écrivent tous par et pour leur identité culturelle polynésienne si particulière.

La preuve en est apportée par toute immersion, aussi brève soit-elle, dans n’importe lequel des numéros de la revue où les langues elles-mêmes se mélangent, s’interpellent et se répondent.

La dernière publication de Littérama’ohi (lire en cliquant ici)
Se mélangent aussi les centres d’intérêts, les styles et jusques aux formes littéraires qui se bousculent pour affirmer leur existence propre.

Ainsi se côtoient des essais d’universitaires, des poèmes, des extraits de romans, des nouvelles, des pamphlets… Jusqu’à une pièce de théâtre écrite en prison par un groupe de détenus qui fut publiée dans le n° 17 de Littérama’ohi.

Une revue accessible par tous et partout

Si les Ramées de Littérature Polynésienne ne sont disponibles que dans les trop rares librairies de Papeete à Tahiti, il est aisé de se les procurer en les commandant directement sur le site Internet de la revue.

« Pina’ina’i », le n° 20 de Littérama’ohi
Site grâce auquel on accède au sommaire de chacun des numéros de la revue de la façon la plus simple qui soit.

D’autre part, l’équipe de Littérama’ohi anime une page sur Facebook, permettant ainsi au plus grand nombre, et depuis les quatre coins de la planète, de se tenir au courant au jour le jour de l’actualité littéraire en Polynésie française.

La référence au ginseng ou jing shen
Enfin, depuis quelques mois et dans le but d’attirer la population polynésienne vers la lecture, l’équipe de la revue crée et anime des événements de toutes sortes comme des lectures publiques, par les auteurs eux-mêmes, au milieu des étals du marché de Papeete, une nuit de la poésie…

La littérature polynésienne, aussi jeune soit-elle, est riche et vivante et mérite largement d’être découverte. Litterama’ohi est le meilleur moyen de cette découverte.

Un article de  Julien Gué

Lexique :
Reo Tahiti : langue vernaculaire de l’île de Tahiti ;
Ginseng ou jing shen : plante médicinale chinoise censée restaurer l'essence (Jing), favoriser l'énergie (Qi), éveiller l'esprit (Shen) ;

Liens :
Le site de la revue :
La page Facebook de Litterama’ohi :



Tous droits réservés à Julien Gué. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.

vendredi 1 novembre 2013

Tunis, la guerre des monuments


L’horloge de la discorde

Le temps de la discorde entre Bourguiba et Ben Ali étant révolu à la fin précipitée du règne du second chef d’Etat tunisien, reste à débattre de cet objet monumental, censé donner l’heure, qui trône encore sur la place du 14 janvier 2011 à Tunis.

Toujours sujette à contestation depuis son érection, l’horloge (Mongalla en tunisien), qui a perdu son titre initial de « 7 novembre », demeure bien l’horloge de la discorde.

La Mongalla en sa forme « tabouret du 7 novembre »
L’histoire des dictateurs, mégalomanes de surcroît, nous ménage bien des aberrations. La curieuse chronique de la « Mongalla du 7 novembre » ne saura que vous en persuader. Car, pour être incroyable, elle connait des rebondissements, même après la fuite de son commanditaire !

Les Tunisois l’ont toujours dénigrée et je les entends rire sous cape, dès qu’ils prononcent le mot fatidique : « mongalla » (prononcez : monguella). D’abord, parce qu’elle est l’épine plantée dans 23 ans d’absolutisme, ensuite, parce que l’heure exacte représente un exploit dans la culture méditerranéenne.

De l’heure de gloire…
Le feuilleton se déroule en deux étapes distantes d’une trentaine d’années. La première débute avec les péripéties d’une sculpture équestre. En ce 1er juin 1955, le port de la Goulette est en ébullition: tout ce qui flotte carillonne, corne, accueille son héros. Bourguiba est de retour ! Environ dix mille citoyens, toutes confessions comprises, acclament leur indépendantiste.

La chevauchée du « Leader »
Libre enfin, il débarque de l’île déserte de la Galite (une centaine de kilomètres du Cap Bon) où l’avait assigné le protectorat français : une dernière captivité de trois ans. Chargé par le Bey de former le gouvernement de la future Tunisie indépendante, son retour le mène au palais beylical de Carthage, puis par la rive nord du Lac de Tunis, vers la capitale. "Le cortège gagne Tunis en contournant la médina jusqu’à la place aux Moutons, poursuit le reporter du Monde. Bourguiba doit parcourir quatre kilomètres sur le cheval où l’ont hissé ses supporters".

 « Grâce aux leçons d'équitation prises au château de La Perte, le « Combattant suprême » monte un cheval blanc pour son entrée triomphale dans Tunis, sitôt débarqué du Ville d'Alger, le 1er juin 1955. Le cavalier et sa monture, immortalisés dans le bronze, se dresseront… » place d’Afrique à Tunis. L’anecdote devient légende.

L’itinéraire de retour sur Tunis
La statue équestre de Bourguiba, réalisée par le sculpteur Hechmi Marzouk, vient vite remplacer celle de Jules Ferry. En bronze, « elle tourne le dos à la mer (à la France) et  elle montre du doigt la medina. Ainsi, à la figure du serviteur de la République (Ferry), qui a donné la Tunisie à la France, se substitue celle de celui qui a rendu la Tunisie à elle-même. »

A l’autre bout de l’Avenue Bourguiba qui traverse le tout Tunis de l’époque et établit la jonction entre la rive du lac et la vieille ville, la statue fait face à celle d’Ibn Khaldoun : historien, philosophe, diplomate et politique du XIVème siècle, Tunisois lui-même.

La statue triomphale
Les Tunisiens ne manqueront pas d’épiloguer avec humour sur le duo de bronze et les échanges imaginaires qu’ils entretiennent. Un dialogue qui en dit long sur la reconnaissance et le legs d’un passé prestigieux dont Bourguiba se revendique le digne héritier et exhume les vestiges. L’aura d’Hannibal plane sur la Tunisie recouvrée. Le tribun se met à l’œuvre : trente-et-un ans pour déconditionner un peuple de son complexe de colonisé.

… au glas du coup d’Etat
La leçon est bien acquise par le bras droit du « Leader » de la république, Ben Ali. Cumulant les fonctions de ministre de l’intérieur, puis de premier ministre, issu de et renforcé par l’armée, bardé d’une police politique des plus répressives, il prend le pouvoir le 7 novembre 1987. Un coup d’Etat qualifié de « médical », sous prétexte d’altération des fonctions mentales de l’octogénaire.

Le manège du 7 novembre par _Z_
Moins d’un an après, le 11 octobre 1988, le président autoproclamé, pressé d’effacer toute trace de celui qui a mené à terme l’Indépendance de la Tunisie, en fait déboulonner la statue pour y fixer une horloge bien étrange.

En ce premier anniversaire, « l’ère du changement » fait retentir un bien autre son de cloche ! Trône, sur la place rebaptisée « du 7 novembre », un édifice bien laid. Les Tunisois le surnomment : le « réveil-matin », le  « tabouret-du-7-novembre », « la pince à linge »… et le taxent de bien d’autres sobriquets.

A l’heure du 7 novembre !!!
C’est alors que se développe sur tout le territoire, un gigantesque culte de la personnalité : souvent de mauvais goût. Jusqu’aux boucheries qui s’affublent de cet emblème du « 7 novembre ». Les Tunisiens s’en amusent, dénonçant, par le terme de « boucherie » l’image même de cette dictature.

Mais le comble, pour un dictateur qui dépose son prédécesseur pour sénilité, c’est qu’il entretient avec le chiffre 7, une « fêlure » monomaniaque. En effet, la Mongalla est dotée d’un cadran dont « le 7 est gravé en lieu et place du 6 » ! Le succulent article d’Elodie Auffray, agrémenté de vidéos, retrace cet épisode qui va durer 23 ans.

Avenue Bourguiba, la perspective du lac
Ben Ali inaugure le 3ème millénaire en troquant la première horloge par une nouvelle (2001), en forme d’obélisque ! Entre Big Ben et l’Empire State Building, la mythomanie sonne à toute volée : habillée d’une carcasse métallique, se mirant dans un bassin, elle s’anime de jets d’eau illuminés.

La réhabilitation manquée…
En même temps, les effigies multiples de Bourguiba disparaissent nuitamment de toutes les villes, sans que nul ne puisse savoir ce qu’elles deviennent. Seul, le fracas des engins accompagne le cauchemar des habitants. Impossible de faire une photo, la police veille ! Le pire surviendra, après son assignation à résidence à Monastir, avec sa mort (6 avril 2000) puis ses funérailles escamotées. La farce est à son comble, comme le relate Amor Chadli.

Avenue Bourguiba, dos à la medina
Après la destitution de Ben Ali, les révolutionnaires ambitionnent d’associer à la place de la nouvelle libération renommée « Place du 14 janvier 2011 », l’image équestre du libérateur de la Tunisie. Le projet avorte. Certains annoncent le retour de la statue équestre, d’autres son exil à l’entrée du Port de la Goulette, d’autres encore sa chevauchée vers Monastir…

Toujours est-il qu’il semble que les statues ressurgissent et qu’en 2013, l’une d’entre elles figurerait au musée Bourguiba, (Beït Bourguiba). Le devoir de mémoire est sauf et les oreilles m’en tintent !

Les bourdons de l’horloge
Fatalité ! Les péripéties de la Mongalla semblent se perpétuer sur un mode des plus délirants. En effet, le 25 mars 2012, les salafistes jouent les prédicateurs en haut du minaret improvisé de l’obélisque. Complètement anachronique, cette démonstration de force qui n’impressionne personne est largement conspuée par les médias et les badauds ébahis. Tout au plus une manœuvre « à remonter le temps ».

L’horloge « à remonter le temps »

A croire que le temps se fut arrêté à l’heure de l’illettrisme, de la razzia, de l’intolérance, de l’inégalité sexiste et autres circonvolutions d’une théocratie qui n’assied son pouvoir que sur le mutisme imposé à toute autre forme d’opinion. Le troisième « régime », dit de transition (2011-2013), que désigne l’actuelle Constituante (nommée pour un an), semble tout à fait nier la notion actuelle de calendrier ! Il devient élastique et condamné à perpétuité ! Serait-il « en perdition » ?



Le temps se doit-il ces assauts ? Les révolutionnaires tunisiens (2010-2011) y ont répondu autrement, avec ces quelques vers d’Abou Kacem El Chebbi, tirés de « La volonté de vivre » pour devenir leur hymne :

« Lorsque le peuple un jour veut la vie

Force est au destin de répondre

Aux ténèbres de se dissiper

Aux chaînes de se briser... »

        Quel scénario pour cette tour qui n’a d’infernal que le dérapage qui mène de la dictature à l’obscurantisme ? Celui d’un thriller virtuel ? D’autant que l’obélisque n’a jamais eu d’autre valeur que celle de la honte et ne signifie rien pour les Tunisiens.


Un scénario virtuel 
Alors ? A quand le prochain épisode ? Une tournelle entrelacée de jasmin, fleurant la liberté et le « Printemps de la Tunisie » ?


Un article de  Monak

Tous droits réservés à Monak. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.