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Le nouveau roman de de Monak à lire absolument

mardi 22 avril 2014

Polynésie Music


La groupie du Coco King’s Queer

Deux ans que je les avais manqués dans l’Hexagone !… Nos chemins nomades se croisaient. Moi en stop, en covoiturage, par rail, par air. Eux dans leur pick-up itinérant : Les King’s Queer ! 

Puis une certaine aurore flamboyante à l’aéroport de Faa’a les a déversés d’un oiseau de fer, manureva dit-on par ici, parmi les fleurs capiteuses et les « Fleurs » suaves de l’underground insulaire… se déhanchant en cadence aux accents d’une romance d’accueil, style ûte*.


Ambiance polynésienne pour un accueil avec Shelby Hunter (vidéo)
Sourire de Laet, éblouissement -dans le sens plein du terme- de Grib. Le duo ravageur « King’s Queer», compil « Amours & Révoltes » en bagage accompagné, se déloquant des pelures calorifères de la grisaille, entame ses premières pérégrinations sur le sol tahitien dans les bras de l’association Horo’a et consorts.

Le maelstrom polynésien
Saison des pluies entrecoupée d’éclaircies plein soleil, Îles sous le Vent en alerte orange : « précipitations, grains et rafales », sans aucune allusion au fanion de même couleur battant tambour pour les élections municipales… les King’s Queer mettent le pied dans l’engrenage d’un tourbillon de rencontres artistiques.

Nous nous sommes bien vaguement frôlés sur l’estrade sonorisée d’un certain Slam de Cocotiers, en avant-première du Printemps des Poètes à Papeete, car la poésie pue des pieds. Nous tenons à le dire : « On lave pas la poésie / Ça se défenestre et ça crie », le confirmait le frère Ferré, Léo de son prénom… « Mauvais Genre » était mon cadeau : une groupie ne recule devant rien !

Hitinui dans un orero des mythes anadyomènes…
Déjà, La Villa, hébergeait entre étage, terrasse et avenue, cette manifestation bigarrée en textes, expos diverses (dont l’installation de « Game Over» d’Éric Ferret) et jeux verbaux, jongleurs, taggueurs, performeurs de tous styles (jeunes de la section théâtre du lycée Aorai) ; écrivains, chanteurs, déclameurs, danseurs d’Urban Dance), en guise de bienvenue à la « King’s Queer Art Collection ». 

Pour donner le ton de cette soirée atypique au croisement des cultures littorales de partout, le mythe fondateur de l’origine anadyomène de nos héros favoris (K’s Q)… sera porté par Hitinui entre tradition du orero* et absurde. Clin d’œil bien sûr au tridacne géant des légendes polynésiennes et à la mythologie d’une certaine Grèce antique (fresque de Pompéi, Botticelli, Le Titien). Fabulation festive pour rendre compte de cette étrange notion d’étrangeté : le Queer ! Insubordination façon climat des îles, avec le cri de guerre : « Amours, Révoltes & Cocotiers ! », scandé par le collectif organisateur.

« Slam des Cocotiers » clame ses fruits d’amour & de révolte
Le sort des groupies étant de coller au moindre sourcillement de leur idole, ce qui s’avère en Polynésie comme un véritable code verbal, je ne plaquerai aux King’s Queer ni identité, ni style musical, pour ne pas les contrarier.

Ni ne pointerai le coup de théâtre qui les a fait venir dans ces archipels des antipodes. Ils se sont largement étendus sur le sujet à la radio et à la télé polynésienne. Moi, je me contente de donner mes impressions. Un groupy, ça se dégoupille aux sensations !

Bain d’ambiances insulaires…
Qui dit insularité polynésienne doit s’attendre à hospitalité. Hormis le quasi silence de la presse écrite, ce qui peut se comprendre quand on aborde la musique, par contre les quotidiens ont relayé fidèlement le calendrier de cette prodigalité tropicale ! Quant aux médias audio-visuels, ils s’en sont donné à cœur joie.


…entre lagon, plateaux et sites de l’improbable

C’est que la musique navigue sur les flots comme sur les ondes. Et les bribes venues d’ailleurs, ça interpelle ! Alors, pour déboucher les bouteilles à la mer, les messages qui traversent les océans : d’abord, l’inévitable accueil lagon avec Léo Paul-Pont de Radio 1

Bientôt suivra le « Mana Culture »,  appareillant pour la cambuse des King’s Queer. Tournée hors studios dans la baie de Matavai, comme sur un vaisseau improbable, l’émission nous livre les climats d’une traversée artistique, « à bloc de ses écoutes ».


Mana Culture : un abordage tout en douceur (vidéo)
A l’espace Kavaka du musicien Armando, comme une proue dressée entre tumultes de la rivière et embruns à volonté, un tournage sur le pont, dans ce fare du bout des terres, s’achevant entre sculptures et sofa, roulis et tangages. King’s Queer jette l’ancre.

Puis sur les hauteurs de Papeete, entre deux prestations, le plateau TV de Fare Maoh’i, à la pondération sémillante proverbiale, les invite à plonger dans cette aura polynésienne qui les accueille. Emere à la barre.


Fare Maoh’i : une présentation amène (vidéo)
La bâtisse les recevra à nouveau, avec Mateo au micro de Polynésie 1ère. Entre labyrinthes de couloirs et une vue imprenable, les plaisirs d’entretiens qui les laissent se raconter comme à l’escale.

En fin de cabotage, à quelques heures de leur dernier concert tahitien, un petit détour par « Le Grand Huit » (Polynésie 1ère) à grosses bordées de boutades. L’équipe Yann, Lolo, Isa et Pascal élaborant, à coups d’informations solides et structurées, l’une de ces émissions déjantées à couper le souffle. Interactive à souhaits, elle s’assure un max d’audimat. L’équipage toujours sur le pont, c’est avec brio qu’il ramène dans ses filets les trésors des îles.


Au Grand-Huit : ce que vous n’avez ni vu, ni peut-être entendu (vidéo)
Entre musique, matières, convictions, un grand moment King’s Queer d’éclats de rire, de formules lapidaires, de questions-réponses aux auditeurs. Comme des vœux de « bon vent » à trois jours de leur retour.

Pérégrinations à gogo
Globe-trotters infatigables de l’arpège métamorphosé allié à la musique instrumentale, du mix, du beat, de ses syncopes, de ses silences et ses redites, du son, de ses textures, de ses accents, de ses assonances, de ses harangues et de ses lyrismes… leurs explorations multiples les mènent à l’écoute de la ville, ses inflexions kaina, ses murmures de ruelles, ses branle-bas de marchés, ses battements de to’ere, ses cliquètements, ses échos, ses respirations de foule.

 « Electrons libres » sur scène comme dans la vie, pendant leur séjour au fenua, les King’s Queer se coulent aux atmosphères d’un peuple, embrassent leur oxygène, s’accordent aux éléments, se nourrissent d’impressions, sans filtre, sans mentor, fidèles à leurs principes d’indépendance contestataire et d’appartenance à ces communautés de par le monde qui ne sont ni conventionnelles, ni formatées, ni parasitées.

Les petits « bœufs kaina » de la rue
Ils se meuvent au feeling. Là, les reconnaissent leurs groupies qui, s’ils ne se sont contentés que de clamer « Amours & Révoltes !!! » pendant les concerts de la tournée tahitienne  et de revêtir le T-shirt Rairoa à l’emblème maoh’i du groupe, « coiffent le bonnet noir (encore Ferré) », symbole anar et du « guillotinable ». Le groupy croit toujours défendre une cause au péril de sa vie : c’est dans cette prise en charge qu’il se forge et s’exalte !

Euphorie des concerts
Si King’s Queer, fraîchement débarqué, a d’abord fait cavalier seul, malgré ses invitations expresses, formulées de vive voix aux orchestres de rue kaina, au premier jour de sa tournée insulaire au Club 106, il a bien vite partagé la scène avec d’autres groupes locaux. D’abord à Raiatea, avec le pop-band Manino, suivant le concept intrinsèque à l’Hawaiki Nui Hôtel du mixage des publics. Trop heureux de ces sortes de rencontres du bout du monde…

De retour à Papeete, le duo s’est pris d’affection et d’affinité mélomane pour Badass Unicorn et s’est offert avec eux le Tiki d’Or, avec pour invités les jeunes « Groovy Coconuts », ainsi qu’un retour au 106 avec la soirée « Coco Molotov ».    

Coco Molotov, un programme !
Et s’ils formulent leur façon de faire a posteriori, exposent leurs déterminations du moment, leur engagement artistique, les messages qu’ils veulent transmettre, ce n’est que bien plus tard, après avoir suivi leurs inclinations, leurs coups de cœur, avoir nourri leurs rêves au hasard des rencontres, avoir pêché au vol des inspirations nouvelles, les avoir assimilées, intégrées en leurs fibres.

Ils s’en sont entretenus avec les ados du lycée Aorai section théâtre qui, comme chacun le vérifiera, font preuve d’une maturité adulte et d’un esprit critique à toute épreuve. Mais, n’y étant pas venus pour parader sous les louanges, les King’s Queer ont déballé leur boîte à sons, leur trompette, leur mélodica pour un atelier vocal. Réalisant avec eux, après une initiation à la musique électro, des chorus à base d’improvisation. D’autres groupies naissaient et qui sait, d’autres approches, d’autres envies d’exister…


Quand Taïna Fabre infiltre les ateliers-théâtre (Video Mana Culture)
Car, si la prestation scénique des King’s Queer se veut avant tout musicale, sa théâtralité est indéniable.

Véritables performances, hautes en relief, elles explosent comme une fête, s’embrasent d’irréfragables feux. C’est qu’elles expriment à travers les mots, leurs phrasés musicaux, leurs éclats sonores et leurs déflagrations, la parole comprimée, le mutisme de chacune des individualités de leur public. Et ils l’en remercient généreusement  en les y incluant.

La fratrie musikos
C’est aussi grâce à la maîtrise de la scène, qu’ils exercent au niveau de leur investissement dynamique, de la gestuelle, des déplacements, de la maestria dans le maniement de leurs costumes et des accessoires divers, que leur concert est une véritable petite bombe au mécanisme bien rôdé. Ils modulent les contrastes inhérents à leur personnalité, leur complémentarité, leur connivence, tout en ménageant les surprises en tout accord majeur !

Des images sculptées
Car ils en sont l’âme et les artisans, les bardes et les chantres, les acrobates, les techniciens et les instrumentistes, les concepteurs et les pyromanes. Une manière de faire, d’être, de penser tout à la fois…

La fratrie musikos leur est essentielle, indispensable, vitale pour se sentir soutenus mais pas seulement. Ne voulant s’enfermer dans aucune case, c’est avec eux qu’ils confrontent leurs techniques, vont jusqu’au bout de leurs expérimentations ; qu’ils prennent le risque de se remettre en question et de s’aventurer en de nouveaux chemins.

Des messages en pagaïe !
Fidèles aux mythes qui les accompagnent, la présence de la « Lady Pirate » les escorte immanquablement sous toutes les latitudes. Ils peuplent leur imaginaire d’êtres tirés de la réalité tourbillonnante de leurs vagabondages ou de coïncidences qu’ils transposent. Leur perspicacité toujours aux aguets.

Provo  
Pour tout vous dire, en effet, sur le déclic qui m’a électrisée comme une tornade, bien avant de les rencontrer, je ne renie rien de mes adhésions premières sur la musicalité de leurs compositions, associée à des grands coups de gueule et à des trépidations qui ébranlent.

Entre sensualité & manifestes
Depuis ces préludes, sensible à cette façon de faire corps avec la musique, j’ai goûté par tous les pores de ma peau et de mes sens à des concerts où ils se sont montrés flamboyants.

Pour vous confier aussi comment la « King’s Queer Art Collection » est sortie de ses cartons pour habiller Dame Nature et s'en vêtir, je vous convierai à cette flânerie performance-plastique dans les jardins de la mairie d’Arue. Vous y découvrirez le bonus "pochette polynésienne" d'Arno. Un enregistrement que nous nous sommes permis d’identifier sous le titre de « King's Queer Arts Coconuts ! »


« King’s Queer Art Coconuts ! » dans la verdure
Si vous voulez tout savoir, sur la tournée, les actants, le climat, les humeurs, messages et commentaires de leurs suiveurs, le vécu polynésien au jour le jour des King’s Queer figure in extenso sur la page web « Amours, Révoltes & Cocotiers… ». Ne vous privez pas de leur transmettre vos états d’âme et vos toquades.

…Et, pour en finir avec les moroses de la langue de bois, détenteurs hélas de trop de blockhaus ankylosés et austères et qui font vitrines sur ce qui se dénomme  la culture sous tous les antipodes… pour couper court aux exclusifs officiellement-commercialisés et imposés, je persiste… avec ce bastion de la culture self-made que nous offre King’s Queer. Un groupy, ça pense aussi !

Un regard, une voix, un corps : Les King’s Queer !
Les King’s Queer ? Je les associerai à ces portées d’artistes dérangeurs encore et plus que jamais…

Cette consanguinité de la stridulation chère à Ferré que contestent certains conclaves et chapelles contestables du bâillon actuel de l’art :

« JE PROVOQUE-À L´AMOUR ET À L´INSURRECTION
YES! I AM UN IMMENSE PROVOCATEUR…
Des armes et des mots c´est pareil
Ça tue pareil…Mettez-vous le bien dans la courbure »

Une groupie errant dans les studios de Polynésie Prem…
La Groupie ne se rassasiant jamais, je me trouve, en fin de tournée alizéenne, en terre... plutôt en rade… de nostalgie.



Un article de  Monak

*Petite incursion dans le dictionnaire de l’Académie Polynésienne (FARE VĀNA'A) et autres langues pa’umotu et marquisiennes : 
Le ûte est un chant pour deux ou trois, accompagné d'un orchestre traditionnel et d'un ukulele ou d'une guitare.
 'ŌRERO : Orateur, discoureur
Kaina : populaire, polynésien
FARE : Maison, case, bâtiment  (Cf. Fare Maohi)
FENUA : Ile, pays. (E fenua rahi 'o Tahiti = Tahiti est une grande île)
MĀ'OHI : originaire de Polynésie Française
TŌ'ERE : instrument de percussion, constitué d’un morceau de tronc fendu et évidé

Tous droits réservés à Monak & Julien Gué. Demandez l’autorisation des auteurs avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.




vendredi 11 avril 2014

The Marquesas Archipelago


These islands of so many Western dreams

Beyond Gauguin and Brel, the Marquesas Islands form the archipelago the most surprising and perhaps the most endearing of the whole French Polynesia.

An unknown card, but with so evocative names…
The Marquesas archipelago is geologically the youngest of the French Polynesia.

The early sailors probably from Samoa set foot on Polynesia, three centuries before our era.

They have had 1900 years for developing a society and a very particular culture until the first Europeans reach Marquesan coast, under the command of the Spanish Álvaro de Mendaña de Neira, in 1595.

Today, the Marquesans are strongly different from the other people of Polynesia by a visceral attachment to a culture and a way of life very specific.


Geography of the Marquesas
At 1600 km northeast of Tahiti, The Marquesas extends from 600 to 1000 km south of the Equator. These are the most northern islands of French Polynesia. The archipelago is compound of two very distinct groups of islands: the North Marquesas whose the main island is Nuku Hiva, and the South Marquesas where the most important is Hiva Oa.

The northern islands are six, divided into two groups. The three main, Nuku Hiva, Ua Pou and Ua Huka, are the biggest and Eiao, Hatutaa and Motu One are smaller and further to the north.

The five southern islands, smallest, are called Hiva Oa, Tahuata, Moho Tani (or Molopu), Fatu Hiva and the rock of Motu Nao. 

The set is 997 km2 of land area.

Taiohae, the largest town of Marquesas on Nuku Hiva island
Here, no lagoon but steep mountains with sharp peaks that sometimes exceed 1100 meters. Deep and narrow valleys where settled most of the villages and some beaches.

In the interior, there are (as on Nuku Hiva) trays where the most of the Marquesan agriculture and livestock thrive.

This particularly rugged relief regularly offers breathtaking sceneries. Thus, for example, the waterfall Vaipo at Nuku Hiva, the second highest in the world with 350m!

The impressive waterfall of Vaipo at Nuku Hiva
Most places are named because of the majestic landscapes: Hiva Oa, Great Crest; Nuku Hiva, Creast of the Cliffs; Fatu Hiva, the Nine Rocks or the Ninth isle; Fatu Huku, the Piece of Stone; Ua Pou, the Two Pillars, without forgetting the stunning “Bay of Penis” (penis: “verge” in French), renamed “Bay of Virgins” (“vierge” in French) by the missionaries !!!

The Marquesas and the history
After the Spanish Álvaro de Mendaña de Neira’s discovery of these islands in 1595, the Marquesan people were forgotten by the new world for two centuries. Until the arrival of James Cook who was staying there over a month.

It’s only in 1791 that the American Joseph Ingraham discovered the northern islands. But only two months later, the French Etienne Marchand took possession of the islands in the name of France and dubbed them  “The Islands of the Revolution”…

In 1842, Aubert du Petit-Thouars integrated the entire archipelago French Establishments in Oceania. So the annexation is complete and final.

The Marquesas Islands are incorporated into The Overseas Territories of French Polynesia in 1958, after the victory of the “yes” in the referendum.

The drama of the Marquesas Islands
During his stay in 1774, James Cook evaluates the Marquesan population at about 100,000 souls. In 1926, only 2094 are living there!

Imported diseases as syphilis and tuberculosis are the main cause of this depopulation which caused the disappearance of the Marquesan people. In the census of 2007, they were 8,658.

To this figure must be added a large diaspora, based primarily on Tahiti where there is probably more Marquesans who are living there than in their islands.

The extreme isolation of the archipelago is probably its greatest drama and its greatest opportunity. The Marquesans survived probably thanks to the intelligence and dedication of some religious, but that is another story…

The Marquesas Islands today
If we can now go to the Marquesas by plane (several daily flights to Nuku Hiva and Hiva Oa), these islands remain preserved from a particularly insidious and rampant modernism that has so distorted the islands like Tahiti and Moorea. The best way to discover the archipelago is still the schooner (mixed cargo) Aranui which offers a wonderful coastal navigation from island to island.

The idyllic Bay of Hane at Ua Huka
Particularly well preserved, the Marquesan culture can only surprise the visitor by its richness, beauty and diversity. It suffices to be convinced, to be interested in Marquesan tattoo today considered a benchmark in the domain.

Beyond the myths of Gauguin and Brel, the Marquesans are a proud and hospitable people and are the first wealth of the Marquesas.

An article of Julien Gué
Translated from French by Monak


Copyright Julien Gué. Ask for the author’s agreement before any reproduction of the text or the images on Internet or traditional press.




jeudi 10 avril 2014

Des îles, entre le ciel et l’eau


De la mer à la terre

Oui, les plus incroyables photos de la Polynésie sont ces clichés aériens qui nous proposent d’hallucinants camaïeux de bleus et de transparences…

            Et oui ce sont ces images là que découvrent les touristes du vingt-et-unième siècle qui ont la chance d’atterrir à Tahiti dans la journée. Pourtant…

Toute la beauté d’une île…
            Pourtant, c’est par la mer que doit s’aborder une île car c’est ainsi qu’elle se révèle dans toute sa sérénité, sa fragilité, son âpreté, sa violence et, donc, toute sa beauté.

Des voiles aux ailes…
C’est par la mer que les premiers occupants de nos îles, les ancêtres des Ma’ohi sur leurs fabuleuses pirogues à voiles de voyage, découvrirent ces terres inconnues… De très nombreux siècles plus tard c’est aussi par la mer, et après de longs mois d’une très difficile navigation, que les premiers occidentaux posèrent les yeux sur ce qu’ils n’hésitèrent pas à qualifier de « paradis terrestre »…

Les premiers avions américains arrivent à Bora Bora… par la mer !...
Les premiers avions à se poser sur les terres polynésiennes furent ceux de l’armée américaine à Bora Bora de 1942 à 1946. Avec eux naquit un océan de photographies aériennes, toutes à la gloire de nos lagons et de nos îles, toutes venant renforcer le mythe polynésien né des voyages de Cook et Bougainville (entre autres)…


Les îles polynésiennes vues par la publicité
Il n’empêche : c’est toujours par la mer que les îles polynésiennes s’offrent avec le plus de vérité au voyageur désireux de n’être pas prisonnier d’un prospectus forcément mensonger car toujours terriblement réducteur…

De la houle au récif…
Quel que soit le navire sur lequel vous êtes embarqués -paquebot, goélette (cargo mixte de Polynésie), yacht de luxe, fragile esquif ou voilier de voyage- l’approche d’une île offre toujours le même spectacle fascinant…

Du bleu, du bleu, et encore du bleu…
D’abord il y a cette infinie ligne courbe qui nous entoure totalement, séparant simplement le bleu du bleu. Quels que soient les mouvements du bateau, où que nous tournions la tête, elle est toujours là, interrompue par rien : que les nuages, les moutons d’écume et la crête des vagues…

Perdus ainsi au cœur de l’horizon, au centre même du plus grand des océans, il peut arriver que cette sensation de n’être rien et nulle part dure des jours, des nuits, et des jours encore…

Quand l’océan se maquille l’horizon…
Inéluctablement pourtant arrive cet instant hors du temps où tout marin se frotte les yeux pour être certain de n’être pas victime d’un mirage : une minuscule portion de l’horizon semble plus épaisse, comme maquillée, surlignée d’un trait brun… Tel un tiret au milieu d’une ligne bleue : c’est la Terre !

Enfin : une île…

Aux yeux du marin, la naissance d’une île…
D’heure en heure, le trait va s’épaissir, se transformer et prendre du relief. Puis il va s’affiner, s’élever, s’élargir et devenir couleurs. Lentement la Terre, elle, va prendre consistance, se réaliser, perdre son uniformité brune jaillie du bleu pour se parer de vert et d’ocre… Sous nos yeux ébahis, une île nait de la matrice de l’océan.

Au tréfonds de chacun de nous, l’excitation d’un accostage tout proche commence à agiter l’équipage. Nous ne sommes pourtant pas au bout de nos étonnements…

Née de l’eau : la silhouette du rêve
Entre l’île et nous, une étrange ligne blanche semble vouloir nous barrer la route…

Du large au lagon…
Comme un sourcil froncé à la surface de l’océan, œil de la vie à la surface du grand désert liquide, l’île nous apparaît donc maintenant comme posée sur un trait blanc…

Du bleu au bleu, les couleurs du rêve…
A se rapprocher au rythme de la houle, la ligne blanche s’épaissit et se détache de la montagne marine, dévoilant un nouvel émerveillement chromatique. « Encore du bleu ? » direz-vous… Oui, toute une palette de bleus posée là, en à-plats miroitants. Sans une ride, sans un accroc…

Entre elle et nous, l’île a dressé ses défenses. Comment franchir ce récif sans déchirer la coque de notre esquif ? Comment se fondre dans ce camaïeu de bleus pour atteindre enfin à ces plages rêvées mais encore invisibles ?

Où se trouve le portail ouvrant sur la quiétude du lagon ?
En longeant la barrière de corail, gagnés par la crainte de ne découvrir aucune faille dans ce rempart à fleur d’eau, se dévoilent des motu* solitaires, étranges radeaux coiffés de rares cocotiers… Des rêves d’îles désertes échappées des aventures de quelques Robinson Crusoe, pointillés oniriques sur la ligne bien réelle du récif.

Alors que l’espoir de pouvoir enfin atteindre la côte s’amenuise à chaque instant, une déchirure dans la ligne d’écume nous arrache à la torpeur : la barrière de corail est ouverte, une entrée nous est offerte, le lagon n’est donc plus un rêve mais un havre protégé de la houle…

La passe tant espérée…
Ne reste donc plus qu’à franchir la passe ainsi dévoilée.

S’éloigner un peu du récif, pointer l’étrave de l’embarcation vers le lagon tant espéré, repérer un piton rocheux bien dessiné sur le bleu du ciel au sommet de l’île, le prendre comme amer puis enfourcher le vent et la houle pour enfin caresser le rêve bleu…

Des bleus à n’en plus croire ses yeux…
La marée est montante, le courant rentrant nous pousse donc sans trop de remous entre les doigts de corail. Le bateau se stabilise, nous réduisons la toile et ralentissons l’allure, presque à glisser sur notre erre, émerveillés par la magie du lieu : nouvelle palette de bleus maintenant translucides. Sur les fonds sableux, formes étranges aux teintes parfois orangées, presque rouges, s’égarant jusqu’à des ombres noires… Enfin protégés, nous sommes sur le lagon…

Du lagon à la Terre…
            « Barre à tribord toute !... »

Ce hurlement chargé d’angoisse vient rompre l’émerveillement. Jusqu’à avoir posé l’ancre sur un fond de sable blanc proche de la plage, nous serons en danger : les fabuleuses masses brunes et ocres des patates de corail menacent dangereusement l’intégrité de notre coque. Il faut à tout prix les éviter.

Mais où est le chenal ?...
D’ailleurs il faut également s’éloigner le plus possible des zones d’eau les plus claires, au risque de s’échouer sur un banc de sable… Parcourir les quelques encablures qui nous séparent encore de la plage est bien plus dangereux que de glisser sur la longue et puissante houle du Pacifique…

Remettre un tout petit peu de toile, un homme à la barre et un autre à la proue avec une sonde, de bons yeux et une voix forte pour prévenir des écueils et des hauts fonds… A portée de mains, jamais pourtant la plage ne nous a paru si lointaine…

Au cœur du labyrinthe lagonaire
La limpidité de l’eau nous donne la sensation de survoler les canyons dessinés par les patates de corail. Paysage fabuleux qu’hélas la peur de couler nous empêche d’apprécier à sa juste mesure. Et chaque fois que nous osons quitter les fonds des yeux, la côte se révèle un peu plus…

A trois ou quatre dizaines de brasses de nous, l’eau devient transparente et sert de faire-valoir à une impossible plage de sable d’un blanc éclatant. Issue des délires bleus du lagon, elle se perd dans une foison de verts improbables. Cette fois ça y est : nous n’avons plus d’horizon…

Enfin arrivés…
Il est temps de jeter l’ancre.

Une fois le bateau au repos et bien sécurisé sur ses amarres, embarqués sur notre annexe nous franchissons les dernières brasses qui nous séparent encore de la terre ferme...

De la plage à la montagne
            …Eblouis par la violente blancheur du sable, il nous faut quelques temps pour retrouver ce pied terrien qui n’était plus le nôtre.

… et dans quelques instants, les premiers pas sur l’île…
Le temps d’assurer l’amarrage de notre annexe, nos yeux ébahis oublient un instant le blanc de la plage et les verts de la forêt tropicale pour retrouver les bleus dont nous sortons tout juste : ceux du lagon d’abord, ceux, plus sombres, de l’océan ensuite et enfin ceux du ciel moucheté de nuages orphelins.

A quelques dizaines de mètres à peine du lieu de notre débarquement, une rivière émerge de la forêt et traverse langoureusement la plage pour se diluer sans façon dans le bleu du lagon. Une eau douce et fraiche, presque froide, qui lèche sans vergogne les pieds de quelques mape égarés au milieu des cocotiers.

Une rivière : le chemin vers le cœur de l’île…
Pas vraiment de chemin qui longe les berges. L’envie de remonter ce cours d’eau vers l’intérieur de l’île nous oblige donc à nous déchausser…

Sur trois ou quatre centaines de mètres tout au plus, la rivière paresse et s’étale en largeur, caressant jardins et fare** noyés sous les fleurs et les arbres. Mais les choses changent bien vite…

Du bleu au vert…
Autour de nous, la vallée se resserre. Le lit de la rivière n’a plus rien d’indolent et il nous faut maintenant lever la tête pour goûter encore au bleu du ciel. La forêt tropicale gagne en hauteur, comme si elle voulait lutter contre les à-pics vertigineux qui nous dominent alors que nous ne cessons de grimper, glissant sur les pierres noires du lit du torrent.

Oublié l’univers bleu du ciel et du lagon : nous nous noyons maintenant dans un océan de verts. La chaleur ici devient étouffante, suintante, assommante. Nous avons, sans nous en rendre compte, troqué nos costumes de Robinson pour ceux d’un groupe d’Indiana Jones à la recherche d’on ne sait quel diamant insulaire…

Lentement, la canopée évince le bleu du ciel…
Au-dessus de nous la voûte forestière se referme. Nous progressons dans une moite pénombre d’où le bleu a totalement disparu. Le bruissement de l’alizée dans la canopée devient envahissant, assourdissant même.

Ce bruit n’est plus seulement celui du vent : il y a autre chose, mais quoi ?

Nous reprenons notre marche. La pente s’adoucit et la végétation change, s’éclaircit, même si le ciel nous est toujours caché par la frondaison. Nous nous trouvons maintenant dans une forêt de mape et pouvons enfin quitter le lit de la rivière : de nouveau marcher sur la terre.

Longeant la rivière, le chemin que nous suivons maintenant continue de s’élever. Dans cette atmosphère chaude et moite nous poursuivons notre avancée, engoncés dans cette sorte de grondement ininterrompu qui ne cesse de s’amplifier…

Les eaux vives, offrande de la montagne
Ici, le sentier boueux contourne un éperon rocheux couvert d’une épaisse mousse d’un étonnant vert sombre… Encore quelques pas et nous voici figés de stupeur et d’émerveillement !

De la terre à l’eau…
La forêt est derrière nous. S’offre à nos regards incrédules d’impressionnantes falaises déchirées d’eaux tumultueuses jaillissant plusieurs dizaines de mètres au-dessus de nos têtes…


Quand les montagnes pleurent la vie
Une multitude d’arcs-en-ciel naissent de ces embruns et l’eau, toute cette eau, douce et fraiche, s’effondre dans une sorte de petit lac qui semble n’attendre que notre bonne volonté pour nous soulager enfin de la fatigue et la chaleur de notre ascension.

Dans les bras irisés de l’île…
Immergés dans cette eau miraculeuse, nous levons la tête et prenons enfin conscience de ce qu’est ce lieu qui nous a ainsi pris dans ses bras.

Au-dessus de nous, découpages noirs sur le bleu du ciel, les montagnes aux pics abrupts semblent totalement inaccessibles. Sans doute le sont-elles.

Ainsi, l’île garde à jamais ses secrets…
Une chose est sûre : nous sommes au cœur de l’île…




Lexique :
*Motu : ilet, terre émergée sur la barrière de corail d’un atoll.
** Fare : maison traditionnelle de Polynésie

Un article de  Julien Gué


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