Torture au quotidien
«Ô Lecteur, face au climat injonctif qui brutalise L’étau –roman de Salah El Gharbi signé au printemps 2026–, défie-toi des relents de dictature déchue, comme de ta dignité confisquée après la période phare 2011 ! Destinataire-miroir, il te convient de répondre à Bassam –pivot actant et écrivant–, par ce sourire de connivence que t’accorde en trompe-l’œil l’auteur, dans un simili futur d’anticipation.»
Jeux d’écriture d’une époque troublée ou maîtrise d’un écrivain-chercheur dont la littérature demeure le métier ? Quant à lui attribuer un genre littéraire... Peu s’y hasardent... comme si les temps de l’oppression n’étaient pas encore advenus !!! Certains voudraient nous rassurer en qualifiant la fiction de délire parano d’un mythomane, – je désigne évidemment le personnage principal–, narrateur de surcroît !
Sa victimisation –au son, au volume, à la lettre près–, en constitue le moteur, l’emballe, en dissèque même l’intrigue : encore fallait-il le mettre en œuvre, dans tous les sens du terme ! Et pour parfaire l’ambiguïté –conçue par le romancier–, j’opterai pour une œuvre tout à fait fantastique dans sa 1ère partie : le récit s’écrivant dans le présent non segmenté du narrateur-protagoniste-lecteur ; la seconde partie se marquant par l’oubli ou la résilience –tellement à la mode–, pour s’engager dans un processus romantico-idéaliste : «l’amour est sourd, muet» sans parler de son aveuglement. Mais ce serait mésestimer les compétences de l’auteur en la matière.

Le pire, c’est le vide culturel... face aux vociférations du monde
Rares sont les écrits qui prennent autant de soin à manier les contradictions et à échafauder des paravents de protection aussi méticuleux... pour le narrateur enfermé dans les pages aussi tranchantes que les pièges systématiquement mécaniques, ondulatoires ou moraux autant que pour leur transcripteur de chair & d’os ! Le lecteur tranchera...
Le monde du «Fais ce que veux à condition que personne ne le sache», mieux «du pas vu, pas pris», fonctionne à merveille, parfaitement lubrifié : la machinerie en est tout autant performante et tourne au mieux... L’instigateur –le malfaisant–, à la pointe des techniques les plus sophistiquées, n’étant identifié, aucun des recours –même virtuels–, ne peut se trouver contourné ni anéanti...
Fantastique à plein
Suite à son 1er ouvrage, Perditions (2004), qu’il s’empresse d’étiqueter récit, Salah El Gharbi, poursuit son implacable rigueur d’enseignant universitaire en littérature française. Cette récente production, à la structure composite, se renvoie en écho, deux aspects d’une même réalité dont l’une s’approprie l’envers du décor. Par enchâssement bilatéral d’un double récit, L’étau débonde l’inénarrable : en premier lieu, il se fait débusquer, la seconde partie débauche l’intimité.
Politique & relations intimes, encore versées de nos jours, au silence du tabou : la Constitution de 2022 réexpédie –tout en la limogeant–, la Tunisie au califat.

À contre-courant de l’Engrenage du pouvoir
Si l’auteur n’en est pas à son coup d’essai politique, parfois romancé, du fait d’une génération prise en étau (!) par une Indépendance sacrément en danger, son ouvrage relève d’un genre très peu employé : le fantastique. L’irrationnel, faisant de son intrusion un présent de l’écriture, page après page, –avec ses assauts invisibles, ses décharges, ses menaces explicites, ses «tapages & tasages» intempestifs (p.69), issus d’un surnaturel infernal–, et son diktat réitéré dès les 1ères lignes : «Tu n’écriras point», psalmodié, tel un précepte exhibé du seul livre autorisé !.
Né au 19ème siècle, le mouvement littéraire entre à plein dans nos sociétés contemporaines perturbées & chaotiques de par le monde, avant d’envahir le cinéma... Ce genre se justifiant –en tant que projet d’écriture–, face à une réalité d’une aberration & d’une absurdité éternelles !
Le châtiment liberticide
D’une discrétion à toute épreuve, arbitraire à souhait, sans risquer d’être dévoilé, aussi efficace que le goulag, mais moins onéreux, épargnant tout personnel qualifié ou non, tout en s’appliquant à un maximum de contrevenants et destiné sans doute aux collectivités & groupuscules irréductibles : telle se définit cette "répression impérativement secrète", apte à interagir parce qu’endoctrinée...
Cette pesanteur impersonnelle à ciel-ouvert disséminée à discrétion par «La Machine»(p.18) –engrenage-à-perpétuité–, sans même recourir à l’emprisonnement que cautionnerait quelque condamnation, s’adresse à quiconque revendique un soupçon de liberté. «Être, se sentir, cogiter libre» équivaut à un délit majeur dans un bled où le pouvoir pense pour toi... en dépit des droits universels... L’opinion singulière subjective te définit par les idéologies communautaristes & despotiques comme AUTRE, dans ton propre pays : l’équivalent de la xénophobie ou de "l’hétérophobie, ou peur agressive d’autrui", définie en 1985, par A. Memmi.
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| « La vérité, quoi qu’on fasse, est révolutionnaire » (2016, GN) |
Il est vrai que l’unique personnage-narrateur –Bassam–, se permet deux infractions majeures : l’écriture & la liberté sexuelle ! Ce qui n’est pas rien dans cette Terre non-identifiée, majoritairement réactionnaire & conformiste.
À certaines reprises, peut-on attribuer à Bassam, un certain complexe de culpabilité qui l’induit à «relativiser châtiment et dégradation». Entre Dostoïevsky & Kafka, les relents de préjudice trouvent leur immuabilité et leur perpétuation dans ce consentement & cette passivité généralisés. Dénoncés ainsi dans Le Discours de la servitude volontaire, depuis 1574 : «Sans le soutien actif du peuple, les tyrans n'auraient aucun pouvoir. La désobéissance passive suffit à briser les chaînes de la domination».
Bassam conclut par le sourire que signifie son nom
Tabous or not tabous ???
La critique locale évitant de "se mouiller", en qualifiant la plupart de ses romans d’intimistes, élude l’un des aspects-clé des romans réalistes de Salah El Gharbi à savoir : la peinture cinglante d’une société habituée à fonctionner sur l’hypocrisie, l’aversion du qu’en-dira-t-on... surtout quand il s’agit de mettre en cause les femmes. Ainsi le subit Rihab –employée de maison–, à peine tolérée, difficilement acceptée par le clan familial dans La vie d’après !
Si certaines de ses fictions décortiquent les relations familiales chagrines que semble uniquement offrir la Tunisie : outre une galerie de portraits pittoresques & tranchants, certains renvoient aux types dévastateurs de la belle-mère intransigeante, du patriarche obtus, au suiveur trivial & aux caricatures sans concession...
L’essentiel étant de conjuguer évolution des rôles –masculin / féminin–, avec progrès des droits humains ou des perspectives politiques...

Et si on parlait des sujets qui fâchent ... ?
Dans certaines figures ressortent les aspirations des jeunes générations à ne plus dépendre des impératifs de la terre et de l’honneur du nom... pour revendiquer une émergence des valeurs de reconnaissance mutuelle, de parité, ne reposant pas sur le seul milieu social et la précarité.
L’auteur ne se prive pas de nous faire côtoyer les lubies irrationnelles de certaines personnalités alambiquées : tel paterfamilias s’exilant pour se refaire une virginité ; telle matrone, gavée de principes jonglant entre fidélité, cruauté, vengeance...
Une forme couverte de dénonciation de principes moraux collectifs inégalement abusifs & la manière dont chacun s’arrange pour en déjouer les excès.
L’avenir serait-il l’apanage des femmes ?
La page finale de ses romans semble le confirmer. Dans La Vie d’Après, –dont certaines réponses semblent déjà annoncées dans le titre (2023)–, la dernière phrase (p.198) se clôt en s’ouvrant paradoxalement sur la totale émancipation de Rihab : «l’esprit et les sens entièrement affranchis». Abordez-le du point de vue que vous choisirez, mais l’analyse ne rappellerait-elle cet éclairage que nous devons à Aragon : « L'avenir de l'homme est la femme », en terminale de son recueil poétique Le Fou d’Elsa.
Sans compter dans cette référence, la tradition andalouse du "zadjal" –ou chant poétique–, transmis en Tunisie par "arud al balad".
«Il est temps que je remette tout à plat et que je prenne mon destin en main», déclare Najla – «très résolue»–, en finale de L’Étau (p.184).
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Alors les Femmes, on pense ?!?
De même, l’acharnement et la persécution systématique s’appliquent à des individus isolés : semblent concrétiser une volonté de nettoyage & s’étendre subrepticement aux porteurs d’opinion. Les plus exposés, victimes d’intimidations et de persécutions systématiques, s’avèrent insignifiants, très ordinaires, otages de bourreaux machiavéliques, à la merci de factions incontrôlées. Plus faibles, en butte à des protocoles similaires aux lavages de cerveaux, ils finissent rapidement par craquer psychiquement & dépendre de traitements médicaux lourds.
Captive de la nuit, de l’isolement, de pouvoirs occultes qui «lient les mains de la démocratie» ou inversement (p.26), la menace cible les intellectuels...les isole par calomnie, fait éclater leur couple... La norme disparaît... «tapage & tasage» (p.62), discrédit & terreur(p.91), la coercition rythme le chaos : «On ne joue pas avec l’autorité» sera repris plus loin
Soyons cohérents ! Dans un contexte de lâcheté congénitale, le narrateur-écrivain se trouve à la merci d’un hackeur, qui lui pirate le système mental, dans un contexte d’Absurdie, et d’obscurantisme, identifiables au pays et relevant de forces mythiques infernales... caractéristiques des légendes populaires...
De Maryse Condé au Cauchemar ...
Comment écrit-on en période de crise ? Quand aucun espace de libre expression –voire de réflexion basique–, ne subsiste & que ne se dessine aucune ouverture à l’action ? Dans les années de turbulence culturelle à la tunisienne –qui n’étaient pas paradisiaques non plus, juste foisonnantes–, Tunis reçoit Abdellatif Laâbi, au sortir de prison marocaine, sans pour autant amnistier Gilbert Naccache. Le militantisme de gauche... d’après les indépendances, exaspère les dirigeants, provoquant incarcération au Maghreb... et une "littérature carcérale" dont on se serait abstenus volontiers...
Le retour aux sources maliennes, même liberticides, induit la visite de Maryse Condé, au cœur d’une nation au "statut personnel" en plein essor scénique. Qui pourrait recenser véritablement les lisières de son assertion ? «Un écrivain a 2 vies : une vie rêvée & une vie réelle»
Combien d’ouvrages féminins de qualité, taxés de négatifs, ces 20 à 30 dernières années semblent oblitérées, personne n’en peut estimer le nombre... De 1989 aux années 2001, ces recueils poétiques ou fictionnels répondent «aux abonnées absentes», et touche même des écrivaines prometteuses...
DORRA CHAMMAM... Ces titres internationaux primés de : LÉA VERA TAHAR, co-écrit, adapté au théâtre & joué au Club Tahar Haddad (1995) avec Monak–comme CHKAKEL–, de 2001 à 2012, etc... ou l’incroyable NASSWA (1998) de HÉDIA BARAKET... qui nous immerge –entre autres domaines interdits pré-révolutionnaires–, dans le monde parallèle d’une séquestration rééducative... !!!
L’urgence de témoigner !!!
Si son tout 1er écrit publié le sort de l’anonymat par une «riposte», «un instinct de survie»... quelques 20 ans plus tard, l’atmosphère ambiante n’a pas vraiment évolué. Personne ne se trouve à l’abri de la rivalité, de la détraction, du harcèlement, de l’intimidation et des persécutions...
Les barrières de la pusillanimité étant tombées, s’installe un chaos plus agressif, désinhibé et cynique... propice à une terreur sournoise.
« J’écris dans l’urgence. Dans ce combat inégal, je n’ai qu’une seule ambition, celle d’interpeller les consciences libres et de les amener à réagir contre l’arbitraire et le mépris»... affirme cependant Salah El Gharbi....
Entre un monde qui se voudrait meilleur et les promesses de l’Amour décomplexé...
Un article de Monak
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