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Le nouveau roman de de Monak à lire absolument

mardi 11 février 2020

Palmarès du 17ème FIFO


Un autre monde !


          Réaliser son rêve, le rêve d'un autre monde, c'est peut-être ce que vient de nous offrir le jury du 17ème FIFO ! Non seulement les membres du jury signent la qualité, mais aussi le sujet, la valeur du propos, la richesse des sources et l'impact sur la société proche ou lointaine des films en compétition.  


Le Grand Prix du FIFO récompense Ophir d’Alexandre Berman et Olivier Pollet, coréalisateurs très sympathiques et d’un abord convivial. Le second, déjà titulaire du Prix spécial du jury au 10ème FIFO pour Canning Paradise, tourné en Papouasie-Nouvelle Guinée, déclarait qu’un film se réalise « avec » les gens. Et apparemment les co-réalisateurs maintiennent cette ligne de conduite. Un énorme travail de documentation, de vérifications et d’investigation sur le terrain pendant les 7 années qui précèdent sa sortie. Une dose inouïe de mise en confiance et d’écoute pour obtenir ces dénonciations des abus du système néo-colonial : par les groupes de dissidence qui sont les autochtones, tout de même ! Une analyse forte, impliquant à contre-pied opposants et pays dominants.

Ophir*, cette terre d’abondance…
Des images insoutenables de misère et de désespoir !… Une révolution passée sous silence par les médias internationaux ! Ce n’est pas rien que les réalisateurs fassent le scoop. La preuve : l’île est devenue autonome depuis… Tout n’est pas encore consommé ! la situation reste explosive dans un sens comme dans l’autre : la main mise sur les richesses minières ou la liberté du peuple à se gérer… Bougainville, l’île, est mise en pleine lumière avec sa révolution, son référendum d’autodétermination, son refus de se laisser dépouiller et sa volonté de décider pour lui-même : un beau pavé dans la mare de la colonisation.

Dans la même veine décolonisatrice, Merata de Heperi Mita obtient le 1er Prix Spécial du jury. Personnalité exceptionnelle, cette figure féminine du cinéma néo-zélandais conjugue vie familiale et professionnelle à une époque où s’imposer en tant que femme dans le milieu de la réalisation s’avère un véritable tour de force. Elle réussit à porter à l’écran sa culture et ouvre ainsi la porte au cinéma māori d’aujourd’hui.


Quand l'abjection est "Blanche"…

Le documentaire révèle ces constants harcèlements policiers subis par ses enfants. Un film qui ressort les scandales d’une époque où la liberté d’expression et d’opinion n’est pas accordée à tous. Le sujet est grave ! Et si la société réactionnaire et conservatrice néo-zélandaise refuse aux autochtones l’espace artistique qui leur est dû, en Grande-Bretagne les créations et reportages de Merata sont appréciés pour leur valeur informative et qualitative.

Quant aux enfants qui figurent en tant que témoin : ils ne se sont victimes, - taisant le sujet -, que de leur propre société. Eux ont vécu avec leur mère, des moments fabuleux où ils se sentent aimés, considérés, valorisés. Ils étalent leur gratitude, leur soutien à leur mère, pour leur avoir fait vivre des épisodes exceptionnels d’intensité où la vie s’intègre à l’écran et vice versa ; où le féminisme est une denrée composante de la famille. Les quelques reconstitutions affirment leur courage face à un monde injuste qui les oblitère.


Merata, Femme et  Maori
Le communiqué de presse du 09.02.2020, issu du 14ème colloque des télévisions océaniennes qui s’est tenu à Papeete durant le FIFO 2020 « souligne la réussite d'une des productrices de film en compétition cette année, Chelsea Winstanley (Merata: How Mum Decolonized The Screen) nommée aux Academy Awards, comme la première femme autochtone productrice à atteindre ce niveau d'excellence. »

L’Océanie serait-elle en train de changer ???


Décolonisation des mentalités, en route ?

Décolonisation territoriale, décolonisation sexiste, décolonisation des écrans, le ras-le-bol insulaire ferait-il tache d’huile ? Apparemment oui et aux quatre points cardinaux du continent.

Le 2ème Prix Spécial du jury ainsi que le Prix du Public sont attribués à The Australian Dream de Daniel Gordon**. Encore un drame qui touche la personnalité du footballeur et en interrompt brusquement la carrière. L’inconscience ethnoraciale de la majorité des Australiens blancs est à son comble ! Un véritable aveuglement de la part de ces spectateurs qui admettent les insultes d’une adolescente qui ne fait que reproduire le comportement ambiant ! Estimant qu’Adam Goodes aurait dû accepter les propos d’une mineure qui ne présente aucune débilité mentale par ailleurs.  


The Australian Dream… une étoile déchue
Encore beaucoup de prise de conscience à stimuler !  L’Aborigène est toujours perçu comme un sous-homme, un animal tourné en ridicule, qui est censé ne rien ressentir et accepter d’être le singe de la pelouse. Le rêve australien s’achève en cauchemar, se limite à une ségrégation qui ne se conçoit pas comme délictueuse.

Le réalisateur britannique, véritable spécialiste du documentaire sportif, de la Corée au reste du monde, se penche sur un phénomène comportemental véritablement spécifique de l’Australie. Tout en finesse, il montre combien l’injustice peut détruire, combien le racisme en accable les victimes. Film engagé, il peut aussi, comme d’autres films d’impact conçus pour alimenter des campagnes de sensibilisation, participer à une vaste opération de sensibilisation et de décolonisation verbale et mentale ! Le racisme primaire, l’intolérable, réussiront-ils à se décoloniser ? Rien n’est vraiment sûr : mais la situation est portée au regard du monde…


Figures féminines, encore...

Le 3ème Prix Spécial du jury est attribué à Ruahine de Hiona Henare. À croire que le jury FIFO, masculin à 90%, n’est pas sexiste : ceci étant une boutade !

       La signification de ce tatouage de menton, moko kauae, exclusivement féminin, étant l’appartenance tribale, le film relate durant 40mn le rituel qui convoque l’ensemble de la communauté autour de deux femmes. L’atmosphère qui s’en dégage est impressionnante. Pas seulement le cérémonial, les invocations, les chants, mais le contraste entre l’allégresse générale, l’immobilité des femmes, la sacralité et la précision du geste.
Un moment intemporel… chargé de sacré.


Ruahine, l’identité tribale
Le meilleur court-métrage de fiction, c’est Liliu de Jeremiah Tauamiti ou la décolonisation de l’héritage du passé opposé à  une culture vivace. En repassant par la case tutelle néo-zélandaise sous couronne britannique, Samoa nous livre une page effacée de son héritage culturel. Nua, chéfesse samoane, défend ses traditions ; emprisonnée à tort, elle combat pour récupérer ses petits-enfants, grâce à l’engagement d’un interprète de cour (tribunal), Solo. Des images accablantes, un sort inacceptable. 


Liliu, la tradition se heurte à la cruauté…


En 14 mn, la saga est emballée… toute en contrastes, sans précipitation, nous laissant le temps de nous projeter dans ces pages cruelles, comme dans la dignité des peuples spoliés.

Rétention à la une... les "détenus de l'invisible"

Le meilleur court-métrage documentaire revient à Manus d’Angus McDonald. Encore le drame du millier de demandeurs d’asile internés par l’Australie sur l’île de Manus, en Papouasie Nouvelle-Guinée. Le réalisateur australien a pris de grands risques. Les pires conditions du tournage, elles, sont clandestines…  elles se situent au fort de la détention qui durait déjà depuis 6 ans. Les images finales à la veille du transfert des réfugiés ou de la libération de certains…
.
Personne n’en connaît véritablement l’issue, l’Australie fermant périodiquement ses Centres de rétention sous la pression internationale. Toujours est-il que les réfugiés ont refusé de partir pour un autre centre… et certains ont été évacués en Nouvelle-Zélande.

Manus, l’enfer des innocents
Même topo à Nauru où sévit le même trio infernal : les gardes-côtes et les subsides australiens, la violence carcérale, la mort lente… Les deux réalisateurs mettent en avant le tact de l’image crue et forte… Mike Leyral, réalisateur de Nauru, la prison australienne, dans la section FIFO Ecrans Océaniens, ne peut que partager mentalement le bonheur de Manus.

L’objectif du réalisateur courageux étant d’inciter les spectateurs à se solidariser avec les innocentes victimes, injustement maltraitées, qui avaient fui la répression dans leur pays d’origine… la parole est exclusivement donnée aux détenus. Il est réjouissant d’apprendre l’aventure du journaliste Kurde-Iranien, Behrouz Boochani remportant  ensuite  le prix littéraire le plus important d’Australie ;  prix qu'il n'a pu venir chercher, étant interdit de séjour en Australie !  
 

Behrouz Boochani, l’écriture carcérale…
Son livre, écrit sur portable en farsi, traduit en anglais, est maintenant diffusé en français. D’une qualité littéraire incontestable, ce n’est pas seulement son appartenance au genre "écriture carcérale" qui le distingue… mais un véritable talent.


L’écriture sous objectif…
Et pour en finir avec une 17ème édition FIFO hors ligne où la parole circulait sans cesse entre réalisateurs et public, saluons la Jeunesse tahitienne et la lauréate du Marathon d’Ecriture FIFO, pour son scénario : Isae, l’enfant roi, signé Kohei LIMIK.

Alors, à part la sono qui rend sourd. Un rassemblement d’Océaniens, de cinéastes et de cinéphiles, ardents à s’enthousiasmer pour une cause, à faire changer le monde… car il en va de la survie de l’humanité,  du respect des droits humains, de la décence. Le festival de l’Indépendance, du sol, des autochtones, des mentalités de l’Océanie.


Un article de  Monak et   Julien Gué

        Tous droits réservés à Monak & Julien Gué. Demandez l’autorisation des auteurs avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.

* Ophir (en Hébreu אוֹפִיר) est un port ou une région mentionné dans la Bible qui était connu pour sa richesse, notamment l'or. Le roi Salomon est censé avoir reçu tous les trois ans une cargaison d'or, d'argent, de bois (probablement de santal), de pierres précieuses, d'ivoire, de singes et de paons d'Ophir. En 1568, découvrant les Îles Salomon, Alvaro Mendaña y vit Ophir, et nomma ainsi les îles. 



** Voir aussi l’article : Violences à perpétuité  



vendredi 7 février 2020

FIFO 2020, Femmes et Colonisés



Violences à perpétuité


« Bombardées » de Florence d’Arthuys, ce n’est pas un titre qui ferait le buzz, ce n’est pas une provocation, c’est une réalité. Et elle est calédonienne. Un particularisme de langue pour dire "violentées" par le conjoint, car le français-calédonien poursuit ses flexions. Ne nous sentons pas davantage à l’abri, à Tahiti : le phénomène est similaire ; disons qu’ici, en Polynésie, la violence conjugale y est cinq fois plus forte et pratiquée depuis longtemps, tout comme en France où les taux sont alarmants.



Sans nous étendre sur la copieuse filmographie documentaire de Florence d’Arthuys qui par ailleurs se débrouille pour s’effacer anonymement derrière la caméra et dont la biographie ne fuite pas… Disons qu’un mot m’est venu à la bouche en découvrant son documentaire sur la difficile cohabitation entre citadins d’origine installés à la campagne et fermiers métropolitains : Fumiers !  Mais la réalisatrice ne se commet pas en polémique. Elle relate. Elle reste très respectueuse des thèmes et des personnes qu’elle aborde. Ce n’est que moi… qui ne peut résister à la tentation de la révolte : j’avoue ! Ses documentaires sont empreints d’une empathie et d’une déférence à toute épreuve.

Florence d’Arthuys
Juste pour dire que la bande annonce comme la suite de son documentaire est tellement chargée d’émotions et nous bouleverse à tel point qu’elle nous commotionne, comme un thriller… Remarquons que Florence d’Arthuys, parlant de son film sur le paepae a Hiro du village FIFO, ou même en interview, frissonne encore et a le cœur serré. Ce qui explique largement pourquoi elle a choisi le métier de cameraman-réalisatrice.

La même réserve, la même discrétion, le même sens de l’humain de la part du réalisateur britannique Daniel  Gordon, la même pudeur du héros de son documentaire Adam Goodes, sont omniprésents tout au long des images de The Australian Dream, en compétition aussi au FIFO.


"Bombardées", le cri des femmes

Bombardées, sans aucun effet de voyeurisme,  expose, avec les femmes qui ne sont pas directement menacées de représailles, l’ampleur des dégâts. À travers le parcours de femmes ou de mères se constate une détresse profonde qui touche aussi les enfants. Tout semble s’arrêter chez les victimes de violence conjugale, même l’instinct de vie : chez les femmes comme chez leurs petits. Vouées à la déchéance mentale et corporelle ce n’est peut-être qu’un sursaut de survie qui les pousse à se protéger : et la volonté de sauver leurs enfants. Car les séquelles sont graves : pour eux victimes aussi…

Des images qui font frissonner...

Si les Foyers Béthanie à Nouméa, espaces temporaires d’hébergement et de réinsertion, prend pour slogan et logo « femmes et enfants d’abord » : ils en logent moins d’une centaine quotidiennement… Ce qui est loin d’être négligeable et s’avère même impressionnant.

La délinquance  masculine et l’irresponsabilité mâle semblent bien ancrées : « juste un coup de poing dans la figure ! » qui entraîne la chute et l’inconscience, n’a pas l’air de déranger les champions de la virilité abusive. La séquence dans le commissariat est révélatrice sur ce point. La déposition du compagnon fait sourire, tant elle paraît candide !

L‘inconscience est générale… appuyée peut-être par le fait que le droit coutumier  donne la parole exclusivement aux hommes : leur attribue la « propriété » des enfants ; la femme craint donc de les perdre si elle porte plainte. La justice française pénalisant les contrevenants de brutalité, les femmes redoutent de fragiliser le clan ou la tribu en se positionnant en porte-à-faux.

Sur le chemin de Béthanie
Les femmes sont épouvantées à l’idée même de se plaindre ou de partir du foyer conjugal, car ayant quitté leur clan en se mariant, elles sont éjectées d’office de celui du mari en cas de désaccord ou de conflit judiciaire. Dénoncer la violence est donc résolument tabou. Du coup, elles se taisent.

Le spectateur  pourra donc se poser la question de les voir à l’écran, nettement ou floutées, et de les entendre parler ! Bonne question, car il faut des mois de fréquentation personnelle avec la réalisatrice, pour qu’elles acceptent de parler. La prouesse en revient à Florence d’Arthuys qui, forte de son expérience de documentariste, devient une experte en matière de dialogue et de mise en confiance. Il faut juste préciser qu’elle n’a jamais trahi leur confiance ; même en enquêtant auprès du Centre pénitentiaire de Nouméa.

Parallèlement, elle a réalisé des documentaires très délicats sur l’addiction en France, auprès de personnes qui ont déjà été condamnées et qui se trouvent mises en danger dans le milieu de la drogue. Une enquête sur addictions et bascule dans la violence,  les enfants des rues.


Un métier désarçonnant

Ce que chaque réalisateur espère, après la diffusion de son film, c’est qu’il informe les spectateurs des problèmes graves qui se produisent chez les voisins proches, sans que personne n’en sache rien… mais surtout, qu’ils s’en conscientisent comme les institutions en place, pour que les problèmes relationnels du couple ne dérivent vers le délit et n’aggravent les problèmes sociétaux.

En compétition : « Bombardées »
Ce que ressent Florence d’Arthuys, après les confidences des victimes, quand elle revient chez elle c’est « un sentiment d’impuissance, d’affliction, d’abattement et de consternation… je n’arrive pas à me déconnecter en fin de journée… Même si les femmes qui ont été épaulées par les associations parviennent à s’en sortir, c’est réconfortant mais ça n’efface pas l’horreur ».

Pourtant, elle récidive dans le genre du documentaire à portée sanitaire ou sociale : et sans se lasser. Elle en a les compétences : la preuve ? C’est que Florence d’Arthuys garde avec ses sujets filmés des relations d’amitié.

 

"The Australian Dream": le silence qui tue..

Daniel Gordon, réalisateur, semble avoir consacré l’essentiel de sa carrière déjà primée (près de 15 ans) … aux phénomènes qui bouleversent le monde du sport international : qu’il s’agisse de la Corée, des USA ou d’ailleurs. Ce qui n’est pas banal dans le monde du documentaire océanien, ni dans l’histoire du documentaire.

Le sujet du racisme en général, et en particulier en public, l’Australie a tendance à le dénier, même après l’institution du Sorry Day et de la Semaine de Réconciliation depuis 1998. Certainement une des raisons qui explique que le réalisateur est britannique. Le particularisme du racisme sportif a tendance à se banaliser sur les stades du monde entier. Pas par chauvinisme puisque les spectateurs insultent, se moquent de leurs concitoyens aborigènes et les humilient. Au point de prendre parti pour une adolescente prétentieuse… qui s’est permis de l’interpeller en plein match…


En compétition : « The Australian Dream »
           Moyennant quoi, le champion australien de football, Adam Goodes, métis anglo-aborigène, se renferme peu à peu, se sent anéanti, brisé et… stoppe prématurément sa carrière… malgré quelques sursauts du public et des Associations de défense des aborigènes.

         Le portrait du footballeur est extrêmement bien mené… jusqu’au coup de théâtre où il disparaît, avant de déclarer sa démission aux crampons… Une personnalité dont le mutisme légendaire s’interrompt brusquement pour s’engager dans une Association de défense des Aborigènes ; pour présenter sa mère aborigène et dévoiler ce qu’elle a enduré de ce fait ; comment elle a été obligée de suivre une thérapie pour se reconstruire…


Un champion aux prises avec le racisme
          Alors, violence à perpétuité ? La violence, elle se décline dans tous les domaines de la vie du vaste continent insulaire. Dans son histoire aussi : avec le film très révélateur des dessous pas très chics des conflits internationaux, À l’autre bout de la guerre. C’est aussi le sexisme, avec Merata, en Nouvelle-Zélande, la discrimination ethnique – avec In my blood it runs… et The Australian Dream.

         C’est encore l’ingérence économique des puissances asiatiques dans  Blue Boat, des grandes puissances océaniennes sous cette forme de néocolonialisme, comme pour Nauru, la prison Australienne. Les conséquences de l’exploitation avec les guerres intestines, comme pour Ophir dont nous poursuivrons l’investigation dans un autre article. Alors… un 17ème FIFO violent ?  Un festival qui n’en a pas fini avec la violence ?


Un article de  Monak et Julien Gué

        Tous droits réservés à Monak & Julien Gué. Demandez l’autorisation de l’auteur avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.



jeudi 6 février 2020

FIFO 2020 Rurutu & Rapanui


à propos de cohésion insulaire


           Ils sont bien les seuls, parmi les cinéastes en compétition, à inscrire leur sujet dans le thème plus générique de la cohésion insulaire. Aux deux extrémités du triangle polynésien. L'un des pôles se situe à Rurutu, dans l'archipel polynésien des Australes, l'autre à Rapanui, l'île de Pâques étant proche de la façade de sa nation mère, le Chili.



Visibles les trois mêmes jours, du 4 au 6 février, leur film documentaire vous entraîne entre parcours spatial de l’île, découverte des figures prégnantes du lieu et points de rencontre de moments forts. Jeunes réalisateurs, c’est leur premier documentaire personnel.

En compétition, Rurutu Terre d’Umuai
Précisons tout de suite que Rurutu, Terre de ‘umuai, est réalisé par le duo polynésien de Ahi Company : Virginie Tetoofa et Teiva Tahimanahivaiterai (ou Teiva Drion), détail qui a son importance parce que cette mention ne figurait pas dans le programme du FIFO destiné au public.  Quant à Eating Up Easter, le réalisateur Sergio Mata’u Rapu a travaillé en solitaire sur sa propre terre originelle.

Vous ne pouvez les confondre : les points de vue, les communautés, les espaces sont vraiment différents.

La généalogie mythique...

       L’île de Rurutu fait partie de cette région-frontière de Polynésie qui n’est pas un centre névralgique et reste assez isolée. Parmi ses particularismes culturels, la coutume du ‘umu’ai a été réactivée depuis le début du 20ème siècle. Le ‘umu’ai, four traditionnel, sous-entend le festin : il est destiné à célébrer les mariages de toute une génération. On y danse, on s’y montre, revêtus des tenues confectionnées par les hôtes. Une cérémonie sociale, qui scelle l’appartenance familiale et insulaire et dont les rituels se déroulent sur une semaine. Ce qui n’est pas banal en Polynésie,  car les moments de rassemblements traditionnels sont plutôt d’ordre artistique ou d’émulation sportive. L’archipel a tendance à se replier sur lui-même et à conserver jalousement ses secrets artisanaux : le tressage végétal par exemple.

Tevai & Virginie Tetoofa
          Il a donc fallu, aux co-réalisateurs, obtenir l’agrément des insulaires pour pouvoir capter les images et se faire accepter par les habitants. Donc des mois de préparation pour l’équipe de tournage et des années pour les  familles concernées. En fait, cette célébration qui remonte au patrimoine culturel de l’île, réactive cet  héritage d’un peuple de l’oralité qui ne se reconnaît qu’en se prévalant d’une généalogie précise et que les Ancêtres connaissaient et récitaient par cœur. La coutume se déroulant sur l’île entière où les familles se reçoivent, les membres éparpillés partout ailleurs y sont invités. Sans faire de distinction de nationalité : ainsi les branches métropolitaines y sont admises. La Polynésie ayant toujours assimilé les apports étrangers pour se prémunir des risques de consanguinité.

Quelques images qui ne sont pas de la fiction
Un tournage qui n’a pas été facile et qui ne pouvait se permettre d’interrompre le rituel. Un scénario qui inclut les préparatifs dont les ressources vivrières, la confection du trousseau coutumier et l’événement lui-même. Festif mais précis, il renoue les liens communautaires, les liens généalogiques. Documentaire qui tranche sur l’atmosphère morbide de l’ensemble des productions en compétition, il affirme son optimisme : il existe des îles qui affichent leur joie au partage malgré les difficultés quotidiennes ! 

Avec les témoins et supporters de Rurutu

Il s’attache autant aux vivants, à l’humain, au déroulé temporel qu’à l’environnement découvert par les petites touches des drones, il respecte l’orthodoxie des codes, tout en laissant déborder cette ivresse des relations partagées. La caméra se suspend aux attitudes individuelles, au ressenti personnel comme aux liturgies collectives. Toujours ce chassé-croisé des images… L’île troglodyte a débarqué au FIFO, mercredi, comme pour rendre la pareille. Preuve que ces traditions sont vivaces. 

Autant cette prestation filmée suit un protocole ancestral, autant le documentaire suivant décèle une envie de se forger les codes identitaires à venir.

Une identité collective en gestation

         Rapa Nui est le théâtre d’un grand chamboulement, initié par l’apport financier d’une économie fondée sur le tourisme. Mais elle en connaît les revers. Comment éviter de perdre  ses racines, quand la minuscule île est inondée de produits venus d’ailleurs et croule sous des tonnes de déchets  ? Comment peut-elle retrouver sa vitalité, sa personnalité quand le modèle consumériste survient d’autre part et casse l’activité d’une population devenue apathique ?

En compétition… Eating Up Easter
       Rapa Nui (ou Easter), avec son titre métaphorique Eating UP Easter, est à la fois la « dévoreuse » et « la dévorée ». Les plans-panoramiques de machines, se disputent la place avec les marchandises, les constructions anarchiques, les monceaux d’ordures et les dépotoirs. Rapa Nui se défigure. Mais les Don Quichotte de la culture et de l’environnement semblent ressurgir de terre, tout comme les Moai.

         Ils sont isolés, comme le colibri minuscule qui acte à sa mesure pour stopper la tendance à l’engloutissement. 
       Sur un mode qui veut croire en l’avenir, le réalisateur dialogue avec ces combattants   invincibles. On pourrait penser qu’ils sont seuls, tant l’individualisme transparaît dans le mode de vie. Ils se mobilisent dans le secteur de l’écologie, de l’architecture durable, celui de la culture artistique. Trois générations se côtoient : recyclent, rebâtissent, protègent et jettent les bases de l’harmonie collective par la pratique musicale…

Ça bouge à Rapa Nui !
C’est que de l’aïeul au bambin, se transmettent les valeurs communautaires qui dépassent celles de la simple survie matérielle. C’est cette prise de conscience à l’échelle individuelle que le réalisateur Sergio Mat’au Rapu dévoile petit à petit. Pour le spectateur tahitien, encore marqué par la période des conflits avec le Chili, plutôt habitué aux rencontres interculturelles des Tapati entre Les Marquises et l’Île de Pâques, le point de vue du réalisateur rapanui est une découverte. Tout comme l’évolution d’une île longtemps bouleversée.

Des ancêtres à… l’avenir
Le modernisme pourrait-il participer à construire autrement l’avenir ? Le film ne donne pas de réponse. Il les suggère à travers le témoignage des acteurs d’un changement possible. L’atmosphère n’est pas vraiment optimiste, elle reste en suspend… Tout est question de responsabilisation.

Il n’est pas que la compétition qui soit la cheville ouvrière des cinéastes. Ils témoignent, ils transmettent l’aboutissement de leurs recherches et de leur création. Au public de se sentir, lui aussi, concerné et d’établir ses priorités : à l’écran comme sur les îles.


Un article de   Monak et Julien Gué

          Tous droits réservés à Monak & Julien Gué. Demandez l’autorisation des auteurs avant toute utilisation ou reproduction du texte ou des images sur Internet, dans la presse traditionnelle ou ailleurs.